‹ Elémens de littérature (volume 4)Chapitre 12 sur 26 · S ORAISON · texte numérisé non relu

S ORAISON

suasion de Téloquence des élog^ ; et si^ on demande encore que]$ sont les ennemis qu'elle se propose de vaincre , je répondrai : tout ce que la nature et Fhabitude. ont de vicieux et d'incon^patible avec cette vertu qu'elle vient nous recommander.

Le procédé le plus raisonnable, et je crois le plus infaillible de ce • genre d'éloquence , serait de montrer l'homme dans le héros, en même temps que le héços dans l'homme : car si je ne vois pas. en lui mon semblable du côté faible , son exemple ne m'ipspirera ni l'espérance ni le courage de lui ressembler du côté fort ; et ce serait pour V oraison funèbre une raison de se détendre et de s'abaisser qu)el^uefois jusqu'à nous laisser voir, dans le modèle de vertu et de grandeur qu'elle nous présente , quelques traits de fragilité. Un seul exemple va me faire entendre. Dans ,1e plus accompli et le plus intéressant de nos J^éros modernes , Fléçhier avait deux fautes à confesser ou à dissimuler. En avouant l'une des deux, il a mis toute l'adresse de l'éiocution et le prestige des figures à la couvrir comme d'un nuage ; et celle qu'il n'aurait pi^ attribuer à la fatalité des circonstance^ il n'a pas même osé la laisser entrevoir.

FÛNÉBEE. 129

A regard de Tune et de Tautre , j'oserai dire que la crainte qu'il eut d'affaiblir l'admiration que Ton devait à son héros n'était pas fondée. Son silence n'a fait oublier à personne ce moment de faiblesse , où Turenne crut déposer dans le sein d'un autre lui-même l€ .secret important qui lui était confié. Mais, en même temps que l'aveu de cette faute ^ dans^ la bouche de l'orateur , aurai^t été ^ une grande leçon ^ il lui aurait donné lieu de publier un trait de magnanimité qui compense bien cette faute , et qui fait presque dire à ceux qui l'entendent, felix culpal Ce fut l'aveu qu'il en fit au roi. Il n'était pas temps encore de révéler toute la gloire de cet , aveu y Louvois était vivant; mais aujourd'hui combien ce trait de vertu, dans l'éloge de Turenne , ne serait-il pas éloquent !

Louvois était son ennemi : le projet du siège de Gand n'avait pour confidens que ces deux homi^es. Xouis XIV ^ qui ne doutait pas delà prudence et de la discrétion de Ture^jne , lui dit : « Mon secret n'a été confié qu'à vous et à M. de Louvois ; et ce n'est pas vous qui l'avez trahi. » Turenne n'avait qu'à laisser croire à Louis xiv ce qu'il pensait déjà , Louvois étail perdu. Pardonnez-moi \ Sire^ dit-

l30 ORAISOW FUKiBRE.'

il , €*est moi qui suis- coupable ; et Lôuv^is fui sauvé.

Sa rcbeHion duis fà guerre ciTÎle avaôl été rép*pi^e par tant de si belles actiona.^piiie Torateur pouvait l'avouer ingénument fians répugnance 9 et au lieu de Fart ingénieux , mais inutile ,. dont il «e sert pour Tenveloppier dans* le tourbillon des malheurs publics, il ne tenait qu'à lui de tirer de la inétnoire de ces tempfi^ là, .et de l'esprit de trouble et de Vertige qui s'était emparé des tètes les plus aages, de solides instructioBs. Ce n'est même qu'en se donnant cette importance politique et morale , que l'éloquence des ëioges peut remplinr di-r gnement sa tâclie« Mais il Êiut avosMir aussi que la proximité des temps, et les ^rds aux-' quels l'orateur est soumis , ne le permettent pas toujours. Un point de vue plu» éloigné lui est infiniment plus favorable , ^ cet avantage n'a pas échappé à l'Académie irançaûse , lorsqu'elle s'est déterminée à donnorpoutsuiet de ses prix d'éloquence l'éloge des hommes illustres qu'ont produits les siècles passés. Mais dans ces- éloges on doit se souvenir que ce ne sont pas de froids détails, de longues analyses , ni des récits inanimés que demande l'Académie .; mais des tableauf ^ dèatmowe»-

oaat£ur. i3i

.mens , de& jpcittittres -vivântôê , de réloquencc -^m^ , àont'i^ propre est d'agir su^ les espiite ;et ^sor kâ âtiM^ ; dHnspirer.plutèt que d'ikistrulre , de ré^nète enttote ptdis de chaleur iqûe de iuiiiière , d'animer la raison encore ^luâ q«e de Tembdlfr , de prêter à la yérité ie^hafineei: 4'tii«érét-du sentiiiticiit , et die ne chercher dans le style que les rao^AS à la fois lési plus simples , les plus sûrs 0tles plus ^uissans , d'ëm^fiTOtr pour persuader , ou de fflersuâdeit pdùf '^naouvoir*

Bdua aèfotomer ufie idée complète de Kô/w* jH^uitj Usinai coosidÀ^ sa mœurs , ses taàens> :8esluœièresî.

