‹ Elémens de littérature (volume 4)Chapitre 18 sur 26 · PASTICHE · texte numérisé non relu

PASTICHE

Ce mot s'emploie par translation , pourexprimer en littérature une imitation affectée de la manière et du style d'un écrivain , comme on l'emploie au propre pour désigner un tableau peint dans la manière d'an grand, artiste , et que l'on fait. passer pour être de sa-. main.

Plus un écrivain a de manière , c'està - dire de singularité dans le tour et dans l'expression., plus il est aisé de le contrefaire. Mais si son originalité tient au caractère de son esprit et de son âme ; si la manière qui le distingue est celle de penser , de-

l8/^ P3kSTICHE.

sentir , de concevoir , d'imaginer , de voir la nature et de là peindre , le pastiche qu'on en fera ne $cra jamais ressemblant. Il aura des imitateurs dans des hommes d'un caractère et d'un génie analogue au sien ; mais il n'aura point de copiste.

Rousseau, avec le talent de Tépigramme , a pris le tour^ le style de Marot ; La Fontaine en a imité , en a surpassé la naïveté. Mais qui contrefera jamais , qui même imitera de loin l'heureux et riche naturel de La Fontaine ?

Voltaire racontait que , dans sa jeunesse , il s'était moqué des connaisseurs du Temple , en leur faisant croire qu'une fable de La Mothe était de La Fontaine. Ces connaisseurs l'étaient bien peu !

Ce qui est plus étonnant encore, c*est que , dans la nouveauté de la tragédie des Macchabées , tout Paris crut d'abord , sur la foi des comédiens , que cette pièce était un ouvrage posthume de Racine. Il fallait pour cela que le fard de la déclamation théâtrale fît une grande illusion.

La Bruyère s'est amusé à écrire une page dans le style de Montagne , et il l'a très-bien imité. « Je n'aime pas , dit-il , un homme que je ne puis aborder le premier ni saluer avant

PASTICHE. l8S

qu'il me salue ^ sans m-avilir à ses yeux et sans tremper dans la bonne opinion qu'il a de luimême. Montagne dirait ; Je veux avoir mes coudées franches et être courtois, et affable a mon point , sans remonlsne conséquence. Je nejpuis du tout estriçer contre mon penchant et aller au rebours de mon naturel , qui m'emmène vers celui -que je trouve à ma rencontre* Quand il m'est égal et qu'il ne rr^'est point ennemi , J'anticipe sur son bon accueil , je le questionne sur sa bonne disposition et santé , je lui offre de mes bons . offices , sans tant marchander sur le plus ou sur le moins , ne être , comme disent aucuns, sur le qui vive. Celui-là me 4êplatt, qui, par la connaissance que f ai de ses coutumes et façons dagir , me tire de cette.liberté et franchise : comment me ressouvenir, tout à propos et du plus loin que je vois cet homme, d emprunter une contenance grave et imposante , et qui l'avertisse que je crois le valoir et bien au-delà ?pour cela , de me ramentevoir de mes bonnes qualités et conditions , et des siennes mauvaises , puis en faire la comparaison ? C'est trop, de travail , et ne suis du tout capable de si roide et si subite attention ; et quand bien même elle nx aurait succédé

t86 PASTICHE.

une première fois , je ne laisserais pas dé fléchir et me démentir à une seconde tâche :

Je ne puis me fbrcer et contraindre pour quelconque à être fier, »

Yoilà certainenient bien le langage de Montagne, mais dif]^, et tournant sans cesse autour de la même pensée. Ce qui en est difficile à imiter , c'est la plénitude , la Tivacité , l'énergie, le tour pressé , vigoureux et rapide, la métaphore imprévue et juste , et plus que tout cela , le suc et la substance. 'Montagne cause quelquefois nonchalamment et longuement : c'est ce que la Bruyère en a copié , le défaut.

Un talent rare et fort au-dessus du petit mérilfe de cette singerie , qu'on appelle pastiche , c'est desavoir réellement s'ass imilerun grand écrivain ; c'est de se pénétrer de son âme et de son génie , soit pour le caractériser en le louant , soit pour écrire dans son genre. C'est ainsi que , dans un des meilleurs livres de notre siècle et des moins connus dû vulgaire, dans X Introduction à la connaissance de î esprit humain ^ le sensible , le vertueux , l'éloquent Vauvenargues semble avoir pris la plume de Bossuet et de Fénélon > lorsqu'il, les a loués , ou qu'il a essayé d^écrird à

lëur manière : c*est ainsi que , dans les éloges de ces deux grands hommes , on a plus récemment encore pris la couleur , le ton , le caractère de leurs écrits. Foyez imitatiotx .

