‹ Elémens de littérature (volume 3)Chapitre 21 sur 48 · MORALITE · texte numérisé non relu

MORALITE

Un effet naturel de Vaction «kamatique , c'est de produire la pantomime ; mais la pantomime n'est pas Y action; et , lorsque d'une pièce où il y a beaucoup de mouTemens , de tableaux , de jeu de théâtre , on dit qu'il y a beaucoup faction , on tombe dans une mé-* prise qui peut être de conséque'hce. .

Il y a un tragique d*incidens , comme il y a un comique de rencontres. Or, le jeu de théâtre, qui résulte de Tun et de l'autre, peut être ou pathétique ou plaisant , el.j;ie remplir l'objet ni de la tragédie ni de la comédie.

Le premier procédé de l'art de la comédie, a été d'ajuster ensemble des événemens pro-* près à exciter le rire. Le premier procédé de

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la tragédie a été de même de composer des tabSeam propre» à înipirer la compaMÎon eu la tefrettr. Mais ce moyen de l'art n'en ^taîl * pas la fin ; et t'est à quoi l'art s'est mépris luimême dans son enfance, lorsqu'il n'avait encore Fidée ni de sa.putssance , ni de sa dignité; c'est à quoi , dans sa décadence , il se méprend encore, lorsque les grands talens, qnt Fa^ ▼aient porté à son comble , n'existent plus pour Vf soutenir , et qne les grands principes du goàt , oblitérés par de fausses opinions ou p^ de mauTaises habitudes , ont disparu avec les grands talens.

Si une auite desurpnîses et de mépinses di- "fcrtisaantes foroudeirt seides la bonne comédie, VÉUmrdietle Cœu imaginaire seraient l^référables au Misanthrope; le Baron d'Albi" crac y la Femme juge et partie , le Légataire seraient au moins à côté du Tartuffe ; les scènes nocturnes d^ALrlequîtt et de Scapin sériaient du bon comique. Si une suite d'incidens, de situations terribles our touchantes^ faisaient la -bonne tragédie , plusieurs de nos drames modernes l'emporteraient sur Atha-lie , Britannicûs y Cinna; la meilleure des tragédies , au moins du cÀté de \ action , se* rait celle dont on pouitait faire le tableau le

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plus capable d*émouvoir ; , et les Horaces , d*où Ton n a pu tirer qu'un ballet froid , confus et vague, le céderaient à JK/et/ee, dont on a fait en pantomime un spectacle très-effrayant. JX n'en est pas ainsi. Pourquoi ?£t qu'est- ce donc qui fait la beauté de V action dramatique, Indépendamment du tableau et du mouve-^ ment théâtral? Je Tai dit, V action dramatique se passe dans Tâme des acteurs. Qr, pour se produire au dehors , et se rendre présente à rame des spectateurs, elle a deux signes, la parole et le geste. Ce qu'elle a de plus fort , mais de plus vague et de plus commun , frappe les yeux ; ce qu'elle a de sublime , de délicat et de profond, les traits de caractère, la peinture des mœurs , les nuances des sentimens ^ les gradations, les alternatives, le mélange des intérêts , le choc des passions , leurs révolutions diverses ne sont pas des objets visibles; le jeu muet peut les indiquer, mais ne les exprime jamais bien. U action dramatique intéressera donc plus ou 'moins l'oreille ouïes yeux , selon qu'elle sera plus ou moins £avorable à l'éloquence où à la peinture.

Les impressions faites sur l'âme par l'entremise de l'oreille , sont plus lentes; Horace l'a dit ; mais , par^-là même , elles peuvent être

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plus profondes et plus durables. Celles qui passent par les yeux , sont vives , soudaines , rapides , mais par-là même fugitives. ÎA. pen* sééa des accroissemens; la sensation n*en â pas : Tune germe dans les esprits, l'autre est stérile et infructueuse. Les yeux n'introduisent que des sensations ; l'oreille transmet des pensées. Enfin lés passions les pltis^ pittoresques et les plus remuantes ne sont pas toujours celles d'où l'éloquence tire ses plus beaux mouveiftens , ses plus belles gradations , ses développemens les plus intéressans , se» traits les plus sublimes. Or, c'est dans eette fécondité de V action dramatique que sa beauté ré- ' side^ et c'est là ce qui la distingue de VdcUon pantomime , qui ne parle qu'aux yeux.

Un mouvement grossier de jalousie , de dépit , de fureur, peut s'exprimer sans équivoque par le seul geste et le jeu du visage. Maïs ces successions graduées , ces réflexions , ces retours, ces contrastes , ces mélanges de passions, en un mot, cette analyse du cœur humain, qui fait la beauté inimitable des rôles de Didon, d'Ariane, de Phèdre, d'Hermione, etc.

tout cela, dis-je, n'est pas fait pour les yeux, et c'est pourtant là le sublime et le propre de ï action. Qu'on la réduise en pantomime , il

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n'y a plus rien que de commun. Aux ^enx ^ la Phèdce de Racine serait la méme.qu« celle de Pradou : elle serait bien pis encore; elle serait la Phèdre de tel et de tel spectateur , qui, en s'expUquant le jeu muet de l'actrice, lui prêterait &es moeurs, ses seatimens et son langage.

