PANTOMIME
La danse en général est une .peinture vi- Tante. Or un tableau, pour nous. intéresser, n*a ' pas besoin de rendre expressément tel ■ sentiment , telle pensée r et pourvu que , dans les attitudes, dans le caractère des . têtes , dans l'ensemble de l'action , il y ait s^ssez d'analogie avec telle espèce de sentimens et de pensées, pour induire Tâme et Fimagijiation du spectateur à chercher dans le vague de cette expression muette une intention décidée , ou plutôt à l'y supposer, la peinture a son intérêt ; et si d'ailleurs elle réunit à tout le prestige de l'art tous leis charmes de la nature , les yeux', l'esprit et l'âme en jouiront avec délices sans y désirer rien de plus. U en est de même de la danse.
On a dit que dans Y opéra français presque tous les ballets étaient inutiles et déplacés , et qu'il n'y avait que celui des bergers de Roland qui fut lié avec l'action. Mais les Plaisirs^ dans le palais d'Ai:mide , etdans la prison de Dardanus ; mais le ballet des armes d'Ënée dans l'opéra de Lavinie , et dans le même le ballet des bacchantes j et <^eliii de la rose dans les Indes galantes; et celui des lutteurs aux funérailles de Castoi; ; et une ixifinitéd'autz^es, qui sont également et dans le système, .
l68 PARODIE.
et dans la situation, et dans le caractère' Au pôérne , faut-il les bannir du théâtre ? Un ballet peut être moins heiireusement lié à Tac* tion que la pastorale de Roland , chef-d'œuvre unique en ce genre , sans pour cela être déplacé. On a sans doute abusé de Ta danse; maiâ les excè^ ite prouvent rien, sinon qù^H faut lés éviter.
Oit appelle ainsi , parmi nous , unie imitation ridicule d'un ouvrage sérieux ; et le moyen le pltis commun que le pttroâiste j emploie est de substituer une action triviale à unç actiOA héroïque. Les sots prennent une paroàie pouf' tine critiqtie; mais la parodia peut être plaisante , et la critique très-mauvaise. Souvent le sublime et le ridicule se touchefil; 'plus souvent encore , pour faite rire , il suffit d'appliquer le langage sérieux et noble à un sujet ridicule et bas. La parodie de quelques scènes du €W n'empêche pas que ces scèaes ne soietit très-belles ; et les mêmes choses , dites sur la pen*ttqae d» Chapilain et sur l'honneur dc»<Jon Diègue^ p^-
'veKt étire risibles dans la bouche d'un yieux rimeur, quoique très-nobles et très-touchantés dans la. bouche d'un guerrier vénérable et mortellement offensé. Rime pu crève ^ à ]a place de meurs ou tae , est le sublime de la parodie ; et le mot de don Diègue n'en est»
pas moins terrible dans la situation du Cid, Dans Agnès de Chaillot^ les enfans trouvés qu'on amène , et Tample mouchoir d'Arlequin, nous font riipe. Les scènes à* Inès parodiées n'en sont pas moins très-pathétiques.
n rCj a rien de si élevé, de si touchant, de si tragique , que l'on ne puisse travestir el parodier plaisamment , sans qu'il y ait, d&Us le sérieux aucune apparence de ridicule. Une txceWenie parodie serait celïe qui porterait avec elle une saine critique , comme l'éloquence de Petit- Jean et de V Intimé dan» les Plaideurs : alors on Ae demanderait pas si la parodie est utile ou nuisible au goût d'une nation. Mais celle qui ne fait que travestir les beautés sérieuses d'un ouvrage dispose et accoutume le$ esprits à plais^ÉÉr de tout , ce qui fait pis que de les rendre fâtcT:' elle altère aussi le plaisir du spectacle sérieujt et noble; car. au 'moment de la situation />«rodiée , on ne manque pas de se rappeler la
parodie^ et ce souvenir altère Tillusion et l'impression du pathétirîue. Celui qui la veille avait vu Agnès de Chaillot , devait éfre beaucoup moins ému le lendemain de^ scènes touchantes iïlnès. Cest d'ailleurs un talent bien, trivial et bien méprisable que celui du/?flrodiste , soit par Textréme facilité de réussir sans esprit à travestir de belles choses , soit par le plaisir malin qu'on paraît prendre à' les avilir.