Eloquence , poésie , art oratoire. Une distinction qu'on n*a pas assez faîte , et qui peut avoir son udlité, est celle des deux pathétiques , Tun direct et Fautre réfléchi.

J'appelle direct \e pathétique dont l'émotion se communique sans changer de nature , lorsqu'on fait passer dans les âmes le même sentiment d'amour, de haine, de vengeance, d'admiration-, de pitié , de crainte , de douleur donron est soi-même rempli.

J'appelle réfléchi \è pathétique dont l'iih^ pression diffère de sa cause , comme lorsqu'au moment du crime ou du danger qui le menace , la tranquilfe âécurité de l'innocent noua fait frémir.

Quand on a défini l'éloquence l'art de communiquer les affections et les mouvemens dé son âme , on n'a considéré que l'un de ses moyens , et ce n'est ni le plus puissant nî>

l88 PATHtTIQCE.

le plus infaillible. Cen est un sans doute pour l'orateur qui veut nous émouvoir , que d'être passionné lui - même ; mais il est rare qu'il puisse le paraître , sans courir le risque ou d*étre suspect , ou d'être ridicule , et à moins que la cause pour laquelle il se passionne ne soit bien évidemment digne des grands mouvemens qu'il déploie et de la chaleur qu'il exhale , sa violence porte à faux , et c'est ce qu'on appelle un déclamateur. D'un autre côté, l'on a de la peine à supposer ^ue l'homme passionné soit bien sincère et juste : si on se livre à lui par sentiment ^ on s'en défie par réflexion. L'éloquence passionnée veut donc et suppose des esprits déjà persuadés et disposés à^ recevoir une dernière impulsion.

l^c. pathétique indirect ^ sans annoncer autant de force ^ en a bien davantage. Il s'insinue , il pénètre , il s'empare insensiblement 4es esprits et les maîtrise sans qu'ils s'en aperçoivent, d'autant plus sv^q de ses effets; qu'il parait agir sans effort. L'orateur parle en simple témoin , et lorsque la cltose est par l^ll^rm^me ou terrible , ou touchante , ou digne d'exciter l'indignation et la rév<dte , il se garde bien de mêler au récit qu'il en fait les itiouveme'ns qu'il veut produire. I] met sous les yeux le tableau

de la force et de la faiblesse , de l'injure et de riniioccncë ; il dit comment le fort a écrasé le faible, et comiiieiit le faible , en gémissant , a succombé : c'en est assez. Plus il expose simplement, plus il émeut. Voyez , dans la péroraispQ de Cicéron pour Milon , son ami 9 . voyez , dans la harangue d'Antoine au peuple romain , sur la mort de César , Tartifice victorieux de ce genre de pathétique, Cicéron ne fait que répéter le langage magnanime et touchant que lui a tenu Milon , et Milon , courageux , tranquille , est plus intéressant , dans sa noble constance , que ne Test Cicéron en suppliant pour lui. Antoine ne fait que lire le testament de César, et cet exposé simple de ses dernières volontés, en faveur du peuple romain ^ remplit ce peuple d'indignatipn et de fureur contre les meurtriers ; au lieu que les mouvemens passionnés d'Antoine , sa douleur , son ressentiment , n'auraient peutêtre ému personne; peut-être même auraientils soulevé tous les esprits d'un peuple libre contre l'esclave d'un tyran.

En employant le />ai:Â^'ft'^ue indirect, l'orateur ne compromet jamais ni son ministère ni sa cause : le récit , l'exposé , la peinture qu'il fait , pent causer une émotion plus ou

igO PATHETIQUE.

moins "vive sans conscqnence. Mais. lorsqu*en se passionnant lui - même il s'efforce en Tain de nous émouvoir ^ et que , par malheur , tout ce qui l'environne est froid , tandis que lui seul il s'agite ; ce contraste risible fait perdre à son sujet tout ce qu'il a de sérieux ^ à son éloquence toute sa dignité^ à ses moyens toute leur force.

