‹ Elémens de littérature (volume 2)Chapitre 30 sur 37 · STA1«CK · texte numérisé non relu

STA1«CK

On voit que la-marche <}e ce vers peut être à la fois'rapide et ferme, lorsqu'on §ait donner à ses nombres du poids et de Timpulsion ; mais il a une propriété qui le distingue du vers de huit syllabes : c*est sa légèreté dans les choses badines , lorsqu'il saisit le rhythme du vers d'Anacréon , dont la mesure est son modèle.

.. La division symétrique de la stance dç dix vers est en un quatrain et deux tereets ; et Rousseau Ta presque toujours observée. Mais Malherbe ne s'y était pas ^sujetti ; et dans Içs exemples que j'en ai cités , Ton peut voir fce qui lui arrive le plus souvent 5 savoir , de marquer le repos au sixième vers , et de Ucr le septième avec les trois autres : quelquefois même il fait couler rapidement les six derniers sans aucune, pause , comme dans l'ode à la régente.

Que saurait enseigner aux princes , ' Le grand démon qui les conduit.

Dont ta sagesse, en nos provinces.

Chaque jour n'épande le fruit?

Et qui justement ne peut dire,

A te voir régir cet empire «

Que si ton heur était pareil

A tes admirables mérites,

Tu ferais , dedans ses limites ,

Lever et coucher le soleil ? '

Ce rhyâxme iadécis et irrégntier peut4vou- Yor son excuse , en ce que 4'une haldlne on prcAionce aisément et sans fatigue six i^ffb de huit syllabes ', ^nais les poètes qui auront ropeilie scrupuleuse préféreront la coupe de Rousseau.

Qodques poètes ont fait le dixaiit en vers de douze mêlés de vers de hait ; mais, la période me semlrie alors trop éteaidae , et SB. marche pénible et lente. C'est à la s tance de quatre .ou de six vers au plus que convient le vers héroïque :

Pour qui comptée les jours à^ipxe TÎe iautjje ,

L'âge du vieux Priam passe celui d'Hector.

Pour qui compte les faits , les aus du jeune Achille

L'égalent à Ne«tor. ^

Le ciel nous vend toujours les bien^^'il nous prodigue - ▼aiuement un mortel se plaint et le fatigue'

De ses cris superflus : • • -

, L'âme d'un vxf i héros , tranquille , douragisuse , Sait comme il faut souffrir .d*une vie orageuse

Le £ux et k reflux.

Ta;ntôt TOUS tracerez la course jie votre onde ; Tantôt d'un fer courhé dirigeant vos ormejiux^ Vous ferez remonter leur sève vagabonde pans de plus utiles rameaux.

L'on voit dans ces exemple^ non seule-

ment l'art d'entremêler au gré de Foreillc les petits vers avec les grands^ mais encore quels sont les petits vers que Toreille a choisis pour bieu assortir ce mélange.' Lé vers de six syllabes doit naturellement s'allier avec ^celui de douze ^ puisqu'il en est un hémistiche. Celui d^ sept , dont la mesure est tronquée , et le rhythme précipité , rie s'accommode pas de même au caractère du vers héroïque. Celui de huit syllabes ^ dont la joarche est plus ferme, lui est au contraire trèsanalogue ; et uuc' chose remarquable , c'est que leur alliance répond à celle de rasclépiade et du vers gliconique , dont Horace a formé une si belle strophe :

Ergo Quintilium perpetuus sopàr Urget/CuiFudor,etJustiticesoror' Incorruftç Fides ; nudaque feritas , .Quando uUum inventent parem ?

Tant il est vrai qjie les principes de l'harmonie sont immuables en poésie comme en musique , et, que dans tous les temps une oreille juste et sensible aura la même prédilection pour des nombres heureux que poiir d'heureux accords.

Dans la tragédie grecque , les personnages qui composaient le chœar, exécutaient une espèce 'de marche , d'abord à droite et puis à gauche; et ces mouvemens qui figuraient, diton , ceux de la terre d'un tropique à l'autre , se terminaient par une station. Or" la partie du chant qui répondait au mouvement du choéi/r allant à droite s'appelait strophe ; la partie du chant qui répondait à son retour s'appelait anti-strophe ; et la troisième , qui répondait à son repos, s'appelait épode ou clôture, n en était de même des chants religieux.

" C'est vraisemblablement de là que la poésie lyrique avait pris le nom de strophe , qu'elle a donné à ces couplets de vers dont l'ode ancienne était composée , au moins le plus souvent, comme on le voit dans celles de Pin-i dare, et dans les deux qui restent de Sapho.

Lorsque j!ai dit que dans la poésie lyrique des anciens la période poétique, ou la strophe, avait été moulée sur la période musicale, je n'ai pas entendu que chaque poète n'eût jamais qu'un chant et qu une même coupe de

▼ers , ni queTode eût toujours cette structure symétrique. Le vers d' Anacréon est toujours, le même ; mais on n'aperçoit, dans ses^ odes aucune coupe régulière , aucune égalité d'iur tervalle entre les repos. Peut-étt^ en était -il de même d'Alcman , d*Alcée , etc.

Horace , dans ses odes , semble s'être joué non seulement à les imiter tour à tour , en employant les vers qu'ils avaient inventés , mais à mêler ces vers de vingt manières différentes» en leur associant tantôt l'ïambe, tantôt l'héroïque : il les a même décomposés; et dejeursélémens ilafait àson gré de nouvelles combinaisons,, pour en varier Tharmonie.

