KSS.AI
Constantinoplc par Mahomet ii , ce fut un^ éxnîgraticm de* gens de lettres^ échappés des raines de leur pAtrie et réfugiés en Toscane , où rimmortel Laurent de Hëdicîs les reçut comme dans son- sein.
Il ne faut donc pas s*étonner de Tavantage que Tltaiie eut, au quinzième et au seisième siècles , sur tout le reste de FËurope ; de plus , elle avait eu celui d'être le centre de rÉglise, dont le latin était 4a langue, cor-' roinpuA à la vérité , mais assez analogue encore à ^e du siècle d'Auguste pour en facili-* ter l'étude et eà accélérer l'usage. L'Italien lui-même en était dérivé , et son affinité avec elle la rendait comme populaire. Enfin , pour l'Italie y la lumière des lettres n'eut jamais d'éclipsé totale.
Le commerce ayec l'Orient, les relations dci deux Églises, leur rivalité, leurs querelles, le mouvement que donnaient aux esprits les hérésies et les conciles , la lecture habituelle des livres saints, l'étude des pères de l'Église, dont le plus grand nombre étaient nourris d'une saine littérature , et dont quelques-uns ne manquaient ni d'éloquence, ni de' goût; d'un autre côté , le souvenir , l'exemple de l'ancienne Rome , les monumens de ses beau^-
SUR LE' OOUT. 49
arts , et je ne sais quelle ombre de son génie y qui errait toujours sur ses débris , n'ayaient cessé d'entretenir une communication d'idées entre Fltalie et la Grèce , entre la Rome d'Au*-^ guste et la Rome de Léon x. Ainsi tout s^accorda pour liàter le progrès des lettres, renaissantes en Italie.
A Rome , on couronnait Pétrarque; Dante et Boccace fleurissaient; et nous en étions à Joinville. Jodelle, Ronsard et Gamier, fai-saient l'admiration et les délices de la France; et ses seuls écrivains en prose , au moins dans la langue vulgaire y étaient Comines et Rabelais, tandis que l'Italie avait déjà produit Léonard TArétin, l'hialorien de Florence, Ange Politien, Machiavel, Paul Jove, Gui- Chardin, Jovian Pontanus ; et en poètes , Fracastor, Sannazar, Vida, l'Arioste, Lasca^ Le Rusante , Dolcé : enfin , le Tasse avait précédé Brébeuf et Chapelain de soixante à quatre-^ vingts ans; et le siècle des Médicis, qui fut pour ritalie le règne le plus florissant des lettres et des arts , était poua nous à peine le ûdble crépuscule d'un siècle de lumière.
€e n'est pas <{u'il n'y eût en France des hommes très-instruits et très«fidicienx : dans aucun temps , on n'en a vu à côté des quels ^ '• -5
Sa ESSAI X
on. ne péut^oramer L'Hôpital , ^urnèbe, Haref, Aimot, Montaigne, Bodin', Charon, La Boëti«, ë'Ossat, de Thov,-Duvaîr, Jeannin , les deux £fienn« ; mais le isavoir était isolé, la raison presque solitaire : ni l'esprit de la nation n'était encore assea débrouillé, ni ses mœurs assez dégrossie», ni sa langue assez défricbée pour qfue les lettres, transplantées dans un climat si nouTeaii pour elles , y pussent de long-temps prospérer et fleurir.
La I*Vance ayait de bons esprits , d'habiles politiques , de grands jurisconsultes , et même quelques philosophes ; mais le publie j était encore superstitieux et fanatique.
L'astrologie, la magie, les possédés, le»
re^enans , les sortilèges , les Maléfices , let> combats judiciaires , les lois qui les autorisaient, la théologie des écoles , la morale de» casubfes , le batelage de la chaire , les farces pieuses en thé&tre , les prestiges rélîgknx dont on irappait la multitude , le stèle aveuglé et sanguinaire dont Fenirraient des imposleurs, tout ae ressentait du mélange d'un peuple esclave des I>ruîdes et du peuple barbare qui f avait subjugué. Aîpû du reste de PËurope.
Partout la lunAre des lettres avait à dissiper las ténàbret de rignoranca ; partoiat il fallait
SUE Ii£ COD'r. 5l
enleyer celte rouille épaisse et profonde Mpm dixsièdes de barbaneaTaientcomineiiicnisté* dans les esprits et dans les âmes ; rendre Ten* tendement h^un^in aiu lumières de la nature ; et redonner un caractère de noblesse et de dignité aux mœurs publiqikes , défigurées et dégradées jusqu'à Tabrutissement.