Le mérite et le but de la parodie , lorsqu'elle est I)onne , est de faire sentir entre les plus grandes choses et les plus petites un rapport qui , par sa justesse et par sa nouveauté , nous cause une vive surprise : contraste et ressemblance, voilà les sources de la bonne plaisanterie; et c'est par là que la parodie est ingénieuse . et piquante. Mais si dans le sujet comique ne se présentent pas naturellement \e& mêmes idées , les mêmes sentimens , les mêmes images , presque les méiu^s caractères , les mêmes passions que djBp le sujet sérieux , la parodie est forcée et Mlâe. Cest la justesse des rapports , c'est Va propos, le naturel, la vraisemblance , qui en fait le sel, l'agrément, la finesse. Voyez
PARODIE. I7Ï y
Le. même poème nous fournira les deux exemples opposés. Dans le Lutrin , rien de plus juste et de plus naturellement placé que 1 épisode de la Discorde : on sait qu'elle règne dans une église comme dans un camp, parmi des moines et des clumoines comme parmi des généraux d'armées ; et lorsqu'on lui entend tenir dans le Lutrin \é même langage à peu près qu'elle tiendrait dans l'Iliade^ lors-< qifon la voit
Encor toute noire de crimes , 3ortir des Cordeliers pour aller aux Minimes ,
ce rapprochement des extrêmes, cette manière ingénieuse de nous faire sentir que les grandeurs sont relatives , et que les passions égalisent tous les intérêts ; cette manière , dis- je , qui est le grand art de La Fontaine , rend .
l'intervention de la Discorde dans les démêlés d'un chapitre , aussi plaisante qu'elle est juste. On est agréablement surpris de retrouver dans la bouché de cette fière divinité les mêmes discours qu'elle a coutume de tenir dans les grands pcfëmes^, et de l'entendre parler d'une querelle de chanoines comme Junon , dans l'Enéide , parle de la guerre
de Troie et de la fondation de i'empîrp romain.
Suis-je donc la Discorde , et parmi les mortels y Qui Toudra désormais encenser mes autels ?
Mais lorsque , dans le même poëme , pour le seul plaisir de parodier Virgile , Boilean amène une querelle qui n'a aucun rapport à celle du chapitre ; lorsque , pour s'élever au ton héroïque dans un sujet plaisant-, il fîiit dire à un perruquier des choses qui n'ont jamais dû lui passer par la tête :
Et le Rhin de ses flots ira grossir la Loire , . Avant que tes bienfaits sortent de ma mémoire.
qu'il fait dire à la perruquière , pour imiter Didon :
lii ton épouse enfin toute prête à périr , etc.
et au perruquier, pour rappeler Énée :
Je ne veux point nier les solides bienfaits
Dont ton amour prodigue a comblé mes souliaits.
tout cela grimace , et n'a rien de vraisemblable ni de plaisant.
Boileaii a tourmenté cet endroit de son
poëme. Il av«iit mis d'abord un horloger à la place du perruquier. Il trouva que ce personn^gç n! était pas assez comique ; il changea , ^t Tve tit pas mieux. C'est que la situation n'avait rien d'assez analogue à celle de Didon^ et d'Énée ; qu'il n'était ni plus vraisemblable ni plus amusant de voir une perruquière , .qu'une horlo^ère^ se désoler de ce que son jnari allait passer .1^ nuit à monter un lutrin ; et que Jbeur querelle n'avait aucun trait à la vanité ridicule du chantre et du trésorier , les (Jeux Ji^ros du poën\c.
Cest y dans no^ salles de spectacle , Taire ou l'espace qu'on laisse vide an milieu de l'enceip^^ des loges, entre l'orchestre et l'amphithë4trc, et où le spectateur est placé moins à son <aise et à moins de £rais.
Les anciens appelaient orchestre ce que nous appelons /?fl5/ter/Te. Cet orchestre était , éheiL les Grecs , ja place des musiciens ; chez les Romains, ceHe des sénateurs et des vestales.
Ce n'est pas sans raison qu'on a mis en
I^^ PARTE RRE.
problème s'il serait avantageux ou non qu*à nos parterres , comme à ceux d'Italie , les spectateurs fussent assis. On croit avoir remarqué qu'au parterre où l'on est debout , tout est saisi avec plus de cbaleur ; que l'inquiétude , la surprise , l'émotion du ridicule et du pathétique, tout est plus vif et plus rapidemeiït senti : on croit, d'après ce vieux proverbe , anima sedens fit sapientior^ que le spectateur plus à son aise serait plus froid , plus réfléchi, mpins susceptible d'illusion , plus indulgent peut-être , mais aussi moins disposé à ces mouvem£ns d'ivresse et de trans^ port qui s'excitent dans un parterre où l'on est debout.