Cependant ni toutes les odes d'Horace ne . sont écrites en vers mêlés , ni elles ne sont toutes divisées en strophes.

Il y en a trois en vers asclépîades sans mélange et sans autres divisions que les repos mêmes du sens. Ily en a trois encore en une espèce de vers alcaïquos, qui ne, diffèrent de Tasclépiade que par un choriambe .- « « -, intercallé après la césui'e. >,

Comme cet article est expressément destiné aux jeunes gens jcurieux de connaître le mécanisme de la poési^ ancienne , jç crois devoir pour eux en figurer les élémens..

27^ ITKOPHK.

Vers asclépiade,

«c GémliûmânaruîtpériëtitîÎRtiiiëfës. »

Grand alcaïque,

« Seû plûrês hiemês , seû tribuît Jûpïtèr ùltimâm. »

Horace a de pîus un grand nombre d'odes qui semblent coupées^ en distiques, et e[iri cependant ne le sont pras. Elles sont composées chacune de deux espèces dé vetff , alternatiVetiient croisés et comihe accouplés' Tun à Tatitre ; mais fainem'ent y cHercberaît-' on des divisions régulière^ et marquées par des repos.

Il est bien vrai que pai^' la cdupe du dialogue , Todé Donec gratus eratn tzBi , «st divisée eh parties égales , if est frai aussi que dans les odes , Matèt scèvà ctcpidinùm. Intefmissa Venus dlù , etdans^ quelcfues antres encore. Ta même coupe è^ observée; niais dans les odes. Sic te dwapotens Cypri^ Quem tu , Melpotnerie semel^ Quantum dtstet ab Inachoy Intàetis àpulentio^, Qûo me , BùtcAe^ràpis^'^c.^ lés espdcfes et lés l^pcfs à'idttif plus aucune synféfrfé.

$TROPHE. ^77

Quem tu , Melpomene , semel Nascentem plaûidolumine videris,

lllunv non laèor ist/umus i

Clarabit pugUem ,• non equus impiger

Curru ducét Achaio - Victxtrçm ; neque res bellica Deliis

Ornatum/oUis ducem , Quoà regnm tuniidas eontùderit minas , ' OgUttdétOtpitoho.:

. Sêd qués Tikur aqtuB fertile perflumU ,

Et spissœ nemorum eomœ .

Fingent OEolio carminé nohilem.

Dans cette continuité d« sens , dont le repos n'est qu'au doiISième vers , on vqit une période soutenue et déveioppée , maiâ nullement cette coupe^en distiques dont 1^ érudits ont parlé.

DftBfi Horace , les seules de ses odes, qui soient réellement dWiâées en strophes sont celles* où la p^ode est composée de quatre iFcrs àtté^èté diflérenle , mab le^ mêmes dan& leur retour, et toujours combinés de même.

Ces odes sont au, nombre de^6ixante-diz> neuf, et dé quatre formés dîv'èrseâ.

Dans le» unes , la strophe ésf cdie de Sapfio , composée de trois saphiqùes et du' petit yen adoniqâ^.

« O dëcùs Phôebi ; et dapibûs sûprêmî » Grâtâ tëstûdô JÔvïs , ô làbôrûm » Dûlcë lênîmên , mïbï cûmque sâlye » Rite vocântî. » "

Celles-là sont au nombre de vingt-six , et c'est le rhytkme du Carmen sœculare^

Dans quelques autres, ce sont deux vers asclépiades , un ver^ hémihexamètre et un gliconique.

, « Vïtâs hînnulëô mê sïmïlls , Chlo^ , .

» Qûaerëntî pavïdâm inôntibus Invus » Mâtrêm , non sinë vânô

» Aùrârum et silii» mëtû. »

Celles-ci sont an nombre de sept ; et le rhjthme en est agréable.

' D'autres -sont composées de trois asclépiades et* d'un gliconique. Elles sont au nombre de neuf, et rieu de phis harmo^ nceux. '

« Quântô qulsquë gibï pliirâ nëgàverït , » A dis pliirà férêt Wll cupïêniiûm » Nîidûs castra pëto; et trânsfugà dîvïtûim Partes lînquerë gêstïÔ. »

Mais la forme qu'Horace paraît avoir le plus aimée, et qui, lui est la plus familière, - est celle où deux vers alcaïqùes , divisés comme Fasclépiade , et terminés de même , mais ayant un ïambe , u -, à la place du premier dactyle, sont suivis d'un vers ïambiquc de quatre pieds et demi, et d*un alcaïque formé de deux dactyles et de deux cL orées.

« Fortes crëànliir fôrtïbûs et bonis :

M Est In jûvéncis , êstïn equls plitrûm « Vïrtûs ; nëc îmbêllêm férÔcês

» PrôgënërântàquilaecÔlîimbâm. »

Ces odes sont au nombre de trente -sept./ Le rhythme en est majestueux , et le poète y a répandu les pensées et les images avec la plus riche abondance. Ainsi , dans les odes d'Horace > la strophe est composée de quatre façons différentes j et avec la plus légère attention de Toreille , on en distinguera le rhythme.

^ Il en- sera de même des odes en distiques ; et si parmi les formes qu'Horace leur, a données , il en est quelques-unes dont l'harmonie à' est pas sensible à notre oreille, le plus

fu80 STROPHE.