Sans cette grande inétamorpbose , qud moyen d'assimilation pouyait-*il y avoir «ntre • le goût des nations antiques et le grossier ins^ <inct des stations modernes,? Tirer Thoiiitte de cet étatj^t' lui donner le, discernement du "vrai da|i6 ses justes rapports * du bien , du beau y dans sa juste mesure, 'ne pouvait être que l'ouvrage du temps.
Cependant comme il est dos erreurs compatir blés avec le génie des arts ; legrfind obstacle à la régénération des lettres et du gùût ne venait pas de cetl;e cause, et, en effet, au milieu mém« des superstitions et des préjugés fanatiques » le Tasse avait fait un beau poëme et T Ariostè vp. poème charmant. Mais à la faveiur d'une langue déjà épuçée et polie , ils avaient su tput ^inoblir; et^lal^ngue française, quoique asaes abondante , étaif encore loin d'aeqùècijp i)« ca^*^ rac^redenobles6e, ^l'élégance et de {Ni^té^ qile Piétrarque^dt Macbiavel ^ avant TAripste iBtIe
5a sssAi
Tasse avaient donné à là langue toscane.
C'était cet instrument du génie et du goât qu'il fallait d*abord façonner.
Une l«igue répugne aux ouyrages de goât, non-seulement lorsqu'elle est pauvre , rude et grossière, mais aussi lorsqu*elle n*a qu*nn ton, ou que tous les tons s'y confondent. C'est la souplesse et la variété qui font la grâce et le charme du style ; x'est pai* ses modulations qu'il s'élève ou s'abaisse au gré de la pensée, et qu^il se met d'accord avec les caractères et à Tunisson des sujets. Or une langue n*ekx mscejMible de ces convenances du style qu^autant qu'elle a des tons gradués et distinctif, depuis l'humble jusqu'au sublime , depuis le ' popidaire jusqu'à l'héroïque, et qu'elle a de même des modes analogues à la douceur , à la molesse , à l'énergie , à tous les sentimens , à toutes les passions, à tous* les môuvemens de Tàme; et c'est ce qui manquait même à là lamgue dé Montaigne.
Cette langue est franche , énergique et d\in tour vif et pittoresque ; . mais élla est trop sou*vent ignoble; et , quoi<}ue pttr sa liberté , sa familiarité même , elle plaise dans des écrits dont l'abandon est le caractèi-e , il n'en est pas mointf vrai que dans les genres qui demandent
sua LE COUT. 53
toutes les nuances iiu stjle et toutes' ses déli'-' cate^es , dans les sujets surtout où la majesté d«t langage en est la bienséance , cette familiarité continue aurait été peu convenable^.
Lorsque Montaigne fait parler Auguste à Cinaa^ ou qù'^nuot traduit quelques vers d'Euripide, il n^est penonne qui ne sente combien ce tiens langage manque de dignité.
Qu*oftn^ m'accuse naft^vouloir déprimer deux écrivains si rec^mBndables ; ce y'neum naturel de leur style a son attrait, el je le ^sens;. mais plus il était convenable dans un récit naïf et simple , et dans le libre épancliement des pensées d*im philosophe , moins il était propre > à la majesté de l'éloquence et de la poésie ; et Montaigne^ lui-même nous Taurait avoué , lui qœ a si bien apprécié les écrivalins de rantiquitéy m^me du côté du langage ; lui qui avait Toreille et l'âme asses^ sensibles aux beautés de style pour avoir reconnu que le poélne^des Ùéorgiques et le cinquième livre de V Enéide étaient ce que x "Virgile avait le mieux écrit. U savait comme nous, sans doute, quelle diversité de couleurs et de tous une langue devait avoii? pour s'élever à la hauteur de r^oquence de Cicéron, de la poésie dé Lucrèce, pour se donner la dignité et les
gràcitfs di^etites du stylé de ¥irgile^ et pour s'abaisser noblement k TélégaBite faiBÎUaiité du style' de Tërence , qu'il appelait Imi-mêwe la.migiranitsedu langage iatin.
