ANALOGIE DU STYLE
ble appliquée à remarcper les expressions qui s'éloignent de leur usage, ou plutôt, sacs étude et sans, intention, ils en sont frappés comme par instinct; et les bienséances du style ont en eux des juges aussi sévères que les bienséances des mœurs. Voilà pourquoi un ouvrage dans le genre fanai lier noble ne peut guère être bien écrit , dans notre langue , qu*à Paris , et par un homme qui vi^ hahltnellement dans cette société choisie qu'on appelle le Monde.
Cest encore moins par la diversité des tons , que par Fincertitude et la variation continuelle de letirs limites , qu'il est difficile d*observ«r , en écrivant , une parfaite analogie du style. Parler la langue simple de Thonnéte bourgeois, sans tomber jamais dans celui du bas peuple ; parler le langage noble et familier de la cour et du monde , sans s'élever jusqu'au ton fle la poésie et de l'âoquence , sans s'abaisser jusqu'au ton bourgeois; ddnner à chacun la couleur et la nuance qui lui est propre , et conserver sans monotonie cette analogie caatn tante , dans le degré de noblesse ou de sim- . plieité qui lui convient : voilà l'extrême difficulté.
A mesure qu'uno langue ^e polit , et que le
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goût s'épure, les divers styles se divisent et leur cercle se rétrécit. Le goût leur faisant le partage des termes et des tours propres à chacun d'eux, une partie de la langue est réservée à chacune des elasses dont nous av^ons parlé , une partie aux arts et aux sciences , une partie au barreau , un» partie à la chaire, et aux ouvrages mystiques ; la prose même est obligéerde céder aux vers une foule d'expressions hardies et fortes, qui l'auraient animée , ennoblie , élevée , si l'usage les y eût admises.
Bien des gens regrettent la langue d* Amyot et de Montaigne, comme plus riche et plus féconde : c'est qu'elle admelÉait tous |es tons; mais elle les confondait tous. Le goût , qui les a démêlés , a rendu Fart d'écrire plus difficile, mais plus savant , plus habile à tout exprimer., il était impossible que, sans distribuer ses tons , ses coideurs , ses nuances , cette langue pAt se donner un Molière et un Bossuet, un Racine et un La Fùhtaine*
On a prétendu que ht ^versité des tons , dans une langue , tenait à Itf distinction des rangs. Mais kt nature a ses distinctions , ainsi que l'usage et la mode. L'égalité civile n'exclut pas la noblesse des idées et des images. Critinus et Sophocle , Plaute et Pneuvius
ANALOGIE ptr STTLE* 477
étftii^t répulflicains , et n'ayaientpas le B»ème ton. En comparant Lucrèce avec Térence , les Satires d*Horace avec ses Odes , om avec YÉnéïde , on sent que leur langue avait , i^omme la nôtre , ses tons gradués et distincts. Les nuafices nous en échappent; mais elles n'échappaient ni à Lœlius ni à Mécène. Soit république ou monarchie , il y aura donc pour tous les peuples cultivés des dîfférenees dans le langage, populaire, noble, héroSqu»; et cette analogie du style avec le genre , en fait la convenance et la propriété, Mais cette analogie n'est pas la seule à obseiver en écrivant : en voici encore trois espèces.
Quand la parole exprime un objet qui, comme elle , affecte l'oreille, elle peut imiter les sons par les sons , la vitesse par la vitesse, et la lenteur parla lenteur, avec des nombres analogues. Des articulations mâliesy' faciles et liantes, ou rudes, fermes et heurtées, des voyelles sonores , des voyelles liauettes , des sons graves, des sons aigus, et un mélange d« ces sons, plus lents ou plus rapides, sur telle ou sur telle cadence, forment des mots qui , en exprimant leur objet à ToreUle, en imitent 1b bruit, ou le mouvement, ou l'un ou l'autre à-la-fois : comme en latin, boatus, ululaius.
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fra^r^fremieréy fremitus; en italien, mn-bonbare, tremare ; en français, hurlement, gazouiller, mugir.
C'est avec ces termes inûtatifs, que l'écrivain forme une succession de sons qui, par une ressemblance physique , imitent Tobjet qu'Us expriment :
OUi inter sese magna n/i brachia tollunl
In numerum...
... yidit àtro cam membra flaentia tabo
Manderet, et tepidi tremerent sub dentibus artas.
Les exemples de cette expression imitatije sont rares, même dans les langues les plus poétiques. On a mille fois cité une centaine de vers latins ou grecs, qui, par le son et le mouvement, ressemblent^ 6e qu'ils expriment. Mais plût au ciel que notre langue n'eût que cet avantage à envier à celles d'Homère et de Virgile!
Une analogie plus fréquente dans les poètes anciens et dans nos bons poètes modernes, est celle du style qui peint , non pas le bruit ou le mouvement, mais le caractère idéal ou sensible de son objet. Cette analogie consiste non-seulement dans l'harmonie , mais surtout dans le colori». Alors le style n/est pas l'écho,
ANALOGIE DU STTLE. ^79
mais Fîmage de la nature: impétueux dans la colère, rompu dans la fureur , il peint le trouble des esprits comme celui des élémens.