I^rand nombre a pour nous ènfioiçe une. «adcnc« assez marquée .: celles , par exemple , qui sont mêlées d*un vers gUconique et d*un asclépiade :

P^irtmem incolumem odimus ; Siiblatgm ex oculis qu4eri/nus invidi^

Celles aussi q.ui sont composées d'un hexamètre et d'un fragment d'hexamètre :

Mixta senum acjuvenum densantur funera : nullum Sœ'vo cayut Prùserpina/ugit,

Ou d'uii hexamètre et de son pr.croier hémistiche en dactyles :

. Immortalia rie speres monet annus , et almum Quœ rapit hora diem.

Ou d*un vers îambique de six mesures , et d*tMi vers ïambique de quatre : -

Viderefessos a>omerem inversum bovcs Collo trahentes languido.

Ou d'un hexamètre et d'un ïambique de quatre pieds : -

Noxerat, et ccelo/ulgehatlunasereno,

Ihter minora sidéra.

Ou d'î^n hexaniètre et d'un ifambique pur :

BarbarUs heu cineres i^sis'tet 'victor, et urbem Eques sortante vfirbembit ung^la.

Mais ce qui ne Jaisse pas d'être une énigme pour nous^ et ce qui nous semble une négligence inexplicable dans un poète aussi attentif et .^usfi^ hfibile qu'Horace i, donner à ses vers lyriques tous les chacmes de Tbarinonie ; c'est de voir, méntè dftns ies -odes qu'il a divisées en quatrains, le sens enjamber à tout moment d'une strophe à l'autre , sans qu'il ait cru devoir se donner aucun soin de les couper par des repos.

. Tantôt Ja phra$^ «ommenee à ia fin ou au mjiUeu d'une strophe , et va tse terminer au BÛlieu et à la fin de l'autre. Jant^ le vers , et .quelquefois le mot, q.ui devrait olor^enménie temps la pensée et le rhythme^ et qui manque à la strophe pour en fixer le sens , se trouve jeté et isolé au commencement de la strophe suivante.

Valet ima summis—

NiUare \ et insignem atténuât Deus , Obscura pfjomeks . Uinc apiceni rapax Fortuna, cum stridore acuto , , .^ustufit ; hic posuisse ffatulet, X». l, Od. 34- ,

. .. . . . . Quid nos dura rejngimûs

■JEtas? quidintacttim nefasti Lùfuimus P Unde manus juventas— Metu deorum continuit ? quibus

Pepercit aris ? .... L. i. Od. 35.

Ausa estjacentem yisere regiam yuUu sereno yfortU etMsperas Tmctare serpentes , ut atrum Corpore combiberet 'venetuim , — Deîîherata morte ferocior, L. I. Od. 3^7

OUmjuventas et patrius labor , Nido lahorum propulit inscùmi : ,

fferrùque jam nimbis reniotis.

Insolites^ docuere nisus — Venti paventes, L. 4.' Od. 4-

D^ns les odes mêmes où la strophe est composée de trois vers asetépiades et d'ua glicQnique , et dont par conséquent la coupe est ^ marquéepar le rlTythme, le sens ne laisse pas d'enjamber d'une ^/7Y>/7A^ à l'autre sans aucune suspension.

Nos, Agrippa , neque hœc dicere nec gravem

Peleidie stomachuin ccdere nescii , —

Tenues grandla. L. i. Od. 6.

Quant virga semel horrida. —

Non lenis precibus fata recludére y

Nigro compulèrit Mercurius gregi.^ L. i. Od. 24. \ ' ■

Enfin , jusque dans Fôde saphique , où la strophe est encore plus détachée par la clôture

de Tadonique , vous trouverez le même enjambement.

Quorum sîmul alba nantis

, Stella refulsit ; — Defluit saxis agitatus humor. . . L. i. Od. 12.

£ go apis matinée ''

More modoquc'- Grata carjfentls thjrma per laborem v> Plurimum, etc. L. 4* ^^' ^'

Cessit immanis tibi blandienti Janitor aulœ —

Cerbcrus. L. 3. Od. 11. ' .

JS^eve te nostns a>itiis iniquum

Qcyos ara ~ . , .

Tollat. L. I. Od. 2.

J'ai cru expliquer ailleurs cette négligence en disant qu'Horace ne chantait pas ses odes , et que renjambement ne blessait pas Toreille dans la simple citation. Mais il est bien sûr que Pindare et Sapho chantaient leurs odes sur la lyre , et ils s'y sont permis ce même enjambement. Il est à croireT que , dans les retours périodiques de l'air , la liaison était si facile et le passage si rapide qu'il n'y fallait aucun repos. Quoi qu'il en soit, l'ode française ne s*est point donné cette licence, et à la "fin des strophes le sens est terminé, Foyez stance.

Une autre énigme pour notre oreille , <î'est

rélrange diversité des nombres dont Jes vers lyriques anciens étaient composés , et le mélange non moins singulier qu*on faisait de cei vers^ si diiïérens de mesure et de rhydime.

