IO ALLEGORIE
et ces fictions étaient peut-être, dans leur nouveauté , ce que Tesprit humain a jamais inventé de plus ingénieux. Mais à présent qu'elles sont rebattues, la poésie descriptive a bien plus de mérite et de gloire à peindre la nature toute nue , qu'à l'envelopper de ces voiles depuis long- temps usés. Celui gui dirait aujourd'hui que le soleil va se plonger dans Tonde et se reposer dans le sein de Thétis^ dirait une chose commune; et celui qui , avec les couleurs -de la nature , aurait peint le premier le soleil couchant , à-demi plongé dans des nuages d'or et do pourpre , et laissant voir encore au-dessus de ces vagues emflammées la . moitié de son globe éclatant ; celui qui aurait exprimé les accidens de sa lumière sur le sommet des montagnes y et le jeu de ses rayons à travers le feuillage des forêts , tantôt imitant les coideurs de Farc-en-ciel, tantôt les flammes d'un incendie, celui-là serait aussi peintre et poète. ,
Les emblèmes ne sont que de» allégories , que peut exprimer le pinceau. C'est ainsi que pour désigner la paix, on a peint les colombes de Vénus faisant leur nid dans le casque de Mars. Voyez emblème.
C'est une idée assez heureuse , pour expri-
ALI.ÉGO&IE. 211
mer la crainte des maux dlmaginatioh , que , Yallégorie d*un enfant qui souffle en l'air des boules de sayon , et qui , s' effrayant de leur cl^LUte , inspire la même frayeur à une foule d'autres enfans, sur qui ces boules vont retomber. Ainsi , les peintres , à l'exemple des poètes , font quelquefois usagt de ces fictions allégoriques , mais rarement avec succès.
Lucien nous a transmis l'idée d'un tableau allégorique des noces d'Alexandre etdeRoxane :
le peintre était Aétion. Son tableau, (fu'il exposa dans les jeux olympiques , fit l'admiration de la Grèce assemblée , et Raphaël Ta dessiné tel que Lucien l'a décrit.
Le sonnet de Crudeli pour les noces d'une dame de Milan ^ serait le sujetj^Hin joli tableau : c'est la Virginité qui pHk 9i la nouvelle épousé : *
Del letto nuzzial questa è la sponda :
Più non lice seguirti : lo parto : addio.
Ti fui compagna dall* età più biouda ; E per te gloria crebbe al regno mio.
Sposa e madré or sarai , se il ciel seconda La iiostra speme , ed il comun desio.' Già vezzegiando ti carpisce , e sfronda f^ue' gigli Amor , clie di sua mano ordio.
Disse , e disparve in un balen la dea ; K in van {re volte la chiamè la bella y ergine , cbe di lei p«r anche ardea.
ai2 ALLÉGOniE.
Sccse fratUûto ^Ibl^orando in visa Fecondità , la man le prese , et di ella A^ car^ sposo ; et il duol eangiossi in riso *,
Les philosophes eux-mêmes, emploient souvent le style allégorique. Platon , que la nature avait fait poète, exprime assez souvent ainsi les idées les plus subliiAes. C'est lui qui a dit que la dwinité est située loin de douleur et de volupté. On doit à Xénopiton la belle allégorie du jeune Hercule entre la voluptéf et la vertu. Mais qui avait imaginé celle des furies , nées du sang d'un père , répandi) par son fils , du sang de Célus, mutilé par Saturne ? C est-là le sublime de VaUégarie , Cette façon de s'énoncer fait le charme du style de Montaigne.
Dans ses ée|itt ^ l'idée abstraite ne se présente
* « Te voilà^Prrée au bord du lit nuptial. Il ne m*est plus permis de te suivre : je me retire : adieu. J*ai été ta compagne dans Tâge le plus tendre ; et tu as donné un nouTel ëdat à la gloire de mon empire. Ta seras é{>ouse et mère , si le ciel seconde m«n espérance «t le Toeu général. Se vois déjà Tamour qui meissonne et qui effeuille en folâtrant les lis quUl a* cultivés lui-même. A ces mots , la déesse disparaît comme un éclair; et^trois fois la rappelle en vain cette jeune beauté qui brûle «ncore pour elle. Alors deseoid la fécondité avec un visage rayonnant ; et la prenant par la main , elle la présente à son jeune époux. Dès ce moment , les pleurs foat place au doux, sourire. »
"" ALLÉCORlEv ai3
jamais nue : il voit tout ce qu*il pense ; il peint tout ce ([u'il dit.
Plus un peuple a Fîmagination vîvfe, plus V allégorie lui est familière ; c'est à cette faculté de saisir les rapports d'une idée abstraite avec un objet sensible , et de concevoir Tune sous la forme de l'autre^ que Ton doit toute la beauté de la mythologie des Grecs ; et à mesure que ce peuple, ingénieux devient plus philosophe , se^ allégories présentent un sens plus juste et plus profond. Quoi de plus beau, par exemple, que d'avoir fait Cérès l'inventrice des lois et la fondatrice des villes ? Quoi de plus sage , dans les inœurs des Spartiates , que de sacrifier à Vénus armée?