Je dirai* plus : s\ du temps de Montaigne ^ quelqu'un avait. ^té capable d'assigner à. la V langue ses divers caractères, et d'en otasscr les mois, les tours et les images comme on a fait depuis, poui^mer les tons etèes degrés du style, c'eût étéipintaigne lui-même $ mais son inclination pour un geh^e «L'écrive libre, indolent, abandonné, coulant dèsoùrceiait gré de son humeur et de sa. fantaisie, i'4^loi'*> gnait trop de ces recherches. Tout dans sa langue lui a été bon, parce que tout lui était commode , et ce qu'il n<Mis dit de ses études nous polivons l'appliquer à sel coinposiUonfi« « Il n'est rien pourquoi je lâe vôuilk rompit » la tête , non pas pour la science de quelque » . grand prix qu'elle soit. »
Marot , qui dans quelques épigrammes eue un peu de délicatesse , fut teop. souvent gros*» sier et bas. Les poètes du même temps qui^ voulurent hausser le ton donnèrent dans i'en-^ fiure, et furent durs et guindés sans noblesse. Malherbe, le premier, sentit quel heureux choix de mots pouvait 4onner aux vers^fran-
' SyK;LB GOUT. '55
çai&^'ck 1^ p^mpe et de Yh^rmoni^ , €t jusqu où Içftijyie jde Voie pauvait s'élever ssms efforts C& fat aae grande leççn de ^ut pour U^ poèto. Advenir. . '. . .
B«Jahî «6^a d'envoUir de même et d^éle- Ter la prosis air, ton; <Le l'éloquence ; infds. il ra98aya>dai|tdi9»k|t»e6..et av^ nue ^mphair e^ ai^. a0ef<lafJK>A to^t^ opposé;e au naturel et à l^.li2wrttf. du sljle ëpistolaire,,tGette tenta* tivo ^e laissa pa».d*avoiF un «uccès éclatant;, et Baàza^fs ^mX i|A prodige y pour avoir appris à son «îède que, nqtre. prose ^ comn]i^ n^ y«r»9 p«AE¥»it être nombreuse et noble.
Dèis-lors'i le secret de donner à la langue ^i'iumiionie et de l'ovation cessa d'être incçnnu. Lingende en profita, et il fut le prei^ier qui mit de ]a décence et de la dignité dan» lelangiqge de la chaire.
Mais le grand apôtre du goût, le grand maitre dans Fart d'écrire et de parler la langue sur tous les tons , ce fvt Pascal .
Corneille qui l'avait devancé, lavait brille d*mie lumière plus éclatante , mais moins pure ; il avait créé les deux théâtres ; il avait 'donné le Menteur, le modèle du bon comiqtic ; il avait inventé un genre de fable tragique, qui n'était pas celui des Grecs, et qui
élait plus analogue à lios mtettrs ; en l'îiitèn*tant il ravait élevé au plus harit ùegté dû^vt^ blime ; H tn «vaît pins le vrai toti , p*rlé souvent le vrai langage ; et ses heArJOL vers ^nï beaux' fei natareHéefteill? ; si^btaplem^t , si pleiitement qu'il n'y a Tien'de pltfe aec^inpH; *ersonilè* enfin ti'a aulfefht- Mt ^tté M jiotir agrandir en nous Pidëië àtt bëâtt mortll en poésie, et poui' nous 'eh faille 'éprouver fe sêntiniéiit dans toute sa hauteut, et en eeia lé goût lui a àh. infiniment pïùs ijù'on nte pense. le dis le godt, quoique ce fat ce qtii lui manîqualt à lui-même ; car dek inspfràtimis himi^ neuses etfréquentes lui en tenaient Ucit ; ctpour profiter des exemples <f un Itommede génie, ce n'est pas à ses fautes que lès habiles gens s'arrêtent; ils s'attachent à ses beauté; et lorsqu'il a fait le mieux possible , ils tâchent de ifaire comme lui, aussi bien qne lui, mieux que lui. Qu'importait à Racine et k Voltaire que Corneille eût fait Théodore^ elPerÛtatite, et Suréna? Tout cela était nul pour cux^ comme il devrait l'être pour nous. Ce sont les belles scènes du Cid, de Cinnay des Ehraces, de Polyeucte , de Rodogune, qu'ils méditaient dans leur jeunesse et qui étaient pour eux des leçons de goût dans ce qu'il y a de plus rare ,
SUK LE COUT. 57
de pins diilfîcîle à saisir, le beai^ idéal dans les mœtiFS , le stiblitaie'dans Tcxpressiofi. Maift si Corneille Alt pour le goût un merte^leux inspirateur , il¥6t encore un plus dangereux guide ^ il doniia de hautes leçons , mais i!
donna de ifnaiivais exemples , même dans ses plus beatui ouTTâges, et la gloire d'être infaillible était réfter? ée à Pascal.