- On vient de voir , dans les mêmes vers , le spondë^ Fïambe, le dactyle, le choriambe, péle-méle employés. Comment des mesures de trois, de quatre, de ^ix temps, pouvaientelles aller ensemble et former un chaiift régulier ? On vient de voir des strophes composées de vers d^ctyliques et de vers îambiques ; comment le mouvement de l'un n'était-il pas rompu , contrarié par l'autre ? Les anciens n'avaient-ils donc pas le sentiment de la me^ sufe et du mouvement comme nous ? Es Tairaient si bien , que leur vers héroïque en est xm modèle accompli. Ne nous fatiguons pas à vouloir , de si loin et à travers tant de nuages, e:q)liquer comment s'alliaient leur poésie et leur musique. Celle-ci nous est inconnue , et l'autre , par le vice d'une prononciation excessivement altérée , ne peut être sentie que trèsr.confusément du côté du nombre et du mètre. Ce qu'il nous importe de reconnaître d'Horace et d'imiter s'il est possible , c'est la précision , la rapidi^té , la plénitude de son style , cette curieuse félicité ,

STYLE. . îfcdS

comme dit QiiiAtiJien, dans le ch{)ix des mot»^ îcju'il emploie , le précieux de sa couleur tour jours Traie et toujours brillante , et surtout cette, merveilleuse ^fH^ence de pensées , de sentimehs^ d'images ^ de tableaux yariés, qui font de ses poésies lyriques Tun desplus beaux et des plus riches monumens de Tantiquité.

Ckst , dans la lanjgue écrite^ le caractère de la diction; çt ce c^actère est modifié par le génie de la langue , par les qualités de l'esprit et de rame de Téç^iyain, par le genre dans lequel il s'exerce^ par le sujet qu'il traite, par les moeurs ou la situation du pe|:sonnage qu^il'fait parler, ou de celui qu'il revêt luirméme , enfin par la nature des choses qu'il exprime.

On a dit que le style d'un écrivain portait toujours l'empreinte du génie national. Cela doit être; et cela vient de ce quelle génie national imprime lui-même son caractère à la ïangue.

Il n*ést point de nation chez laquelle ne se rencontrent plus ou nioins fcéquemment tous

les caractères iadlTiducls (JUi sont donnés par la nature.' Mais daiis chacune d'elles , tel ou ' tel est plus commun , tel ou tel est plus rare; et c'est le caractère dominant qui , communiqué à la langue^ en constitueje génie. La langue italienne est molle et délicate ; la langue est^noble et graye, la langue espagnole anglaise est énergique , et sa force a de l'âpretë. Ainsi, lorsqu'il se trouve , parmi la multitude , un esprit , fl*une trempe singulière , et pour ainsi dire hétérogène, il est contrarié sans cesse, en écrivant, par le génie de la langue. H faut donc qu'il le dompte, on qu'il en soit dompté ; ou , ce qui arrive le plus souvent , que chacun des deux cède du sien , et s'accommx>de à l'autre : et de cette espèce de coliciliation se forme un style mitoyen , qui participe plus ou moins et du génie de la langue et dîi génie de l'auteur.

Il at^rive de là que moins le caractère d'une nation est prononcé , plus celui de sa langue est susceptible des différens modes du style. Une langue qui de sa nature serait molle comme l'or pur ne serait pa^ susceptible de .la trempe de^^Tacier; tous ses instrumens seraient faibles : il faut donc qu'elle réunisse la souplesse avec l'énergie; et ce mélange parait

tenir au caractère national. Aussi voit- on que celles des nations qui sont connues pour avoir eu en m<^me temps le 'plus de souplesse et de ressort dans le caractère, sont aussi celles dônt'la lailgue a été le plus suscepiible de toutes ks qiuilités du style, La plus belle clés langues , la plus tiâbile à tout exprimer, fut celle du peuple du monde qui eut dans le caractère le plus éminemment ce mélange de • force, de mobilité , de' souplesse : je n'ai pas besoin de nommer les Grecs. ,

La langue des «Romains , pour devenir presque aussi susceptible des métamorphoses' du style , fut obligée 'd'attendre que le génie ^ de Rome se fut lui-même détendu et comme assouplie Tant qu'il eut sa rudesse et son austérité , elle fut inflexible et indomptable comme lui. L'un et Fautfe se polirent en même temps ; mais ils gardèrent tous les deux assez de leur première force pour être mâles et vigoureux , dans le temps m^e qu'ils connurent les délicatesses du luxe ; et de là résulte rétonnante beauté de la langue de Cicéron, de Tite-Live et de Virgile.

Me sera-t-il permis de dire qu'à un grand intervalle de" ces deux langues incomparable», la Jangue française a dû peut-être aussi les

facultés qui la distinguent à la souplesse , à la mobilité et en même temps au ressort du caractère national ? Le génie français n'a exclusivement aucun caractère, et de là vient aussi qu'il n*en a aucun éminemment ;, mais au besoin il les prend tous ,.et à un assex haut degré : il en est de même de la langue française. Sa qualité distinctiveet dominante, c'est la clarté : elle s'est donné tout le reste à force de peine et de soin , et cependant elle n'a manqué ni au génie de Corneille et de Bossuet , ni à celui de Pascal , de La Fontaine et de Molière, ni à l'éloquente raison de Bourdaloue , ni à la touchante sensibilité de Maâ^illon , ni à Tabondance inépuisable des séntimens que Racine avait à répandre , ni aux émanations célestes de la belle âme de Fénélon , ni à la véhénience et à la profondeur du pathétique de Voltaire.

Aux hardiesses et d^x^ libertés que lés langues se sont permises , ou à la timide exactitude de leur syntaxe , on reconnaît quelle sorte d'esprit a présidé à leur formation successive, .

Ces façons de parler, que nous appelons .

figures de mots , et dont le plus grand nombre nous est interdit, étaient, dans leslan>

S'TYLB. !l89

gues anciennes, autant de lieences que lès grands écrivains s^étaient données et avaient* fait passer. L'italien a pris de ces langue la liberté des inversions : il s*est ' donné celle ^'employer l'infinitif des vek*bes en guise de nom substantif, un belpènsier^ un dolcer parlar^ un. luongo morir ; il tait usage de deux épithètes sans aucune liaison expresse , sans aucune articulation , spatiose atre caverne ; il a un grand nombre d*adjectiis dont la terminaison varie pour diminuer ou agrandir, pour ennoblir ou. dégrader; il syncope les mots quand il plait à l'oreille.