Ce que l'émotion commune d'une multitude assemblée et pressée ajoute à l'émotion particulière ne peut se calculer : cju'on se figure cinq cents miroirs se renvoyant Tun à l'autre la lumière qu'ils réfléchissent , ' ou cinq cents échos le même son ; c'est l'image d'un public ému par le ridicule ou par le pathétique. C'est là surtout que l'exemple est contagieux et puissant On rit d'abonf'dc l'impression que fait l'objet risible , on reçoit .do même ^'impression directe que fait l'objet attendrissant; mab déplus, on rit de voir
rire, on pleure aussi de voir pleurer; et l'effet de ces émotions répétées va bien souvent jusqu'à la "convulsion du rire, jusqu'à Tétouffement de la douleur. Or c'est surtout ^ans le parterre , et dans le partere debout , que cette espèce d'électricité est soudaine , forte et rapide ; et la cause physique en est dans la situation plus pénible et moins indolente du spectateur, qu'une gêne continuelle et un flottement perpétuel doivent tenir en activité.
* Mais une différence plus marquée entre upi "parterre où l'on est assis , et un parterre où Ton est debout ,' est celle des spectateurs mêmes. Chez nous , \e parterre (car on appelle aussi de ce nom la partie de rassemblée qui occupe l'espace dont nous avons parlé ) est composé communément des citoyens les moins riches , les moins maniérés , les moins rafHnés dans leurs mœurs ; de ceux dont le naturel est le moins poli, mais aussi, le moins altéré ; de ceux en qui l'opinion et le sentiment tiennent le moins aux fantaisies passagères de la mode, aux prétentions de la vanité, aux préjugés de Téducation ; de ceux qui communément ont le Aïoins de lumières , mais peut-être aussi le plus de bon sens , et
|«y(> / PAETERB.K.
en qui la raison plus saine et la sensibilité plus naïve forment un goût moins délicat , , inais plus sûr , que le ^ùt léger et fantasque d'un monde où tous ies.&entinaenssQnt.faG- ;tiçes ou emprimtés.
Dans la nouveauté d'une pièce de théâtre , le parterre est wn mauvais jug?e , par-ce qu'il est ameuté^corjompnJQt.avîli par l^s q^lKales ; mais lorsque le succès 4'une pièce, est décidé, et que la faveur et l'envie ne divisant plus les esprits , le meilleur de tous les juges., c'est le ftarterre^ On est.surpris de voir avec quelle viva«dté unanime et soudaine tous les traits de finesse, de délicatesse , d«gmndeur d'âme et d'héroïsme , toutes les beautés de Kacine , de Corneille , de Molière , enfin de .tout ce que le sentiment , l'esprit , le l^ng^g? , 1^ j«u des acteurs , ont de plus ingénieux «t de plus exquis , çst aperçu , .saisi dans l'instant ipème par cinq cents homnp&es à la fois,; et dem^me avec quelle sagacité Les fciutesies plus légères et les plus fugitives contre le goût , le naturel , la vérité ^ les bienséances , soit du langage , soit des mœurs , sont aperçues par une classe d'hommes dont chacun pris serrement aurait semblé ne rien savoir de tout cela. On ue conçoit pas comment , par exemple y les rôles
PA&TERRK, 177
de Viriate , d*Agrippine ot du Méchant , sont si bien jugés par le peuple ^ mais il faut savoir que , daniS leparterre , tout n'est pas ce qu'on appelle peaple , et que , parmi cette foule d'hommes . sans culture , il y en a de trèséclairés. Or c'est, le jugement de ce petit Qombre qui forme celui du parterre : la multitude les écoute et elle n'a pas la vanité d'être humiliée de leurs leçons ; au' lieu que dans les loges chacun se croit instruit , chacun prétend juger d'après soi-même.
Une différence qui , à certains égards , est à l'avantage des loges , mais qui ne laisse pa& de décider en faveur da parterre , c'est que dans celui-ci , n'y ayant point de femmes , il n'y a point de séduction : le goût dvi parterre en est moins délicat , mais aussi moins capricieux et surtout plus mâle e,t plus^fenne.