Cet e^rit à~]a-^is original et naturel , et aussi simple q«ie'trânscctidant, semblait fait pôur^trele symbole ,Tiniage vivante du gpilt Ce lut de lui qiste son siècle apprit à cribler, sî j'ose le 'dire , à put^er la langue écrite dé» ânpurefés de ta iangue usuelle , et à trier , non-seulement ce qiii convenait ait langage dé la satyre et de la comédie , mais au langage de la haute éloquence , mat» au style |xlus tempéré de la saine philosophie. Les premièvesdes P/t7vi>icia/e.f furent des leçons pour Molière; ka -depuières pour Bossuet; et, ses pensées o&t appris aux philosophes qui Yont suivi , quelle devait être la pureté et la dignité de leur langue. Jamais homme n'a eu dans wi plus haut de^^'de justesse le sentiment des convenances et. des convenances duran blés : ainssi r oit-on qu'il n'a poinl; vieilli , et ^'il ne vieillira jamais.. ' *
58 i^$sAi
Avec t9mi de déUo«tc$se dam l'organe du gQift, èX put ne pas aim^i; Mpntaigve; maU il iVstimait plus xju'il ne cro^it , ou ne Te* ^it se l'avouer; il pàvc^^f^ (;c ^çhamp fé« cond et n^igé en botaniale M^ et sage ; c'est là qu'il s'était enrichi i ûi ^-eU aittst vrat^ semblable que sans Montaigae/^ on n'eàt pi^ eu Pascal , qu'il TesJt .qti«^ «a«» €«r*eftUe en n'eût pas eu Racine. Les E0m&ij^9C^rgés des dopouilles.de leui^ Voisins lea mépctlUient ;: Port-Royal et Pascal eurent le même, orteil* Soyons plus justes à ieur.%ar4|j«t.i!ec0ni^^» sons qne le goût sévèi^) et pur de «tfttte écote contribua grandement itetncfc' o^uideag^qi .
de lettres et celui dit publie, i :
Dans la jeunesse de Louis xiv , Taniotir des lettres , passion nouvelle , était dans toute sa ferveur. L'académie française était londée et s'occupait assiduement à fonner, à./ixer ki~ langixe en assi^aat à chaque onol son Vitd sens , sa valeiir , ses acceptions divenes , et le caractère de noblesse ou deieumliarité qui de* vait lui marquer sa place. £n même tempi l/?s nurars de la société se polissaient. Là âc^de là mS^lesse attirée à Paris par le oai?dtnal dé Richelieu ^ fonnait la coar' d'un : roi jeune , heureux , galant , magnifique > pas^onnémenf '
SUR L& GOUT. Sg
épris de toutes le» sortes de ^oire, délicat iar les bienséaiices, sensible à tons les pkisirs nobles , fait pour être lui-^méme 1111 modèle de dignité, et par un naturel qui suppléait en lui aux lumières qu'il n'arait pas , juste apprécia- / teur du mérite dans les lettres et âHim les arts. Autour de lui , et à son exemple , sa cour at* tentÎTC aux progrès des talons , oocupée de leurs trayaux, intéressée à leur rivalité , à leurs succès , à leurs querelles , se plaisant à les ani> mer pour jouir' de lem^ jftlousie et de leur ému^ latiou; la "VÎUe,' à TeuTi de la cour, ^ s^étudiant a suivre tous les goût» du monavque ; enfin ^ soit Fattcait de la mo^e , soit Paîtrait de la nouveauté , tout un monde passionné pour les prodiietions du génie ^ s'instruisant pour eU mieux jouir, et faisant Ibule avec la même ardeur autour des chaires* de Bourdaloùe , de Boasuet et de Fléchier, et aux théâtres de Corneille, de MoHère et un jeune Racine; telle fut , dans tous les esprits Faction et la réacdou des gens de lettres sur le public, du public sur les gens de lettre. * Il fallait alors, ou jamais, que le godt se perfectiomiàt.