Le pathétique direct , pour frapper à coup sûr , doit donc se faire précéder par le pathétique indirect. C'est à celui-ci à mettre en mouvement les passions de l'auditeur ; et lorsqu'il l'aura ébranlé^ que le murmure de l'indignation se fera entendre, ou que' les larmes de la compassion commenceront à couler , c'est à l'orateur à se jeter comme dans la foule y et à paraître alors le plus ému de ceux qu'il vient d'irriter ou d'attendrir. Alors ce n'est plus lui qui paraît vouloir donner l'impulsion, c'est lui qui la reçoit; ce n'est plus à sa passion qu'il s'abandonne , mais à celle du peuple ; et en se mêlant avec lui , il achève de l'entraîner.

Le point critique et délicat du pathétique direct, c'est de tenir-essentiellement à l'opinion personnelle , et d'avoir besoin d'être soutenu par le caractère de celui qui l'emploie.

VATHIÊTIQUÈ. 191

Une seule idée incidente, qui , dans Tesprit des auditeurs^ vient le contrarier, le détruit. Supposons, par exemple , que Périclès eût reproché aux Athéniens le luxe et le goût des plaisirs avec la véhémence dont les Gâtons s'élevaient contre les, vices de Rome; la seule idée d'Aspasie aurait fait rire les Athéniens de l'éloquence de Périclès. Supposons que, dans notre barreau , un avocat, peu sévère lui-même dans sa conduite et dans ses mœurs, voulût parler , comme d'Aguesseau , de décence et de dignité , et qu'on fût instruit du souper qu'il aurait fait la veille , ou de la nuit qu'il aurait passée; supposons qu'un homme voluptueusement oisif vînt se passionner en public contre la mollesse et la volupté, et que, tandis qu'il recommanderait le travail , l'humilité, la tempérance , on sût qu'un char pompeux l'attend , qu'un dîner somptueux est préparé pour lui ; que deviendrait son éloquence? C'est ]k surtout qu'il faut se souvenir de ce précepte d'Aristote : sitaccusator me- Uorreo, Le contraire fut le moyen dont Cicéron accabla Tubero en plaidant pour Ligarius. En poésie , et spécialement dans la poésie dramatique, mérae distinction : ainsi, le précepte d'Horace ,

Si^is mejlere, JoUndumest

Primum ipsi tibi ,

n'est rien moins qa'une maxime générale.

Le sentiment qa'inspire.un personnage est quelquefois analogue à celui qu'il éprouve ; quelquefois différent, çt'quelquefois contraire : analogue, lorsque l'acteur nous pénètre de son effroi , de sa douleur , comme Hécube , Philoctète, Mérope, Sémiramis, Androroaque. Bidon , etc. ; différent , lorsque de sa situation naissent des sentiment de crainte et de pitié qu'il ne ressent pas lui-même, comme Œdipe , Polixène , Britannicus ; contraire , lorsque la violence de ses transports nous cause des sentimens de frayeur et de compassion pour un autre et contre lui-même , comme Atrée, CIéopâti*e, ou Néron. C'est alors , comme je l'ai dit, que le silence morne, la dissimulation profonde, le calme apparent d'une âme atroce, et la tranquille sécurité d'une âme innocente et crédule, nous font frémir de voir Tun exposé aux fureurs que l'autre renferme. Tout parait tranquille sur la scène, et les grands mouvemens an pathétique se passent dans Fâme des spectnteurs.

Jetez les yeux sur la statue du gladiateur

PATHÉTIQUE. ^ jg5

mourant i il expire sans convulsions ; et la noble langueur exprimée par son attitude et répandue sur son Tisjtge vous pénètre et vous attendrit : ainsi , lorsqulphigénie veut consoler son père qui l'envoie à la mort, elle nous arrache des larmes; ainsi, lorsque les enfans de Médée caressent leur mère qui médite de les égorger, on frémit. Voyez un ber- 'ger et une bergère jouant sur Fherbe, et prêts à fouler un serpent qu'ils n'aperçoivent pas ; voyez une famille tranquillement endormie dans une maison que la flamme enveloppe :

voilà l'image de ce pathétique indirect.

Rien de plus déchirant sur lefthéâtre que les transports de joie de l'époux dlnès, quand son pière lui a pardonné.