Au petit nombre d'hommes instruits qui sont répandus dans le parterre , §e joint un nombre plus grand d'hommes habitués au spectacle » et dont p'est l'unicjue plaisir : dans ceux-ci' un long usage a forme le goût , et ce goût de comparaison est bien souvent jJus sûr qu'imfugement plus raisonné ; c'est comme une espèce d'instinct qu'a perfectionné Tha,bitude. A cet égard , le parterre change lors-
l8o PA&TEÇRE.
plus commodément. Alors le public des loge»
- et celui du parterre ne feront qu'un , et dan» le sentiment du parterre il n'y aura plus ni la même liberté , ni la même ingénuité, osons le dire , ni les mêmes lumières ; car , dans \e parterre ^ comme je l'ai dit , les ignorans ont la modestie d'être à l'école et d'écouter les ' geXis inêCruits j au lieu que , dans les loges et par conséquent dans un parterre assis , Tîgnorance est présomptueuse : tout y est caprice , Tanité , fantaisie , ou prévention.
On trouYCBa que j'exagère ; mais je suis persuadé que , si le parterre , tel qu'il est y ne captivait pas l'opinion publique et ne la réduisait pas à Funité , en la ramenant à la sienne , il y aurait le plus souvent autant de jugemens divers qu'il y a de loges au spectacle , et que , de long-temps , le succès d'une pièce ne serait unanimement ni absolument décidé.
Il est vrai du moins que cette espèce de république qui compose nos spectacles changerait de nature, et que la démocratie du parterre dégénérerait en aristocratie ; moins de licence et de tumulte , mais aussi moins de liberté , d'ingénuité , de chaleur , de franchise et d'intégrité. C'est du parterre^ et d'un
PARTERRE. l8l
parterre libre , que patt Tapplaùdissement , €t rapplaudîssement est l'âme de Tëmulation , Texplosion du sentiment, la sanction publique desjugemens intimes, et comme le signal que se donnent toutes les âmes pour jouir à la fois, et pour redoubler l'intérêt de leurs jouissances par cette communication mutuelle et rapide de leur commune émotion. Dans un spectacle où Ton n'applaudit pas , les âmes seront isolées et le goût toujours indécis.
Je ne dois pourtant pas dissimuler que le clésir très-naturel d'exciter l'applaudissement a pu nuire au goût des poètes et au jeu des acteurs , en leur faisant préférer ce qui était plus saillant à ce qui eût été plus vrai , plus naturel , plus réellement beau : de là ces vers sentencieux, qu'on a détachés ; de là ces tirades brillantes, dans lesquelles , aux dépens de la vérité du dialogue, on semble ramasser des forces pour ébranler le^ar^er/ie et l'étonner par un coup d'éclat; de là aussi ce jeu violent, ces mouvemens outrés , par lesquels l'acteur , à la fin d'une réplique ou d'un monologue , arrache l'applaudissement. Mais cette espèce de charlatanerie , àotit\e parterre -^h^s éclairé s'apercevra un jour et qu'il fera' cesser lui' même, paraîtrait peut-être encore plus né-
TOMK ▼!. i6
, iS2 PARTERRE.
cessaîre pour émouvoir na parterre assis , et d'autant moins sensible au plaisir du spectacle , qu'il en jouirait plus commodément ; car il en est de ce plaisir comme de tous les autres : la peine qu'il en coûte y met un nouveau prix , on les goûte faiblement lorsqu'on les prend trop à son aise. Peut-être qu*uQ parterre où Ton serait debout aurait plus d'inconvéniens clic2 un peuple où régnerait plus de licence, et moins d'avantages chez un peuple dont la sensibilité y exaltée par le climat , serait plus facile à émouvoir. Mais je parle ici des Français , et j'ai pour moi l'avis des comédiens eux-mêmes, qui, quoique intéressé , mérite quelque attention.
Depuis que cet article a été imprimé , les comédiens français , dans leur nouvelle salle, ont pris le parti courageux d'avoir un parterre assis : il parait moins tumultueux , mais plus difficile à émouvoir , et soit que le prix des places ne soit plus assez bas pour y attirer cette foule de jeunes gens dont l'âme et l'imagination n'avaient besoin , pour s'exalter , que d'entendre de belles choses ; soit que le coût du public , généralement pris , soit reiToidi pour les beautés simples , comme on l'observe à tous nos théâtres , U est certaia
i^àstiche. iB^î
qu'on n- obtient plus de grands succès par ce moyen ; et ce que disait Voltaire , d'après,
, une longue expérience , que pour être applaudi de la multitude , il valait mieux
frapper fort que de frapper juste , , se trouve plus vrai que jamais , tant à l'égard des spectateurs assis , qu'à Tégard de ceux qui sont debout : ce qui rend encore indécis le pro^ blême dès deux parterres.