* «t C'était un temp» digne de Fattention des telaps à venir, dit Yoltaire, que celui oà tes héros de Corneille et de Racine, les personnages de MoHère , les voix des Bos-
£0 XSSAI
On coûçoit bien pourtant qu'il y eut d*abord , daûs ce concours d*écfivains et de connaisseurs une infinité deprétmtionsnianquécs, ^t de fausses lueurs d'esprit, de talent et iegoût. Chaque société eut ses prédilecdons , chaque bel-esprk eut son cercle, chaque talent. ses ennemis. Avant de juger c'était peu de ne pas entendre, on se passionnait. Les tribunaux les plus célèbres étaient souvent les plus injustes. Ici» Pradon avait des Mécène , et Racine des détracteurs ; là , Chapelain était admiré en réeijtant le* vers de la Puceïlç; ailleurs , c'étaient lei Scudéki qu'on evUtaîc , en déprimant Corbeille ; Boursault avait des partisans qui le préféraient à Molière. Tout semblait confondu.
C'était dans ce moment de ferfuentation et de trouble que l'esprit public s'épurait comme le vin , en jetant son écume. Tout ce que demande r opinion pour se rectifier , tout ce que demande le goût poui: se polir , q'est du mou-
vendent. Ce n'est même qu'à force d'agitation,
• sacft et des Boordaloue se faisaient entendre à Louis xir , à Ma4ame^ si célèbre par son goUU, il un Condé, à un Torenne , à on Colbert , et à cette l«nlë. d'hommes sa> périeurs en tout genre. Ce temps ne se tro^Tcra plus où un duc de la RocfaeCoucault , l'auteur des maximes , au sortir de la couy«rsatlon d*uii Pftscal , d'un Arnaud , «Hait au théâtre de CernciJÎe. »
stja LE COUT. 61
rie combats , de révolutions en ton$ sens , que ]a vérité se dégage ; car après ce tamnlte , les passions se calment , les > partialités ' cessent , les préventions se dissipent „ Topinion se fixe à la fin ; et regardez au fond du creuset , la vérité y. reste comme Tor.
Ce n'est donc pas ce flux et ce reflux de sentimens contraires , de jugemens épars , d'opinions hétérogènes , qui décident du godi de tout un siècle; c'est leur résultat, c'est l'ensemble et la somme de Topinion publique.
Or, voyez sous Louis xiv, quels furent les Lommes vraiment célèbres ; et à leur tête votLS trouvères les auteurs de Cinnu, du Misanthrope t dUphigénie, des oraisons funèbres du grand Condé et de Turenne ( vous '- y trouverez ce La Fontaine que la cour dé^ daignait et mettait en oubli ; ce Fénélon que Louis XIV avait le malheur de ne pas aimer y et le malheur plus grand de regarder comme un bel^esprit chimérique ; vous y trouverez ce Boiieau qui s'était fait tant d'ennemis ; et ce ^ Quinaull, que Boiieau lui-même s'efforçait inutilement de décrier et d'avilir. Tout le monde ava^t eu ses tort^ ; le. public seul enfin se trouva juste. Concluons que le siècle du génie fut aussi le siècle du ^ût : ajoutons , et ' • 6
6a ' ESSAI
d'un goûi^m délicat , .plus fin , plus éclairé que celui àt Home et d'Athènes.
Les Romains, je ravonc, ont, en iait d'^oquence, l'avantage d'un artifice plus savant et plus raffiné; et quoique Bourdaloue et Mas^illoa m'étonnent , l'un par l'accord parfait de son langage avec son ministère , et par le secret merveilleux de conciEer , comme sans art , l'esprit de l'évangile avec celui du monde , et toutes les bienséances du carac^ tère apostolique , avec le ton et le langage qua , la cour la plus spirituelle et la plus polie de l'univers exigeait de son orateur; l'autre pour avoir su jeter sur l'élocpience la plus soignée , la plus étudiée, un voile de décence ^ de dignité, de simplicité même, qui, en déguisant le soin de plaire, n'y laisse voir qu6 le don' naturel de persuader et de toucher; enfin dans l'éloquence de Bossnet, tout inculte qu'elle veut paraître, quoique je soia l»en éloigné de prendre pour un manque de goût y ces négligences réfléchies, ces licences préméditées, ces savantes incorrections, qui lui donnent en même temps phis de force et de vérité; cependant, vu Ja différence delà ttibune et de la chaire, la liberté, l'autorité ta séciuîté que donne celle-ci , et les détresses
continueBes où Tatitre engageait l'orateur , je crois eaeore cpie ditcôté du gpdt comme de l'art et du génie , notre éloquence n'a rien d'égal à l'éloquence des Romains. Il était plus facile d'excuser Turenne, devant un audî- .toire pouf qui la guerre civile était un songe , qae de justifier Ligariu^derant César.