Ou a pu vcûr que dans le ballet des Homces, tout le génie de Corneille était perdu. Aucun des sentimens, ni d'Horace le père, ni d'Horace le fils, ni de Camille, n'était rendu nettement, ni ne pouvait l'être. Assurément, ce n'e&t pas que Y action ne soit vive et tragique, surtout depuis la scène du qu'il m&urétt^ jusques à la mort de Camille. Mais le moyen ' d'exprimer par le geste les mouyemens de rame du vieil Horace et de sa fille? La pantomime est un canevas que chaque spectateur remplit dans sa pensée. Or, quand le parterre serait plein d'hommes de génie , et d'un génie égal à celui de Corneille , ils seraient encore loin de suppléer à la méditation du poète dans le silence du cabinet. Il en est de même de la comédie. Que serait-ce que Vaction muette du Misanthrope, et même du Tartuffe? On ex^ primerait dans VAvaiie l'enlèvement de la cas^ sette et le désespoir d'Harpagon \ mais sa scèna

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'Wtet Frosine, mais ses perplexités sur le dîner qu'il doit donner à Marianne , mais l*ar^ tîfice qif il emploie pour tirer de son fils Tayen de son amour , mais leur rencontre arec Fusnrîer; sont-ee là des jeux de théâtre? et cependant c'est de faction. Rien de plus mou- Tant sur la scène que le comique espagnol et italien; Molière y renonça dès qu'il se sentit du génie. Il reconnut que VacHon comique tirait sa force et sa beauté des mœurs ; et qi:ie pour faire rire les honnêtes gens, c'était à l'esprit qu'il derait s'adresser, moins par les yeux que par Foreille.

Le but de V action dramatique, son utilité ^ * son attrait, son intérêt durable, est de corriger les mœurs par l'imitation des mceurs : c'est la le grand fruit du spectacle ; et saUs cela le plaisir qu'on y éprouye serait puéril et momentané.

La belle contexture de faction dramatique est donc un enchaînement de situations , qui donne lieu à mettre en éyidence ou le danger de nos passions, on le ridicule de nos faiblesses, de nos'trayers et de nos Vices. Or, tiHit cela demande des déyeloppemens que le geste n'exprime point. Qu'on se rappelle les plus belles scènes de l'un et de l'autre théâtre :

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c'est réloq[uen'ce qui en fait le prix ; et c*est la situation morale qui est la source de Télo* quence. C'est ce que ne sentait pas celui qui » après la déclaration de Phèdre à Hippolyte, disait à son voisin : Foilà bien des paroles pcrdues. Ce mot renferme tout le système de ceux qui mettent la pantomime à la place de rélo*quence des passions. Ils ont choisi le genre qui leur était le plus coitimode : car il en est de Fart dramatique comme de l'art oratoire :

où domine la pantomime, dit Aristote, Vélo^ catixm demande peu de soin. Mais avec ce talent de parler aux yeux , on peut être encore un médiocre orateur et un mauvais poète.

Je ne dis pas que la même action ne puisse en même temps parler aux yeux et à l'esprit ; si elle réunit ces deux moyens , l'impression n'en est que plus vive; et c'est peut r- être un avantage qu'on a trop souvent négligé. Mais je dis que le jeu de théâtre , est , comme la parole, une façon de s'exprinier; que l'un rend ce que V action a de plus matériel , de plus commun et de plus vague; l'autre, ce qu'elle a de plus spirituel , de plus noble , de plus exquis ; que ni l'un ni l'autre de ces deux signes ne doit être pris pour la chose , c'està-dire, pour V action même ; et que, s'il faut

çlioisir, ou d'un spcctack plus intéressant à la vue qu'à la pensée, ou d'un spectacle plus intéressant à la pensée , qu'à la vue , il n'y a point à balancer. Le premier aura son s\icces; mais le succès de la pantomifne, aprà laquelle il ne reste rien. Ainsi ^ celui qui aprèa avoir rempli un canevas de. pantomime, nous dira que sa pièce est faite pour être jouée et non pour être lue , se placera lui-même dans le nombre des compositeurs de ballets. '

Le spectacle n'est qu'un moyen de Téloquence poétique ; et quoique son objet immédiat soit d'amuser , de plaire , d'émouvoir , ce n'est point encore là sa fin ultérieure ; cette fin est de renvoyer le spectateur plus éclairé , plus sage, meilleur , s'il est possible , au moiAs plus riche de pensées et de sentimcns vertueux.

Le plaisir d'être ému ou réjoui, n'est que le miel dont on arrose le bord du vase où est contenue la liqueur salutaire. Un peuple enfant suce le miel , et s'en tient là. Un peuple raisonnable veut autre chose qu'un amusement stérile et frivole. L'un va rire à une mauvaise farce, ou s'attendrir à un mauvais drame; l'autre veut dans le ridicule une instruction qui l'avertisse , upe leçon qui le corrige , au moins une peinture ingéniiçuse et vraie, qui,

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en flattant sa malignité , aiguise son esprit et perfectionne sa raison. H yeat de même dans le pathétique un spectacle qui laisse des impressions utiles ; qui lui élève l'esprit et Tâme, qui l'occupe, long-temps après , de sourenirs intéressans , de réflexions sages , on de grandes idées, en un mot, qui l'instruise en même lemps qu'il l'attendrit.

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