Le français a peir d'inversions , moins de diminutifs encore ^ et pas un seul augmentatif dans le langage noble. Il s'est fait quelques noms abstraits de l'infinitif de ses verbes^ comme penser, parler ^ sourire , souvenir; et ces deux derniers sont restés dans la classe des noms abstraits, un long souvenir^ un doux sourire : mais il en est peu de ce i^ombre que la langue noble ait conservés. Un doux parler n'est pins que du langage familier et mûf ; et quelque nécessaire que fût penser, il n'est reçu qu'en poésie. Enfin la poésie elle-même n'a presque point de privilège ; et pc0itr elle les lois de l'usage , comma TOME VII. - a5

celle» de la syntsâEe:, sont presque aussi in- ^piaillas etioâexibks que pour la prose. I>'où nous YÎent cette exactitude ? d'6ù nous viennent cea p^ivationa ? De la délîcfatesse pointilleuse eft crMiUsÎTede liesprit de société^ qui s*e6t rendu Tarintre delà latigtie. £a Italie , Dante ,- Ptttarque , Bocace , T^noste forent les maitres de -.Fusage;. Montagne et Amjbt le forent aussi parau n6tts de leur tempfr : ce bon temps «st passé. Foy-ezv&AaK.

Antantle gémenalMMaal atirainfluesitT celai de la lahgue , autant le ^nie de la langue influera sur le âfyie des léerivains. .

Dana une langue qui n^a rien de séduisant par elle*-menie , ni en oôtéde la cbulenr , ni du côté det^armonie , le besoin «l'intéresser pat la pensée et par le sentiment, et de captiver Tesprit et Tâme en dépit de Toreille et sans le prestige de TinaginatioB , fonoe TéenTain à serrer son stjrie, à UA donner dn poids , de la scdidité et une plénitude d'idées qui ne laisse pas lé temps de rei^etter ce qui lui manque d'agrément. Au contraiire^ dans vue kmgue naturellement flatteuse et séduisante par fabondance , la richesse ^ la beauté. de l'«i|ms- 4Mon, fémvaiu ressemlile souvent anxiiabitans d'un heureux dimat, que la fertilité

sttcIaK. a<)i

nalucelle de ,kurs cajf^p^g;;!^ rend à la loi& indolens et prodigues- Sûr de parler avec grâce exk àisaini ^eu du cihp^^y i\ se complsâl àaQs rél^aîïce fie sa langue i et séduit le pre- * mierpa^.^on éloçutiou , U croit en l'aire a^e» pour î)l^i.re, en dV^yant.^ spf des idées communes, la pari^re d'une e^i^ei^onJiiaEmonieuse et brillant^ : son ^fi^le est unid symphonie qui peut .fl?tt;ter r9i;eille., nuu& qui ne dît presque rijçn à Tâ^ , eX ne laisse rien à Tesprit. . ->/' • • '»^

L'habile ëxarivain est cqmqui^;ût enxaéme temps user et n'ahusei;Jainaif.,des avjai^tages de sa. langue, et . suj^pjéeçj^^u^tant qu*iJ est. possible» aux avant^es quJ^^^^

Ce qui me dMn^i^-^j^e ,,Pr^t^n^ disait •Racine^ c*est que je ^l^îf^Sfi^^f^: JSpm4/Xi^, Platon, Virgile g ffor^çs,ri€i sf^qn^-^ss^ .

dçs-Qutres ccnve^in/t ^ di^ J^vjÇru^ère., ^^ ]^ar leurs expressions et -pf^ fleurs images* Racine a été trop mpdes^e; et J^îi.Çiruyèçen'a pas été asi^ez juste;

La première et La plus es&entipHe différence des sfylç^ est celle des çspdts.. L'esprit , ou la pensée en activité, a div^s.carac^res«,U<n esprit clair distingue ses idées, les démêle sans peine, ou plutôt les, pvoduit comn^e nue

2ga STTLE.

sdurce pure ï^pand une eau limpide ; on esprit fin les analyse', et en aperçoit lesnuan* CVS : un esprit léger les effleure, et s'il est vif, il ea parcourt la cime avec une briHante rapidité ; un esprit vaste en réduit un grand nombre à !?ftnité de perfeclioii/ et les embrasse' d'un cônip d'oèil ; un esprit méthodique en forme uti^ longue chaîne et un ensemble régulier ; uri esprit transcendant s'élance vers le terme dé la '-pensée , et franchît les milieux ; un esprit préfônd ne s'arrête jamais aux apparences superfieiellés : sa méditation s*exerce à sonder son objet, et à tirer ctomme de ses entrailles ,' e±'*»is€enhHs rèi, ce qu'il y a de plus riche et defïkfe «nfôtfi ; Un esprit Jumîneux rayonna,* et Iktt partir du centre même de sa pensée ■ toftnïè des gerbes^ de lumière , qui ëii flairent- toàt'fhoriïôtt ; un esprit fécond fait ëilfanteï* à uilie idée toutes celles qui en peiiyent naître ; et té gland , qui produit le chêne 'chargé de glands , est le symbole de sa fécondité ; un esprit élevé ne daigne apercevoir ^ dans son objet que les rapports qui, l'agrandissent : ses conceptions resscm-' blent à ces pins qui perçant les nues , et qui laissent sécher leurs branches les' pins voisines de la terre , afin de pousser vers le ciel avee

STTLE. àgS

plus de vigueur et de rapidité. Or toutes ces manières de concevoir se distinguent dans la manière de ^'exprimer; et des nuances infinies qui résultent de lâur mélange résulte aussi une variété inépuisable dansJes caractères du style, ,

Le caractère de l'écrivain se comvçiiiniqiie aussi à ses écrits: ses pensées en sont imbues, son expression en est teinte , et réner|fie ou la faiblesse , la hardiesse ou la timidité , la langueur ou la véhémence du style, dépendent plus des qualités de Fâme que des facultés de l'esprit.