Mais, à l'égard de la poésie, j'oserai dire que le génie antiqne n'a rien produit, en ûiit de godif d'aussi difficile et d'aussi pariait que nos chefs >d'œuYre dramaHqipes-. Pour s'en convaincre , il suiBrait de comparer la Phèdre et VJphi^nie de Racine, à celle d'Euripide; il suffirait de mettre Aristophane , Plante et Téreifce lui-même à côté de Molière. Ce beau ti£u de l'action , où tout est si bien à sa place ^ si bien lié,. si bien d'accoitl ensemble; ces gradations, ces nuances dans la peinture des caractères, cette profonde intelligence des affections de l'Ame et de ses passions ; tous ces secrets que nos deux poètes ont dérobés à la nature ,*et»si subtilement tirés dufonddu cœur humain; tout-cda, dis-je, aurait peust-étre îotl étonné Ménandre et Euripide . Xe ;r61e de Jôad, ni celui de Roxàne, ni celui d'Hermione , ni cent de Néron , d'Agrippine et de Narcisse et de Burrhus , quoique tracés
64 ' BsrAi
d*après' Tacite , ne sont pas esquissés à la manière antique; ils sont peints et finis (Tun goût que les Gvecs lie connaissaient pas :
Soufifrez quelques froideurs » sao& les faire éclater; £t n'avertissez pas la cour de vous quitter.
sont des vers faits ait retour de, Versailles. Il y en a mille dans Racine qui n*aaraient jamais pu Venir au poète grec ou latin. Ce sont des fruits uniquement propres; au climat qui les a fait naître ; je veux dire les fruits d'une société continuellement occupée à àé-mêler tous les monvemens , tous les intérêts , ^ous les ressorts du cœur humain, à épier toutes ses faiblesses , et à saisir dans les carac^ tères tous les reflets des vertus sur les vices , et des vices sut les vertus. Ce fut ce monde, plus raffiné que le peuple d'Athènes et que celui de Rome , qui fut Técolc de Racine.
Les iticeurs comiques sont plus locales que celles de la tragédie. Mais l'idée que nous avons dû comique ancien Inc nous y iait rien voir d'un discêmement aussi vif, d'une science aussi profonde et de 1-homme et des hommes , que le comiquede Molière ; et dans leur genre , le Tartuffe , le Misanthrape , les Femnkes sa^ vantes , ne sont pas moins , comme ouvrages.
SUR LE GOpT. 65
dé gùût, que comme ouvrages de génie , ce qu'il y a de plus rare au monde. Molière a su , comme les anciens , faîrfe parler dies ralets fourbes , des vieillards chagrins t)u crédules ; mais lequel des anciens aurait fait parler comme lui, un Alceste , une Célimène , un Tàrtuflfe f «ne Agnès, un Chrysale ? Aristophane et Plante ne sont que des farceurs auprès d'un comique si vrai , si fin , si naturel. Térence est plus déKcat , il est vrai ; mais est- il aussi pénétrant ? son comique a-t-il le relief et la vigueur dé celui de Molière ? Térence a-t-il ce co^^p^'œll à la fois philosophique et poétique , auquel un ridicule n'a jamais échappe ? cette pénétration, me dîrçx-vous, est du génie. Oui, j'en conviens ; mais cette justesse est du goût Lf'art dramatique n'est pas le seul où la finesse du scns'du goût soit plus Marquée dans les modernes. Athènes et Rome n*ont jamais eu rien de comparable au naturel ingénieux , sensible , animé , pîein dé grâces de madame de Sév%né : au naturel plus précieux encore de ce bon La Fontaine , qui a laissé Phèdre si loin de lui. Dans les lettres de Sévîgné , l'on ' voit distinctement ce que l'esprit de société avait acquis de politesse , d'élégance , de mobilité, de souplesse, d'agrément dans sa négli-*