I. Mwmv ou cangchèns de i'omtèur. li «iôiiblc cfue. dans flous- tes temps restune pu^ J^tiffoe], attàohéè k\à,^&ts4mn^ ûeï orateur , w^ dû être une donditldn ihiëparablè d« i^'éloqiÉisiKie. £t en efièt, si «la bonne foi ^ la droi>^ ture j la sincérité , rafostèt^e ptobité de celui tfài pBi^le est cbitune ^^^ casue est r«^ûcMnmandée par sa personne , et ayantmeme qu'il

l3a ORATEUR.

ait ouvert la bouche , on «st à demi persuadé. ^ Si le droit qu'il défend ne lui était pas' connn ; . si ce qu'il veut persuader n'était- pas juste ; si ce qu'il va louer n'était pas louable ; si .rhomme qu'il accuse n'était pas criminel ; si le conseil que donne uft citoyen si sage , si vertueux , n'était pas ce qu*il y a de plus utile et de plus honnête , il n'aurait garde de pro^ faner son ministère : le parti qu'il .embrasse doit être le meilleur. Ainsi^ raisonne , ou doit , raisonner l'opinion , la considération publique, eh faveur de l'homme de bien, connu^ révéré comme tel.

Si au contraire la conduite , les mœurs , le caractère d'un homme éloquent Tont rendu méprisable , suspect et dangereux; que souillé de vices il parle de vertu-^ vénal , il parle de droiture; dissolu , de décence ; vendu à la faveur , de zèle pour le bien public ; il semble qu'il doive être ou ridicule ou révoltant , et que la cause la meilleure doive être décriée par un orateur diffamé. Si cela est vrai , pourquoi le dit-<l ? Ce mot naïf, au sujet d'un menteur qui par hasard venait de direla vérité , semble devoir être le cri' de Taudi** ' toire , lorsqu'un malhonnête homme travaille à le persuader.

ORATEUR. l33

- 11 faut avouer cependant qu'une conduite irréprochable , des mqeurs pures , un caractère manifestement vertueux n'auraient pas seuls assez delbrce contre le don de l'éloquence ', «t que , sans être soutenue de cette recommandaîtionp^sonnelle, qiii devrait être 'd'un si ^[vand poids , elle rie laisse pas encore ^^n Imposer': si-grande est >à légèreté et la facilité des' hôikiilkès , qu'on Yosf presque tous §e livret à l^mpTbision du moïnent , et dont l'orateur s^ rend maitre , âmsÀ quelle comédien ^ dès sqil^il sati .faire iUttsion . ^

: «;'Ayezii«ns peur de Taffliger en lui refusant une couronne ( disait Ëschine aux Athéoiiékis, en leur parlant de Démosthène) , lui qui dédaigné la g^ire attachée' à' votre estime, -et «la dédaïjgné àtel excès, que de ses propres mains il . a miUe fois tailladé jcette tète • maudite que Ctésiphon , malgré toutes nos lois, nous apreserit de couronner ; kii qui de ces taillades laites à dessein a^ su tirer des j^rofits immenses , en intentant à ce sujet >des' accusations lucratives-; hii enfin à qui le soufflet qu'il reçut de Mfdias en plein théâtre ^ soufflet si bien -assené que la marque «a est enbore empreinte «ur soii visage , acte d'un si bon rapport ?»

l34 OBATEDR. '

Si c'étaient là <|e grossiers A&ensooigea, con&ment k calomaîâ^ur impudent ne fm-il pa« cliA^sé cfee la trihune ? coiniti^at Dénosr thèite, dans sâd^ens^^ négligea-t il de ré* fater de si hotit^wses iiiipiitatîoai& ? ,ct s'il y ^yait qiiek|iie véniié d^Nns ces £aits, iqiai, pour , éUtQ aUéffués ,, dev^iitnt é<a.'è polaires , tma- «leat un ibolit»e ,^ati€hi des aoirffl«ts qu'à jfiYmJt rtçws et des taillades '€[tt'il s'était £i(tes ^ un Uotnpned&iilou osait dire denrftBtJe peuple i^ le sénat qu'cl^ poMatâ sur s»r ¥pam^ non une tête , mais une ferme :j pow^ait*^ avoil'. dans «a patrie lant de orédifr et d'au- Hlorité?