' Mais de la tournure habituelle de son esprit , comme des affections habituelles de son âme , résulte encore , danjs le style de l'écrivain , un caractère particulier , que nous appelons sa manière, et celle-ci lui est naturelle , au lieu que les singularités qu'il sa donne par affectation , par imitation , décèlétit toujours l'artifice , et l'écrivain , qui croit alors avoir une manière à soi , n'est que maniéré , n'a que de la manière.

A ces différences du sty-le se joignent celles qui doivent naitre de la iliversité des genres.

Le sl^h de 'Fhistoire est naturellement grave et d'une simplicité nbble ; mais ce ea-

294 &.TYJL.R.

ractère uiiiyersel est modifié par ie gtkiie de récrirain , il Test au&si par là nature des ë^ézièmeiis qu'il raconte : harmonieux , haut en couleur et souvent oratoire dans Tite-Live ; plus précis y j^us serre et non moin$ cloqnent dans Salluste ; énergique , profond', plein de siibfitaiiee dans Tacife ; ainsi des autres historiens.

En parlant des diiféreas genr^ d*éioquence et de poésie, j'ai pris soin d'indiquer le style convenable et propre à chacun d'eux.

Mais à l'égard de la poésie héroïque , jie vais placer ici quelques observations, qoi poujrraient m'échdjpper aîll^Êors^

Le sty'le de l'épopée et celui de la tragédie sont tréfi- distincte par la nàtuiae des deox poèmes; car Thypethèse ài^ poëme épif{ue est que le poète est inspiré » et quok^ l'enthousiasme j soit plus calme que çeki .de l'ode , qui est le délire prophétique , il me laisse ^pa& d'être encore dons le sy^ème du merTeiUeuix. Dans la tragédie ^ ^u eentsaire, les personnages sont des hommes d'un carai^ lière et d'un rang élevé, nais simplement des hommes , et leur langa^ , p«ur être vrai , doit être |dus près de la nature ^pœ celui du , poète tffi^ré par un éieu. C'est ce qu'Esdiyle

itravait pas encore assez bien senti lorsqu'il * inventa la tragédie , roais<?e qu'£urif>ide et Sopliocle ne manquèrent pas d observer.

'Leur siffle est simple , rarement figuré : ils ne s'y permettent jamais ni des images trop^ har,dies , ni des épitbètes ambitieuses ; on croit toujours entqndre^ le personnage qu'ils font parler , et aucune invraiseraiblance dans . Fexpression ne décèle le poète. ïJpmère leur avait donné Texemple de cette sagesse de stfle dans tous les morceau:s; dramatiques de ses poëmes , e^^n ce|a..o]»i ^-eu raison de dire qu'il a>vaitété le modèle de I4 tragédie en même temps que de l'épopée,

JLe^^^e tragic[ue, cbçzles Grecs, me semble donq avoir été moip s. poétique , moins figuré, moins artificiel qu'ilnj^ Test parmi nous. Cette «tR^plîci^ se /conciliait mieu:iL peut-être avec ' la noblesse de leui; kngue. Peut-être aussi., comiue la pathétique dominait plus absolument sur leur théâtre ^trouvaient^ls que le Ratui*el de répression en faisait, la force , comaie nous T observons nous-mêmes dans le langage des passions ; et la preuve que , dans la ^ène , ils s'attaoliaient au nature! par dis-cernement et par choix , c'est que dans les

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choeurs , qui étaient des odes , ils éleTaienf

le ton et prenaient le style lyrique.

Les Italiens , pour distinguer les caractères ^ de la poésie, lui ont attribué trois instrumens : la cithare , la trompette et la lyre. Je ne crois pas leur division complète ; car aucun de ces caractères , métaphoriquement exprimés', ne convient à la tragédie.

Quelques-uns , parmi nous , l'ont prise au > ton d*£schyle et de Sénèque, lorsqu'on n'avait pas encore apprécié Tavantage d'une noble simplicité. Mais Racine s'est rapproché de cet heureux naturel , et jamais on n'a fait un plus harmonieux mélange delà langue usuelle et de la langue poétique. Cependant j'ose dire qu'il a formé son style plutôt sur celui de Virgile , que sur celui des poètes grecs ; j'entends de Sophocle et d'Euripide , auxquels on l'a tant comparé. Il est encore moins simple , plus poétique , enfin moins naturel que l'un et l'autre , et en cela il a subi peutêtre la loi de la nécessité, n'ayant pas, comme eux , une langue dont la simplicité continue fftt assez noble pour soutenir la majesté de la tragédie. Voltaire s'est encore, un peu plus éloigné du naturel et approché du ton de

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répopée , parce qu'il a trouve lès esprits disposes à recevoir ces hardiesses , et peut-être le goût de la nation décidé à vouloir plus de poésie dans le style tragique. Enfin dirai-je ce que je sens ? Corneille , dont le goût n'était pas assuré , parce que le goût national ëtait encore à naître; Corneille, qui, par rimpulsion de son génie , s'élevait si haut , et "qui tombait si bas lorsque son génie l'abandonnait ; Corneille , par ce s^^ime instinct qui lui fit créer tant de beautés à côté, de tant de défauts , nous a donné , à ce qu'il me . semble , les plus parfaits modèles du langage tragique ; et quand son naturel est dans sa pureté , rien n'est plus digne d'admiration -que la majestueuse simplicité -de son style.