Mais r éloquence des passions agjît tantôt directement sur les acteurs qui sont en scène, et par réfleixioit sur les spectateurs; tantôt directement sur les spectateurs , sans avoir d'objet sur la scène. Un conjuré , comme Cinna , Cassius , Manlius , veut inspirer à ses complices ses sentîmens de haine et 'de vengeance contre César ou le sénat : il emploie* Féloquence de ses passions; et il en résulte deux effets, F un sur Fâme des personnages, qui conçoivent la même. haine et le même res-

sentiment, Tautre sur Tâme des spectateurs, qui , slntéressant au salut de César ou de Rome , frémissent des ftireurs et du complot des conjurés. De même, lorsqu'une amante pasjsionnée , comme Ariane ou Didon , déploie toute Téloquence de Famour pour toucher ilui fhgrat , pour ramener un infidèle, le pathétique en est dirigé Yer3 l'objet qu'elle veut toucher; et ce n'est qu'en se réfléchissant sur l'âme des spectateurs , qu'il les pé-t nètre de pitié pour la malheureuse victime d'un sentiment si tendre et si cruellement trahi. Mais si la passion ne s.'exhale que pour s'exhaler, comme lorsque cette même Didon, cette Ariane abandonnée laisse éclater son désespoir; lorsque Philoctète, Mérope, Hécube^ Clytemnestre fait retentir le théâtre de ses plaintes et de ses cris : le pathétique alors se dirige uniquement sur les spectateurs ; et si , comme il arrive dans de vaines déclamations , il manque de frapper les âmes de compassion et.de terreur, c'est de l'éloquence perdue : verberat auras.

De l'étude bien méditée de ces rapports , résulterait peut-être une connaissance plus juste qu'on ne paraît l'avoir des moyens propres à Véloquence des passions , et de Fusag»

plus modéré, mais plus sur, qu*il serait possible d'en faire.

Quant à l'effet moral àa pathétique^ on sent que Féloquence passionnée doit tenir de la nature du feu , et , comme lui , être à la fois d'un extrême danger et d'une extrême utilité.

En poésie , il est assez rare que l'effet en soit dangereux. S'il attendrit , c'est en faveur d'un objet intéressant , aimable , et mora-\ lement bon : car la faiblesse n'exclut pas la bonté; et ce n'est pas un mal que de nous disposer à une indulgence éclairée. S'il excite l'effroi , la baine , l'indignation , c'est pour un objet odieux ou funeste ; et si l'étonnement et la frayeur que nous cause le crime sont mêlés d'admiration, le danger, le malheur, le trouble , les tourmens que le poète a soin d'attacher au crime , et surtout le tendre intérêt que nous inspire l'innocence , nous font communément ha!r les forfaits, lors même que nous admirons la force d'âme et le courage qui les ennoblit à nos yeux. Il n'y a que l'égarement des passions compatibles avec un bon naturel qui nous cause une pitié tendre : et alors c'est à la bonté malheureuse que nous donnons des larmes , c'est la perte

ig6 'pathétique. *

de la vertu , de Tinnocence , que nous pleurons ; jamais le vice n'intéreèse.

Il faut avouer cependant que la bonté morale du pathétique est relative 4 l'objet pour lequel le poète nous émeut : et si la sensibilité qu'il exerce peut devenir nuisible ou vicieuse, comme dans les peintures de l'amour illicite, cet exercice n'est pas aussi salutaire à de jeunes âmes, que lorsqu'elle a pour objet ' Famour conjugal, l'amitié, l'humanité, la piété filiale ^ ou la tendresse paternelle. Une chose incompréhensible, c'est le peu d'usage que nos poètes avaient' fait, avant Voltaire , de ces moyens vertueux et puissans d'intéresser et d'émouvoir. Lorsqu'il s'est ouvert cette source sacré(S, il l'a trouvée pleine, et si abondante , qa'eu soixante ans il n'a pu la tarir. C'est là qu'il reste à puiser après lui : car, à vrai dire , le pathétique qu'on pouvait tirer de l'amour ne laisse plus, après Racine et Voltaire lui-même , que de petits ruisseaux échappés de la source qu'ils semblent avoir épuisée.

Quoi qu'il en soit , comme en poésie Timpression du pathétique est vague , fugitive et sans objet déterminé; ou plutôt, comme

son obj^ actuel , 6a fin prochaine est le plaisir; que le poète n*a d'ailleurs aucun intérêt de rendre vicieux le plaisir qu'il nous cause ; que sa gloire même la plus pure est attachée à la botité morale de ses moyens; qu'à Tàmbition d'être aimable et intéreasaxit se joint^ s'il n'est pas dépravé , celle de se montrer honnête , on est presque assuré qu'en lui le talent d'émouvoir n'aura rien de pernicieux.