Comment Ësdtine^ de «on c6té , faisait^ii lire et admker à ses disciples , dans son ^9iily une harangue oùDiémoisthèiiele traâaiit liien plus mal alicore ? «Serait^e que dans la tribune les injures n'étaient c^m'im >âés liôux oratoûres , et que du st^ide idebuaneau ?

ChcE les BjomaiAS , ^on veut de lUéjtte qvt la cdnsiééfalion penonaelle tenait plUs c«x falens qu'aux nMenrs. Be^mk ^ Seftutqs, voilà un mort quip\asse\, disait Memmias à aon, adversaire : ne pourndsHu pas te saisir de son bien ? Et ces Rûmains ne se bornaient pas à ces épigrammes légéves 5 ila se reptoi-

^ 0>KAT«UK. l35

chaient , t'omaie les Grecs , les plus obscènek kifinDie». On ne m'écoute point ^ disait Sextîus , Je suis Casscmdre. Il est vrai , lui répondit Vorateur, M. Antoine , qu^ je te connais plus d'un Ajax. Multos possum tuos Ajaces Oiieoj nominare.

, Mais de quelque austérité de mcerurs que Foràtetfr fît profession ) on voit que dans sou art il se détachait de lui-même et se donnait tout à sa cause ; bonne on mauvaise, juste ov injuste ; la bien défen()reet la gagner était aa'taefae , son devoir, son unique religion.

Ils avaient tous pour règle , en amplifiant ^ d*exagérer c,e qui leur était favoraWe, d'affeiblir «t d^atlënuer ce qui leur était opposé.

fl^OyeZ AMPttiFIGATION.

Pour rendre ridicule Tadversaire ou sa cause , il fallait isavoir employer à propos de petits mensonges , souvent même tout inven- • ter. iSiVe habeas vere quod, narrare possis , iptod (amen est tnendaciunculis aspergent dum , sive Jingas, (Bq Or&t,)

Ils deTai^nt être en état de 1 aider le pour et le contre sur tourtes sortes de sujets, el^ Blême sur les plus sacrés : De virtute , de efficio , de œqu'o- et bono , de dignifate , honore , utilitate , ignominia , prœmio ,pœnai

l36 ORATEUR.

simiUbusque rébus , in utramque partem dicendi animas , et vint et artem hahere debemus» Ibid. '

Lféloquence s'était détachée de la philoscM phie ; et de là le divorce de la langue et du cœut . Hinc discidium iilud Uriguce atque cordis»

La droiture' stoïque était exclue du barreau ; Topinion et les convenances y avaient pris la place de la vérité et d.e la vertu. A lia enim et hona et mala videntur stoïcis et cceteris ciçi^ bus, Ibid. Pour être, un parfait orateur, il fallait non seulement savoir à la manière des philosophes, mais plus éloquemment encore , soutenir le pour et le contre : Sin aliquis^ extiterit aliquando, qui, aristotelico more^ de omnibus rebas in utramque sententiam possit dicere ,, et in omni causa duas contrarias orationes , prœceptist illius. cognitis , explicare; aut, hoc Arcesilœ modo et Carneadis , contra omne quod propositum.sit \ disserat ; quique ad eam rationem adjungat hune rhetoricum u^um , moremque , exercitationemque dicendi; is sit verus , is perfectus etsolus orator. (DeOrat^)

Voilà bien nettement, dans la définition d*un parfait orateur celle d'un excellent sophiste. Et à cette qualité émînente , sll ajou-

ORATEUR. li'J

tait Fart de se montrer personnellemetit tel qu'il voulait paraître , , et d'affecter à son gré Tau^toire , il ne laissait plus rien à désirer, pas même de la bonne foi : Si vero assequetur ut taUs videatur qualem se videri velit, et animas eorum ita afficiet apud quos aget, ut eos quocumque velit vel trahere vel rapere possit ; nihil profecto prœterea ad dicendum requiret. (Ibid.)