C'est un hommage que Voltaire lui a rendu plus d'une fois. « Il n'y a point là ( dit-il en parlant du discours de Sabine , dans le premier acte des Horaces : Je suis Romaine ^ hélas l puisqu* Horace est Rémain ) y il n'y a point là de lieux communs y point de vaines sentences ; riei^ de recherché ni dans les idées ni dans les expressions* Albe , mon cher pays ! c'est la nature seule qui parle.

» I)ans ce discours ( dit-il encore en parlant de la harangue du dictateur ) ,.dans ce

discours imité de Tite-Live , rajitenr français est au-dessus du tomain , plus neryeux , plus touchant ; et quand on songe qu*il était gêné par la rii&e et par une langue embarrassée d'articles et qui souffre peu d^invAx^ons , qu'il, a surmonta toutes ces difficultés , qa'il n'a employé le secours d'aucune épithète, que rien n'arrête l'éloquente rapidité de son discours j, c'est là qu'pn reconnaît le ^and Corneille. »

Un beau vers , dans, le s$yle tragique, est donc celui où parle la nature avec force et avec nobksse , sans qocT la facilité, la juAtesse, la vérité de l'expression y laissent entrevoàr aucun art ; c'est un vers dieu-donné y si je puis m'expriraer ainsi , qui , comme à l'insn du poète , a c^ulé de sa pli^e ; c'est une pensée qu'il a produite revêtue de son expression , et qui , par un heureux hasar4 , semble se trouver adaptée à la mesure , au nombre ^ à la cadence ^et à la rime. Et Corneille n'est pas le seul qui nous en donne des exemples : Racine a des morceaux ^ quelquefob des scènes entières | tout aussi ^mplçment écrites que les belles scènes de Corneil}c. Mais je ne do£s pas dissimuler que cette manière d'écrire

STYLE. a^

a un liciieil , où Cofneilk lui-même a sauvent échoue. J

Les passions Iriigiques , les sântûnens élevés «t les faautes pensées ont commanément^ dans les Jangnes, une expression nohle qui leur est propre ; et «quand il s'ag^ de les rendre , la HiaJ43sté du st)rk «est i»4turellement soutenue par la grandeur de son objet. Mais comme dans la tragé^ tous las sentimens et toutes les idées n'ont pas la même iiobles&e , et qu'il y a une infinité dé détails qui ont besoin d'être relevés , le p€»ète , qai ne conna^ que les ressources et les beautés du styie simple , s'abaissera nécessairement jusqu'à devenir familier et conuiiun toutes les fois qu*il n'a«ra pas de ^andes ^mmcs à exprimer. De là vient, pour les commençans, le vrai danger d'imiter Corneille; car ce qu'il peut avoir quelquefois de trop émphatii|ue est un défaut qu'il est aisé d'apercevoir et d'éviter.

Je codiseillerais donc d'ét|idier jiHutét Fart 4ont Aacittie a su tout^tia^blir , et au risque d'être un peu »eiAS naM»el , <de rechercher en écrivant son<él^noi8<eiK}haiU§resse , avais ens« tenant CMMie lui eadeçàda sf^ie de ]'tt>opée , et aussi près delà natare qu'il 4'a

3oO STYLK.

été lui-même dans'les morceaux de ses tragédies les plus parfaitement écrits.

Le comble de l'art serait d'être simple dans les grandes choses et dans rexp^ession des sentimens naturellement élerésou intéressans par eux-mêmes, et de garder les ornemens du style\ les circonlocutions et les images poétiques pour les objets qui auraient besoin d'être ennoblis comme dans ce discours d'Orosmane à Zaïre :

J'atteste ici la gloire , et Zaïre , et ma ^amoe. De ne choisir cpie tous pour maîtresse et pour femme ; De yiyre votre ami , votre amant , votre époux 4 De partager mon cœnr entre la gloire et vous. Ne croyez pas non plus que mon honneur confi« * La vertu d'une épouse a ces monstres d*Asie , Xht sérail des soudant gardes injurieux.

Et dès plaisirs d'un maure esciaves odieux :

Je sais vous estimer autant que je'Vous aime , Et sur votre vertu me fier à vousrméme, etc.

Je ne m'étendrai point sur les variétés que doit produire dans le style la diversité des objets ou la différence des personnages : ces •détails seraient infinis , et on les trouvera ci et là répandus dans les artictes de cet ouvrage ou il s'agit de l'art d'exprimer et de peindre. Je termine donc celuirci, parnne analyse suC'

STYLE. 3oS

cincte de quelques-unes des qualités du style en général.

Comme il y a du côté de Tésprit des facultés

f indispensables et communes à tous les genres, il y a aussi du côté du sty-le des qualités essentielles dont récriTaih n'est jamais dispensé. La première de ces qualités essentielles est la clarté. Avant d'écrire , il faut se bien entendre et se proposer d*étre bien entendu.