Il n'en est p^ de même en éloquence. Un factieux , un fourbe , un fanatique , un furieux^ un homme vénal et jfcrvers, animé par sas passions ou par .celles de ses,cHéns , peut les communiquer à son auditoire, à ses ju^pe<i; et de l'impression* aoudaiae et rapide qu'il aura feite , peut dépendre l'état., .l'honneur , la vie d'un citoyen , le sort d'une far mille, la destinée d'un empire. L'kommc vertueux an contraire peut , avec le même flambeau, rallumer . toutes les vertus. Sans la bataille de Giéronée , Démosthène«iît sauvé la Grèce; si les deux Grecques n'avaient pas été massacrés , Rome n'avait plus de tyrans ; si, dans le parti de Catilina ou dans celui de Chavks i", il se fût trouvé deux hommes plus éloquens que Cicéron et que Cromwel ,

l^i PATHETIQUE.

Rome était perdue ^ Charles était sâuyé ; si Marc-Antoine ) 1^ triumvir, n*eût pas connu les grands moyens deV éloquence pathétique ^ César n'eût pas éié vengé.- Et dans le barreau ancien et moderne, combien de fois et le juste et riftjuste, indifféremment soutenus d'une éloquence pathétique, n'ont-ils pas triomphé ou succombé par elle ?

L'entendement est une faculté froide et passive : il obéit , dans le silence des passions , à la vérité^ à l'évidence y et alors sans doute il suffit de convaincre pour entrainer. De même, une sensibilité , une vivacité modérée , dans des âmes paisibles et daos des esprits calmes , les dispose à hi persuasion , et avec eitx on est en état de bien sertir la vérité, lorsqu'au talent de la faire connaitre on joint le don de la faire aimer. C'est dans la première de ces deux hypothèses que Bourdaloue a écrit ses sermons; c'est dans la seconde que Fénélon a composé le TélSmaque, et, Massilïon le Petit-Caréme ; et contre de faibles obstacles, il serait inutile , il serait ridicule d'employer de plus grands efforts : car en éloquence , non plus qu'en mécanique , il ne doit jamais y avoir d« mouvement perdu ;

path:étique. i^

puissance , levier, résistance , tout doit être proportionné.

Mais iorsqu'en même temps on a desYérités pressantes , d'importantes résolutions à faire passer dans les âmes , et dans son auditoire une extrême ' inertie à vaincre , oti de grands mouvemens à contraindre et à réprimer, ou nne longue obstination , ui|e forte inclination à combattre et à renverser , enfin une niasse d'obstacles à ébranler et à détruire , ou une violente impulsion à repousser, à surmonter ; alors l'éloquence a besoin du bélier et de la baliste.

Le reproche, l'objurgation , la honte, la vue de l'opprobre où d'un plus grand péril , l'enthousiasme de la gloire y l'enivrement que peut causer l'espérance d'un meilleur sort , sont nécessaires pour réchauffer des âmes que • la crainte a glacées , pour relever des âmes que les revers ont abattues , pour eiixiter des âmes que rindaience et la sécurité ont engourdies dans le repos.

Il en est de même des mouvemens d'indignation, de commisération, d'effroi, d'horreur, de hain'e , de vengeance , utilement et ^ dignement employés , soit pour ramener, soit

pour entrainer Fauditoire , le pousser oa le retenir.

Si donc Torateur est lui-même intimement persuadé de Tutilîté de ses conseils , de Timportance de son ol]jet , ou de la bonté de sa cause ', et qu'il trouve ou son auditoire ou ses juges aliénés ou inclinés vers l'avis contraire, prévenus d'affections injustes ou de séduptions funestes , énius de passipns qui peuvent égarer ou dépraver leur jugement, il est de son devoir d'elfacer ces impressions par des impressions plus profondes, d'opposer à ces niouvemens des mouvemens plus forts , de miettre enfin , daus la balance de l'intérêt ou de l'opinion, des contre-poids qui rétablissent l'équilibre de l!équité. Un arbre courbé .par le vent est redressé par un vent contraire, ou par la contention d'un effort opposé.