Ainsi ,. sophiste^ hypocrite , comédkto et charlatan au plus haut degré ; voilà ce qui formait To/n/l^ur accompli. Et pour avoir une îdiée de son manège , qu'on lise ce passage où il est décrit avec tant de soin et en si peu de mots :

Sic igitur dicet iUe quem. expetimus , ut verset sœpe multis modis eamdem et ùnam rem ; et hœreat in eadem commoreturque sententia : sœpe etiam ufextenuet aliquid:

' sœpe ut irrideat : ut declinet a propofito deflectatque sententiam*: ut proponat quid dicturus sit: utj quum transegerit jam ali-quid y definiat : ut se ipse revocet : ut quod dixit iteret : ut argumenium ratione concludat : ut interrogando urgeat : ut rursUs , qua^i ad interrogata^ sihiipse responaeat :

ut contm OA dicat accipi et sentin velit: ut

]38 OEâTEUK.

addubiiet qmidpoùus^ aut quomodo dictu :

ui (lipidat in paries ; ut aliquùi, reUnquat ac rkegUgat ; ut ante pwmuniat : ut in eo ipso y in quo reprèkendatiç-^ culpam im advetsarikm cpnfeKit \* ut a^epe eum his qui audiuntj nonnunquam etiam ciim aduersaria , quasi deliberet : ut homi/^um sermones inomsque descrihat : ut muta quœdatn io^ quentia inducat: ut ab eo quod agitur avertat anùmos : utsaspe inhiiaritatem risumve conrertat : ut ante occupât ^u&d videat oppomi c ni comparet similitudines : ut utatur exent" plis : utaiiud alU triàuens dispertiat: utin-r $eFpeila0origm coepeéat : ut aiiquidreùcere se dicat : ut denunciet quïd caveat : utUberius quid ftudeat : ut irascatur etiam : ut ohjuryet alifuando : ut depreceiur : ut snppticet : tU medeaHtr : ut a propotito decUnet àiiquan* tkktm : ut opêet :'ut exsecretur : ut fiât Os apud quQS dicetjamiiiaris. Atque aUas etiam dicendi quasi virtutes sequetur : brevUatem , si respéiiet; saspe etiam rem dicendo subjiciet i&cuUs ; sœpe mpra feret quamfieri pOssit > significatio scepe erii m^for quam oraUe ; saspe hitaritas ; sœpe vitœ nutura^umque imitàtio, (Orat.) Qu'on »joiitc à ô^a tons les mopena %u'il

ORATEUB. 1B9

intti.qxie ailleurs de rendre Texorde inûiiuant^ Ift preuve artificieuse , la péroraison pathé-r tique , laction et ia diction propres a captiver en jùème temps les yeux , Foreille et rame; on concevra faiblement encore l'a^t oratoire de ce temps-là : et c'est- une étude que je pro* pose singulièrement aux juges, afin qu^ils •achf nt de combien de manières on peut s'y prendre pour les tromper.

Cicéron a beau dire que rëlo^penoe, la sagesse , la probité doivent aller ensenible t £st ehim eloquenfia una quUBdam de sammis

wriiitibus Qum ^ quo major est vis , hoc

est magis prohiUite jmngenda summaque prudenUa : quarum viituium expertihus si dicendi copiam tradiderimus , non eos qui-- >dem oratores effecerémus , ^ed furtnUbus ^fpektm arma dedèfimufit II n'en est pas Hioitis vrai que les livres de V Orateur sont comme un arsenfii , où la bonne «t la mau* vaisefoi , la vérité et le mensonge ,.3a justice €t la fraude trouyenl é^^A&m&ài des arides; que Cicéron noiis y enseigne à leindre , à dissimuler, à éluder la vérité , à déguiser le 43èté faibiô d'une cause , en un mot à séduire , à émouvoir les auditeurs , et à les povksser, (»ans distinction , vers le but que l'on se |^-

l4d ORATEUR.

pose : ut yos qui audiunt quocumque incubuerit possit impeAlewe.

^ Quelques horanics de mœurs sévères dédaignaient le secours de l'éloquence , etils'succombaient. Il a donc fallu que Vorateur homme de bien se soi* servi , pour la défense de la vérité , de la justice et de l'innocence , àes mêmes armes que la fraude , l'injure et le mensonge employaient à les attaquer.

Mj^s s'il a ce principe stable de ne plaider jamais que la caus<^ qu'il croira bonne , non pas au gré des tribunaux , dont la jurisprudence est douteuse et changeante , mais selon sel propres lumières et sur le témoignage . intime de sa conscience et de sa raison ; alors son éloquence prendra le caractère de son âme ; tous les moyens de plaire et d'émouvoir seront ceux de la vérité qui veut se rendre intéressante ; et l'art , innocent dans sa boii^ che \ ne sera que le don de gagner dés amis &u bon droit .et à l'innocence , de garantir les juges des pièges, du mensonge , et de les éclairer ou de les affermir dans les voies de l'équité.

J'ai fait déjà sentir combien , dans l'éloquence politique , religieuse , et morale , il importait à Yorateur de se donner, parsoai

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