' Mais il s'amollit dans la plainte.
Qualis populed mœrens Philomela suh umbra Amissos queritur fœtus , quos durus arator Observans , nido implumes detraxit,' at iUa Flet noctem , ramoque sedens tmserabUe carmen Intégrât t et moestis latè loca questibus implet.
Cotte sorte d'analogie suppose un rapport naturel, et une étroite correspondance du sens de la vue avec celui de Fouie, et 4^ l'un et de l'autre avec le sens intime, qui est Torgane des passions. Ce qui est doux à la vue nous est rappelé par des sons doux à Toreille, et ce qui est riant pour Tâme nous est peint ptr des couleurs douces aux yeux. Il en est de même de tous les caractères des objets sensibles : le tour, le nombre, l'harmonie, le coloris du style peut en approcher plus ou mohis ; mais cette ressemblance est vague, et par-là peut-être jrfUs au gré de l'âme qu'une imitation fidèle ; car elle lui laisse plus de liberté de se peindre à ellemême ce que l'expression lui rappelle : exercice doux et facile qu'elle se plait à se donner.
Une autre espèce d'analogie est celle que des impressions répétées ont établie entre les ^
'jSo A.HALOCIE DIT STYLE.
signes de nos idées^ et de nos idéeselies-mémes. C'est, comme nous TaTons dit, la première règle de Tart de parler et d'écrire, que l'expression réponde à la pensée. Mai& observons que cette liaison, qui le plus souvent est commune à toute une filiation d'idées et de mots, est quelquefois aussi particulière et sans suite , surtout dans le langage métaphorique. On dit la vertu des plantes ; on ne dit pas des plantes vertueuses. On dit que le travail est rude , et on ne dit point la tudesse du travail. On dil voler à fleur dieau y et on nç dit pas que l'eau eaU fleurie. On dit le mystère pour le secret y et on ne dira point ( comme a fait le traducteur d'un poète allemand) les myrtm^ mystérieux y pour dire , ^ui sont Vusile du mystère. Mais en prenant une idée plus vague,, on dira, un ombrage mystérieux , Quelquefois même un simple déplacement de& mots diange le sens : achever de se peit^drc^ et s*achever dépeindre , ne signifient poiitt la même chose. Uanalogie des mots entre eux n'est donc pas une raisonde les appliquer à des idées analogues entre elles ; L'usage n'est < pas conséquent.
. Observons aussi que la liaison établie entre le&mots et lesidées., est plus ou moins. étroite ^
ANALOGIE l>tr STYLE. aSi
selon le degré d'habitude, et que de là dépend surtout la vivacité , la force, l'énergie de l'expression.
Toutes les fois qu'on veut dépouiller une idée d'un certain alliage qu'elle a contracté dans son expression commune, en s'assoctant avec des idées basses, ridicules ou choquantes , on est obligé d'éviter le mot |>ropre , c*est*à-dire , le mot d'habitude. De même, lorsque par des idées accessoires on veut relever; ennoblir une idée comQfitme, au lieu de son expression simpte^ et habituelle, on a raison d'y employer l'artifice de la périphrase , ou de la métaphore.
Lorsque Fgiste , parlant à Mérope ^ veut lui • donner de sa naissance l'idée noble qu'il en a lui-même , il ne lui dit pas , Mon père est un honnête villageois ; it lui dit :
Sona ses rastiques toits, mon père Tertveux Fait le bien, suit les lois ^ et ne craint que les dieux. /
Lorsque Don S anche d'Arragon , avec plus de hauteur et plus de fierté , veut reconnaître sans détour l'obscurité de son origine, il dit avec franchise: ^
Je suis fils d'«n péeheftr. »
aSa AKAtocn; du style.
Ces deux exemples font a«sez sentir dans quelle circonstaDce U est avantageux d'esa— ployer le mot propre , et dans quelle autre il luHt user de méCgp^qre on de périphrase.
Mais où le mot propre a Favantage et ne p^tétre suppléé ^ ç est dans les choses de sentiment, à cause de son énergie, c'est-«-dire , à cause d.^ la pi^omptitade et de Is^ force avec laquelle il rcveille Timpression de son objet. Voyez cette ei^clamation de Bossnet, qui fit une si forte impression sur son auditoire, dana Toraison fonèbl^e d'Henriette : Miidame se meurt, Mtidarnû est morte! Cestjemot simple et commun qui en fait toute la force. S*il eût dit : Madame est e^^inmte. Madame expire , il n'eût produit aucun effet.
Cojiune les lieux qui jious ont vu naître , et que nous avon& habités dans T^ge de Finnocence et de la sensibilité , nous rappellent de yives émotions et occasionnent des retours intéressans sur nous-mêmes ; ainsi , et par la même raisoii , notre première langue réveille en nous , à tous momens , des affections per^ sonnelles dont rintérétjse réfléchit. Ce qu'on nous a dit dès nos plus jeunes ans , ce que nous a%ns dit nous-mêmes d'affectueux et de sensible, nous touche bien plus vivement