‹ Elémens de littérature (volume 2)Chapitre 31 sur 37 · DIFFUS · texte numérisé non relu

DIFFUS

Je sais que rien n'est moins facile que de concilier ainsi la précision et la facilité ; mais l'art se cache , comme le ver à soie , sous le tissu qu'il a formé.

La précision , comme on doit l'entendre , n'exclut ni la richesse^ ni Félégance du style» Voyez , dans un dessin de Boucbardon , ce trait qui décrit la figure d'une belle femme : il est aussi moelleux qu'il est pur; il suit, dans ses douces inflexions , tous les contours de la nature j et l'œil y trouve réunias l'exactitude et la liberté, la ^correction et la grâce : telle est encore la précision , car elle est toujours relative à l'effet que l'on se propose , et ne consiste qu'à se réduire aux vrais moyens de l'obtenir. Ainsi la précision du style de l'orateur et du poète n'est pas la

îi6.

3ô6 STYLE.

préciaion du styie un philosophe et de îlsdslArien; niais le pnncipe -en eât fe même, savoir, d'aller droit à son biit. Or le s^/e philosophique a pour but de démêler ta vé-^ rite ; Thistorique , de la transmettre ; l'oratoire , de Faniplifier ; le poétique , de rentbel^ iîr. Tout ee qui rend l'idée plus Ittminenise et plus frappante, l'image plus vite et plus forte, le sentiment plus pénétrant, la passion plus véhémente; tout ce qui ajoute à la persuasion , à l'illusion , aux moyens d*émouvoir, au plaisir d'être ému , n'est ' donc pas moins nécessaire au st^ie de l'orateur et du poète , que ne f est au styie àiz philosophe et de Fhistorîen ce qui rend l'instruction plus facile et pins attrayante : ne quid nimis est leur règle commune; et si, d'un c6té, l'emphase, Tenflure, la redondance sont un excès contraire à la précision , la sécheresse est l'excès opposé. Le poète ou l'orateur qui ferait gloire de préférer utrc expression lacottiqué , mais faible , froide et sans couleur, à une expression moins serrée, mais revêtue d*éclat, oudeforce, ou de grâce, ne serait pas seulement économe; £1 serait avare y et se priverait du nécessaire, en s'ahstenan* du superflu.

Le s^ie du poète et celui de l'orateur ^ beseta d'être orné : la rickessc, le coloris, l'élégance en font la parure; la parure en est la décence ; à moins que la beauté naïve de la pensée ou du sentiment ne demmde , pour s'exprimer, tque le mot simfde de la nature»

Snoore aà&ts la simiplicité même aura-t-eUe sa noblesse et son- élégance : car il faut savoir être naturel avec choix , simple avec dignité, et négligé même avec grâce.

Ainsi la mérité et le nafturel sont , dans le st^ie^ inséparables de la décence. La vérité consiste à faire parler à chacun son langage , dans la situation réelle ou fictive où il est placé; le naturel , à dire ou à faire dire ce qui semble avoir dû se présenter d'abord sans étude , et sans aucun effort cte réflexion et ^ de recherche; la décence , à dire les choses comme il convient à celui qui parle , à Tofaiet dont il parle , et à ceux qui Técoulcnt. Foyez

BlfeVSéAlHZEt , GOUVENABrCVS , ANAIiOAIB DU

sm» , rtKîTÈ hxlativb; et pow ïe eboix du naturd le pins exqnis , vo^zimita^iov.

Après ces qualitéfii essentielles et communes à tous les genres , viennent celles ^ui les distinguent , et que je nomme accidentelles , cotnme la délicatesse , la grâce , la finesse , la

3o8 STYLE.

légèreté , T énergie, la gravité, la véhémence, et tous les degrés de noblesse et d'ëlératioii , depuis lliumble jusqu'au sublime.

Comme la plupart de ces qualités sont indiquées et définies dans leurs articles , ou à propos de genres qui le demandent , je me borne ici à donner une idée de celles dont je n'ai pas encore expressément parié.

La légèreté ne fait qu'effleurer la surÊice des choses ; son npm exprime son caractère : la nommer c'est la définir^ Que dans ces vers d'une épitre qtie tout le monde sait par cœur,

Coatente d'un mauvais soupe.

Que tu changeais en ambroisie , Tu te lÎTrais , dans ta folie , A ramant heureux et trtÂnpé Qui Vivait consacré' sa vie.

que le poète ^ dis- je , au lieu d'indiquer légèrement ce souper que l'on voit sans qu'il le décrive , en eût fait le détail ; qu'il eût appuyé sur le sens de ces deux mots , heureux et trompé y qui disent tant de choses ; son style n'avait plus cette légèreté que nous peint l'image de l'abeille.

La gratité du style est la manière dont

STTLS. SOJ^

parle un hoiniùe profondément occnpé de

grands intérêts ou de grandes choses : tout ce

qui ressemble à Tamusement, à la dbsipation,

au soin de parer son langage, lui répugne.

Exprimer sa pensée avec le moins de mots et

le plus de force qu'il est possible , voilà

le style austère et grave. Ce caractère est

celui de Tite-Lîve et de Tacite dans leurs

harangues. Voyez , dans là vie d'Agricola ,

Fexhortafion de cet éloquent Galgacus aux

, Bretons; , pour leur inspirer le courage du

dësespoif : rien.de plus simple , rien de plus

' pressant ; il n'y a pas un. mot qui ne porte à

l'àmeune impression. Le style grave tire son

nom du poids des mots et des pensées. De sa

natilre il est donc énergique : car l'énergie du

style consiste à serrer l'eipression , afin de

donner plus de ressort au sentiment ou à la

pensée. On la reconnaît dans ces vers de Cléo-

pâtre , dans Rodogune :

Tombe sur moi le ciel , pourvu que je me venge... Si je ver M des pleurs, ce sont des pleurs.de rage...