gence', de ûr^^se dans sa malice y de noblesse dans s^ gaîté ,. de grâces et de déc^ce dans son abandon ijiéme^ét dans tonte sa liberté ; on y yoit les progrès rapides que le bon esprit avait fait faire ^u goifty depuis le temps peu éloigné où Balzac et Yoitiire étaient les merveilles du siècle. Da^n$ les Fables de La Fontaine y on voit tout ce que l'art avait aj^risà faire ^ sans se' déceler un moment , et sans cesser de ressembler au pur instinct de la na~ ^ ture. Madame de IJévigné a laissé douter si elle avait le goilt des grandes choses ; mais celui des petites ne fut jamais plus pur , plus dé|kat que dans ses lettres ; elles en sont un modèle achevé. La Fontaine a persuadé qu il n'y avai t dans son talent ^ qu'une simplicité naïve ; et jamais la sagacité de l'intelligence et de Tobservation n'a été à un pbis «luiut point. Le ^oât, dans Sévigy^, était le sentiment exquis dc^ convenances ^pociales ; le goût , dans La Fontaine , était le sentiment profond des convenances naturelles j et ce sentiment , il l'avait appliqué, non - seulement aux mœurs des hommes, mais à celles des animaux. Phèdre est simple, élégant, précis : cVtbeattcoun: ce n'est rien au prix de La Fontaine. Celui-ci est riche , abondant , varié , brillant d'mvwitions
' SUK LE GOUT. 67
dans les Idées ; de c(^ris dans les images , et d'un bonheur si impréru y si singulier dans tout ce qu'il invente , qu'ofi eroit toujours que c'est une rencontre , tant ce qu'il a déplus in-génieux parait siro}»ie et peu réftécU.
Ll'A'rioste a mêlé le plaisant avec le sublime ; mi^s on voitquis ce n'est qn^tm jeu. On dit : l'Arioste s'égaie ^ et Ton veut bien s'égayer avec lui. La Fontaine a mêlé le sublime avec le naïf; il a changé de ton et de couleur aussi hardiment que l'Arioste, plus souvent même et plus rapidement; non pas en poète folâtre , et qui se joue de son ar;t , mais sans y entendre iîneSse , et de l'air de la boirike foi ; cependant , telle est sa magie , que ce mélange est d*un goûi exquis , parc^ que l'à-pnopos en fait la vraisemblance , et que ,^sttr tous les tons il conserve son/ naturel. Examinez bien les {>cintures où il a mis le plus de poésie; vous n'y trouverez pas un trait que l'art s^ soit permis comme pur ornement de luxe. L'esprit , le génie y étincelle , sans qu'une seule fois on le soupçonne d'avoir voulu briller. Ce qu'il a dit, il fallait le dire , et pour le dire le mieur possible et le plus naturellement» il faUait le dire comme il l'a dit , quoiqu'il soit , dans l'expression, le plus hardi de tous nos poètes.
Assurément, cet art de dissimuler Fart n*étalt pas connu des anciens.