Quoique Yallégorie semble être une façon de s'exprimer artificielle et recherchée, cependant elle est usitée même chez les sauvages. Quand ceux de lX)rénoque veulent témoigner à un étranger que son arrivée leur est agréable , le chef lui dit dans sa harangue , qu'il à vu passer sur sa cabane un oiseau remarquable par la beauté de ses couletMTs ; ou qu'il a songé la nuit que les fruits de la terre périssaient par ïa sécheresse , et qu'il est survenu une pluie abondante qui les a ranimés.
Rien de plus naturel en effet , chez tous les
2l4 ALLÉCOniQUK.
peuples et dans toutes les langues , que d'emprunter ainsi les couleurs des choses sensibles , pour exprimer , par analogie , des idées qui ^ sans cela , seraient vagues, faibles et confuses. Ce qui ne se peint point à l'imagination , échappe aisément à l'esprit. Fqyez image.
ALLEGORIQUE.
Un personnage allégorique est une passion, une qualité de Fâme, un accident de la nature, une idée abstraite personnifié^. Presque toutes les divinités de la fable sont allégoriques dans leur origine ; la Beauté , F Amour , la Sagesse , le Temps , les Saisons , les Élémens , la Paix , la Guerre, etc. Mais lorsque ces idées abstraites personnifiées ont été réellement l'objet du culte d'une nation, et que, dans sa croyance, elles ont eu une existence idéale , elles sont . mises, dans Tordre du merveilleux, au nombre des réalités j et ce n'est plus ce qu'on appelle des personnages allégoriques.
Jl est vraisemblable que, dans le langage des premiers poètes, Tallégorie fat la pépinière des dieux : l'opinion en prit ce qu'elle voulut
JkLLÉCOKIQtTE. . !ll5
pour former la mythologie , et laissa le reste au nombre des fictions.
Le même personnage est employé comme réel dans un poème , et comme allégorique dans un autre , selon que le système religieux dans lequel ce personnage est réalisé, convient J ou non , au sujet du poème. Ainsi, par exemple , dans Y Enéide, TAmbur est pris pour un être réel ; et dans la Henriade ce n'est qu*ui^ être allégorique, de la même classe que la Politique et la Discorde.
Nos anciens poètes ont porte à l'excès l'abus des personnages allégoriques. Le roman de la Rose les avait mis en vogue. Dans ce roma n ,^ l' on voit en scène, Jalousie, Bel^iccueily Faux-semblant y etc. , et, d'après cet exemple, on mettait sur le tihilâtre , dans les sotties et les mystères , le tien , le mien , le bien , le m,aly X esprit y la chair, le péché, la honte , bonne compagnie, passe^mps, je bois à vous , elc . , et tout cela étai t cliarmant ; et, dans ce temps-là, o*n aurait juré que de si heureuses fictions réussiraient dans tçiis les siècles.
Non-seulement on faisait des personnages , mais encore des mondes allégoriques C^"^ Ton traçait sur des oartes de poste en poste , la route du- Bonheur, le chemin de T Amour :
ai6 ALLUSION.
^r exemple, on partait du port dlûdîiïerence , on s'embarquait sur le fleuve d'Esj^érance , on passait le détroit de Ri^^ueur , on s'arrêtait à Persévérance, d'où l'on découvrait Vile de Payeur , où faisait aaufrage Innocence. Ces curieuses puérilités ont été à la mode dans le siècle du bel-esprit et du pré* cieux ridicule. Le bon esprit les a réduites à leur juste valeur; et on n'en voit plus que sur des écrans , ou dans quelques livres mystiques; C'est~là que peut être placée V allégorie du Temps et de la Fortune , jouant au ballon.
Application personnelle d*u& trait de louange ou de blâme.
Diogène reprochait à Platon de n'avoir jamais offensé personne. Gi^àce aux allusions, il est peu d'écrivains célèbres de nos jours qui aient le même reproche à craindre,
-Rien de plus odieux sans doute que la satire personnelle; èl quoiqu'on puisse imaginer un degré de dépravation des mœurs publiques^ où le vice impuni, toléré, allant partout la ti&te haute, ferait souhaiter qu'il
ALLUSION. ' ai7
s^ciev&t nn hdmme pour Tinsulter en face et le flétrir , ce vengeur ne ],^usserait pas d'être encore un personnage détestable.
Que chacun dans la société se fasse raison par le mé|ris > et par un mépris éclatant, du vice insolent qui le blesse; rien de plus noble «I de plus juste. Mais le métier d'exécuteur , quoique très-utile, est infâme; et s'il se trouvait un honune doué d'un génie ardent , d'une élocjuence impétueuse, du don de peindre avec vigueur , et que cet homme eût commis un crime digne de la rigueur des lois , c'est lui qu!il faudrait condamner à la satire personnelle. Fqyez Satire.
Mais autant la satire personnelle est odieuse, autant la satire générale des mauvaises mœur& est honnête. Celle-ci diffère de l'autre, à-pfeuprès comme le miroir diffère du portrait : dans le Tteiroir, malheur à celui qui se reconnaît : la honte n'en est qu'à lui seul.
La satire, me dira-t-on, porte avec elle une ressemblance. Il est vrai ; mais cette res-' semblance est celle du vice , à laquelle il dépend de vous qu'on ne vous reconnaisse pas.
C'est là cependant cette espèce de satire in-, nocente et juste , qu'on trouve le moyen d», rendre criminelle par la méthode des aZ/wi^'o/îi.