Puisse naître de vous un fils qui me ressemble

Je maudirais les dieux , s'ils me rendaient le joui:. ^

Et de Camille, dans les Horaces :

Voir le dernier Romain à son dernier soupir , Moi seule en être cause , et mourir de plaisir.

Et de TUrùù. , dans HritaAnicitt :

TemhttuM moit riy«]>, auiA o*e»l pomr VéUmUEer .

Souvent rénergie est dan^ le mot simple.

Stub mum 6r«i& neffts^ atnmam prœfktre jnukfri. . . Fittuum midèanL, iuudbtastuitf •« rslîirAi.

Le grand Gondé , à Rocroi , .sur le cbaaii^ de bataille jonché de rnort^ , demcnde à un officier espagnol qioel était le nombre^ les* infenterie. L'Espagnol loi répond: Cofnp^ez^ ils y sont tous,

SouiKcnt elle est dans la ioEce que Timage communique à Tidée :

Animum rege^ qui, nisiparet^

Imputât : hune freftis, hune tu compesce catena.

Catilina dit en styrtantsdu Sénat , où if -venait d être dénoncé : IneeruUum mettm ruina réstinguam. Rien de plus beau , riea de plus JHstè^ rien de pliiç énergique que cette image.

• Souvent aussi l*énergîe résulte du contraste des idées , lorsque l'expression réunit eA deux mots les deux extrêmes opposés : Sune seges est ubi Trojafuit;

STYLE. 3n

Cinna , tu t*en souTÎens , et veux m'assaasiner !

Servare potui , perdere an possim ro^s ?

Hécnl^e daus Ovide ,

J9omûttU(n. nUtti-^vùe pepêni Nêctor.

.Gajgaciis' atu BretoQs^ Proindç ituri in acierriy et majores vestpos et posteras cogitate, £q allant, au combat , pensez 9 yps^âjicétres et à votre postérité.

Les mots sur lesquels se réunissent les forces accumulées d'tto.e foute d'idées et de send- , mens soal toaîoiiis plus ,^ii«rgîq«es : Erra^it sine voce delor ^ueain) ; Bies per silentium vastus , et ploratibus inquies, (Tac)

La vsi^meace. dépend moô^ de la £oix:e des Uaamé» ifue du tour éA du iiioi)Kire»ent impétueux de f expression : e*«st Timpulsion que le style reçoit des jsentimens qui naissent enfouie etse pressent dans Tâme, impatiens de se r4Îpandr«<et de^paciiffl:4»ii$il')ài9e4'«iitn)i. La cpnvktio» efiit f««ssii»te , i黀isgi«|iie^ ^eUe iait violence à rjBatftndfflrwnt ; lapenuasûoii wssAi «sf^émente , elle enlratoela Tjsàoiàié.

La^élârUé de» idées ^i #'4elMippe«t comme des tr^ûts de lumiite, ^oininfiiiiqii^ A Tes-

3ï2 ' STYL*.

pression , fait la vivacité du style ; leur facilUé à se succéder, même safi^ vitesse , imitée par le style y en fait la Tolubilité. Mais ces qualités réunies ne font pas la yéhémence :

elle veut être animée par la chaleur du sentiment ; elle en est rexpK>sion rapide ; et lorsqu'elle part d*une âme forte et ard«ite , elle entraîne tout : c'était celle de Démosthène.

Cest encore plus éminemment le caractère de réloquence poétique et le langage de»

passions.

Je ne t*écoate plus , ya-t-ea , monstre exécrable ; Ya, laisse-moi le soia de mon sort déplorable ; Paisse le juste ciel dignement te payer !

Et puisse ton supplice à jamais effrayer Tons oeul: qui , comme toi , par de lâches adresses. Des princes malhenreux nourrissent les faiblesses ; Xes poussent au penchant où teur cœur est eadin. Et leur osent du crime aplanir le chemin :

Détestables flatteurs , présent le plus funeste Que puisse faire anx rois la colère céleste !

Rien de plus difficile à définir que les grâces. Celles du stfle consistent dans Fftisance , la souplesse , la variété de ses mouvemens , et dans le passage naturel et facile de Ton à Tautre. Voulez-vous en avoir une idée sensilile ? appliquez à la poéûe ce que M. Watèlet

SUBLIME. 3l3

dit de la peinture, a Les mouvemens de Tâme des enfians sont simples ; leurs membres , do-^ ciles et souples. Il résulte de ces qualités une unité d'action et une franchise qui plait.... La siipplicité et la franchise des mouTemens dé l'âme contribuent tellement à produire les , grâces ^ que ]es passions indécises ou trop cbmpliquées les font rarement naître. La naïveté , la curiosité ingénue , le désir de plaire, la joie spontanée, le regret, les plaintes et les larmes mêmes qu'occasionne un objet chéli^ sont susceptibles de grâces , parce que tous ces mouveçiens sont simples. » Mettez lé langage à. la place de la personne , croyez entendre au lieu de voir , et cet ingénieux auteur aura défini les grâces dn si)rle.

Page 1