Le «Df^f en était là , lorsque Boiieàu composa V Art poétique. Cet ouvrage qui mit le comble à sa célébrité et à F autorité qu'il avait dans les lettres , fut donc un peu tardif; il ne laissa pas d'être utile ; il n'a^rit rien aux maitrès de l'art , niab il grqissit le nombre dé leurs justes appréciateurs. Il acheva d^ipprendre à la multitude à n'estimer que des beautés réelles; il acheva de la guâlir de ses vieilles admirations pour des poèmes sans i)oésie, pour des romans sans vraisemblance ; il acheira de décrier ce faux bel-esprit dont Molière avait fait justice en plein théâtre, et qui ne laissait pas en- . core de se produire dans le monde. Ainsi Boileau , critique peu sensible , mais judicieux et solide , ne fut pas te restaurateur àngoât; il en fut le vengeur et le conservateur. Il n'apprit pas aux poètes de son t^ps à bien faire des vers; car les belles scènes de Cinna et des Horaces , ces grands modèles de la versification française , étaient écrites lorscfue Boileau ne faisait encore que d'assez raauiraises satyres; ei le Misanthrope , le Tartuffe, les Femmes savantes y Britannicus , Andromaque , Iphigénie et les Fahks de La Fontaine avaient
sua LE COUT. 69
précédé Vjâfftpoètique; mais il fit la guerre aux mauvais écrivains , et déshonora leurs exemples ; il fit sentir aux jeunes gens les bienséances de tous les styles ; il donna de chacun des genres une idée nette et précise ; et s'il n'eût pas cette délicatesse de sentiment qui démêle y comme dit Voltaire , une beauté pahni des défauts , un défaut parmi des beautés ;■ s'il mit Voiture à côté d'Horace ; s'il confondit Lucain avec Brébetif dans son mépris pour la Pharsale; s'il ne sut point aimer Quinault * ; s'il ne sut point admirer le Tasse ; si dans ïjért poétique il oublia ou déda^a de nomm^ La Fontaine , il connut du moins ces vérités premières qui sont des règles étemelles; il les grava dans les esprits avec des traits ineffiiçables ; et c'est peut-être grâce aux lumières qu'il ^ nous transmit dans sa vieillesse , que la géaàjçfdion suivante a été plus juste que lui. Je vais hasarder un paradoxe que je tâcherai d'expliquer : c'e^ que notre siècles été , en même tçmpsy l'époque de la perfection du
* « Si on trouvait dans Fantiquité ttn poème comme Armide ou comme Atys, avec quelle idolâtrie il serait réçn! Mais Quinault était moderne... Il manquait à ' Boilean â'bTOir sacrifié aux' Grâces. Il chercha en vain toute »a ylc à humilier a» homme qui n'était conna que par elles. »» Voi.t^iRe.
70 f;ssiti
goût et de sa décadence. Il »*ann«niça d*abord sous de mauvais auspices , par la trop oélèlnre dispute sur les anciens et les modernes. Je croîs avoir fait voir ailleurs ^ que , dans cette qnere'je, tout le monde av)ait tort. Mais ce qu'on
^ y aperçoit bien clairement du o6té des imo^ dernes, c'est que le goûtât^ lellres<avait perda de son attrait > que , dans un grand nombre de bons esprits , une raison analytique avait éteint rimagination ; et que des arts ou eUte domin«% le charme était presque détruit, et rillusion dissi|>ée. Alors on donna dans Texcès opposé à 4'eiilhouÛasme. La critique^ devint subtile I et fut sèche ^et minutieuse. L'esprit y
" pour juger le génie ^ se mit à la place del'àrae. On voulut tout assujétir aux lois de nos usages fugitifs , ne rien céder à la nature y ne rien passer aux m<oenrs antiques , rien à Ves&ot de rimagination et aux élans delà pensée ; rt^ptre la poésie à la précision des idées métapli^siques, et la contraindre à raisonner ce qui n*est fait que pour étrejsenti. On était fait du goût si ce système eût prévalu. •
C'en était fait encore,, si la doctrine du
' parti des anciens avait été prise à la lettre , car pour avoir la foi que demandaient leurs zélateurs , il aurait fallu renoncer aux lumières
SUA LK GOTÏT. ^1
du sens inliiife , tout admirer josqu^an sommeil et aux rêveries du bon Homère ; et, au moyen des commentaires , des autorités , des exemples , il n'était rien qn'on n*eilft fait passer, j^nr être beau et dans le goût antique. Le v poëme de Chapelain avec des notes à la Dacier^ eût été une œuvre admirable^
Hëuteusemenl il s'éleva un facnnme digne d'apprécier les anciens et les niodemes , qui eomm^iça par les étudier avec l'avidité d'une , jeunesse ardente, et qui, bientôt s'égalant luimême aux plus illustres, acquit le droit de les
Jamais homme de lettres , dans auqnn siècle, n'a essuyé autant de contradictions et dlniqnités que Toltaire, «n échiirant le sien. Mais tout sensible qu'il était à l'injure , il eut le courage delà soufinr; et après avoir soixante ans lutté contre l'envié, il a fini par l'étouffer. Cette gloire , si long-teilips disputiée À c^ui qui faisait celle de son siècle , est venue enfin , aux stedamattons de tout un peuple reconnaissant et juste, couronner la vieillesse de ce grand homme, et environner son tombeau.
C'étaitisous lui que s'était fonnée cette éeole de ^^l^qui-, sans distinction ni de temps ni deli^, tans partialité, sans euvie^ et Tesprit