On croirait ces deux règles inutiles à prescrire : rien de plus commun cependant que de les

'négliger. On prend la plume avant d'avoir démêlé le fil de ses idées, et leur confusion se répand âtms le style. On laisse du vague et du loucHe dans la pensée \ et l'expression s'en ressent.

L'obscurité vient le plus souvent de Findé-^ cision des rapports , et c'est cfe tous les vices

\ du sty-le le plus inexcusable^ au moius dans notre langue. Elle a, je le sais bien, des éqtiivoques inévitables, et 'qui veut chicaner en ^ trouve mille dans l'ouvrage le mieux écrit.

Mais , comme La Mothe l'a très-bien observé, ' il n'y a que l'équivoque de bonne foi qui soit vicieuse dans le style , et celle-là n'est jamais difficile à éviter pour l'écrivain français qui veut bien s'en donner le soin. Ces beaux ef-^r

3p2 STYLE.

prits veulent trouver obscur imit ce qui ne Vest pas , dit La Brayère ; mais les bons esprits trouYent clair ce qui l'est, et à \eox égard, il est aisé de lever TéqiiiYoqiie de ces

* pronoms et de ces homonimes dont on SvX aiu, e«£ins «ne sa efl&ayante diffîciUté. H n'y a pei]>t-étre pas im i^rs dans Aacine ^ dans MassiUop une seule phrase, dont TinteUigeiice coûte au lecteur ni à Fanditcnr un .moment d^réâexioi4, et j'oserais bien assurer ^'il j^j

< en a pas une dans TéJémaque*

II n'est pas moins facile d'éviter , dans la contexture du sfyle , les incideais ^op oampUqufis ipiljetti^ deiaeoiifjqisioii ^^ loncbe dans k# idées; pour cela il suffit de les irépandre à mesure qu'elles naissent , tant igpie la sovrce.oa est^ure, et 4« l#ur 4onaer 9 si eUe est |ro«ible^ le tesnps de s'icUircir d^ms le xcpos de |a onéditotion, JU'euUssemei&t coik^ ft|S des mots et des phrases entrelacétçs estJan vice de l'art; plus souvent que de^là nature. Si on>ne le cherche pas, -on y ton^be rarement ; la prewve «en est que, daas le langage familier, presque pei^^pnne ne s'eiahaifasse dans de Ipags circuits de paroles , et en général l'affectation nuit plus à la clarté q^e la ^i^gence.

STYLE. 3o5

Personne, sans dcmte, n'est assez insensé pour ««rire à dessein de n-étre ]>as ent^idu ; - ' mais le soin de Fétue est sacrifié au désir de paraître fin , délicat , mystérieux , profond. Pour ne pas tout dke , on ne*^t pas aasesr; et d« peur d'être trop simple , on s*étttdie à être «bscur. Riea de plus mal entendu que cette affectation dans les grandes choses , rien de pins vain dans les petites. Vous 7>oulez me 4fire qu'il faUfiroid ? que ne disiez-vous : Il /au ftoid ? Est-ce un si grand mal d'être €iitendiù quand on parlé et de parler comme àHti Je monde ? ( La Rruyère; )

Cependant £iut-il renoncer' à s'exprtnier d*ttne façon nouyeUe, ingénieuse et {nquante ? foiâ-it s'ii^terdirc les finesses , lea délicatesses du sfyle ? Non , il faut seulement ks concilier nvte la darté y ne pas youloir briller à ses dépens et ne rien soigna avant cjile» Le style fin a son demi-jour ^ le style dé%at a son voile; mais c'est dans le secret de rendre les ombres dhiphanes, le voile transparent, que consiste l'art d'être fin et délicat sans être obscur.

C*est peu d'être clair , il faut être précis ; car tous les genres d'écrire ont leur précision, et If on va voir qu'elle n'exclut aucun des agréipens du style.

304 STYLB.

La première difficulté qui se présente est de réunir la précision et la darlé. Mais qu'on ne s*y trompe pas, Texpression la plus précise est la plus claire, et c*est au moyen de la correction et de la jnstesse du langage qne la daité se concilie arec la précision : je dirais an moyen de la propriété , si je ne parlais que du sty'le philosophique ; mais le style oratoire et le sfyle poétique ont plus de latitude , et la justesse leur suffit Dès que Vexpression , on simple ou figurée, répond exactement à la pensée , elle est précise et claire. Tout ce qui intercepte la lumière du style en éteint la chaleur ou en ternit l'éclat. ( Voyez imace.)

Un écueil plus dangereux pour laprécnsion, c'est la sécheresse. ]M[ais émonder unbetarbre, ce n'est pas le mutiler ; c'est le délivrer d'un poids inutile. Ramos compescefluentts : Toilà l'image' de la précision. Il n'y a pas un seul mot à retrancher de ces vers de Corneille :

Rome , si tu te plains qoe c'est là te trahir , Tais-toi des ennemis que je puisse haïr :

ni de ces vers de Racine :

L'imbécile Ibrahim , saoswcraindre sa naissance , Tralue , exempt de péril , une éternelle enfance ; Indigne également de vivre et de mourir.

On 1 '«abandonne aux msiins qui le daignent nourrir.

. STTLE. 3o5

On voit, par ces exemples^ que la précision, loin d'être ennemie de la facilité, en €st la compagne fidèle. Un vers , une phrase où tous les mots sont appelés ^r la pensée et placés naturellement , semble naître au bout de la plume. Une période , un vers, où des mots inutiles ne sont placés que pour la symétrie, pour la rimer, ou pour la me^ sure , annonce la gêne et le travail. ( Voyez

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