Si l'orateur voit d'un côté des vérités de sentiment favorables à l'innocence, ou à la faiblesse excusable, ou à l'imprudence cré~.

dule, ou à l'erreur inévitable; et de l'autre c6lé des principes de forme, des règles de droit , des maximes de politique ou de jurisprudence , qui portent le juge à s'endurcir, pour user de cette rigueur dont l'éscès rend injuste

PATHÉTIQUE. aoi

la justice même ; alors encore fant-îl bien re« courir aux sentimens de la nature pour apmol-' lir la dureté des lois. ^

De là, dans Téloquenoe, l'usage légitimée de la force des passions , même des passions "vicieuses , comme l'envie et la colère , et à plus forte raison des passions honnêtes, comme Tamour de la louage , la crainte >de Topprobre^ la commisération , l'indignation contre l'orgueil , Thorreur de l'oppression , de la violence et de Tinjure : de là le droit de présenter, d'exagérer aux yeux de l'auditoire tout ce qui peut Fintéresser et Témouvoir en faveur du faible , de l'innocent , du malheureux.

Jusque là rien sans doute n'est plus digne des fonctions de l'orateur que l'éloquence pathétique.

Mais ce qui la rend dangereuse et redoutable, c'est qu'avant même de|Ia juger il faut l'en tendre , et par conséquent s'y exposer avant que de savoir si c'est la bonne ou la mauvaise cause qu^eUe arme de tous ses moyens.

Le barreau , la tribune , sont une arène où la première loi du combat, entre les contendans , est que les armes soient égales. Le pathétique est donc permis, do droit à tous les

ao4 PATHÉTIQUE.^

dit-il d'avance , h quoi bon ces cris et cette contention de voix ? Et plus haut : « Quant au torrent de larmes qui coulera de ses yeux ^ quanta ses accens lamentables , répondez^ lui, etc. Déraosthène avait donc coutume d'en user ainsi pour émouvoir son auditoire : sans cela , Eschine aurait prédit en insensé ce qu'allait faire Démosthène , et le peuple l'eût baffoué.

Chez les Romains , lé pathétique étaiîle sublime de Téloqûence. Quis enim nescit maximam vim exister» oratoris in hominum mentibusvelad iram aut ad odium , aut ad doîorem incitandis , vel ah kisce Usdemper^ motionibus ad lenitatem misericordiainque revocari, ( De Orat )

Et en effet , dans un pays et dans un temps où les factions , les partis , les brigues , les vexations dans les provinces, le péculat , les crimes de lèse-majesté publique , les discordes civiles , les haines peuplaient les tribunaux d'acctrsafetirs et d'accusés; où la violence, Tusurpation , le meurtre , Tempoisonneftftftt , le sacrilège , étaient de*- actions journalières ; où lecaractère national, l'esprit de domination et d'autorité arbitraire , présidaient dans lés tribun au]t ,

J»ATHÉTI<2UE. 2o5

Parcere tuhjeotis et deècUare svpcrioe,'

OÙ tous les juges , le sénat , le peuple , les préteurs , jusqu'aux chevaliers , se regardaient comme des souy^aîns , arbitres de là loi , et libres d'exercer ou la rigueur ou la clémence ; l'art d'émouToir, d'irriter, de fléchir, de rendre l'accusé intéressant ou odieux , devait être plus nécesi^aire et plus recommàndable que l'art d'instruire et de convaincre.

Aussi voit-on' que les lumières du philosophe et du jurisconsulte , que la sagesse et l'habileté même de l'homme d'état , sanft l'éloquence des passions , étaient comptées pour peu de chose dans les talens de l'orateur. Dire ce qu'il fallait, et le dire à propos, était l'affatre de la prudence ; mais le dire comme il fallait pour remuer, pour irriter, pour apaiser son auditoire , pour le remplir d'indignation , de ' douleur , de compassion , c'était l'affaire du génie et le triomphe de l'éloquence.

A des lois on trouvait sans peine à opposer des lois, à des indices des indices, à des raisons et à des vraisemblances des môjen»

non moins spécieux ; mais lorsqu'une fois le péLtkétique s'était saisi des esprits et des

aa6 pathJé TIQUE.

âmes , rextréme difficulté de Vaxt était de les

lui arracher.

Ecoutez Cicéron parlant de ce genre d'éloquence : Quo perturbantur animi et concitantur, in quo uno régnât oratio. Il le peint comme il l'employait , entraînant et inrésistible : Hocvehemens^ incensum, incitortum ; quo causœ eripiuntur; quodquum rapide fertur, sustineri nullo pacto potest : et il en cite pour exemple l'ascendant qu'il lui ayait donné, a Dans ce genre , dit-il , malgré la médiocrité et la faiblesse de mes talens, je ne laissai pas d'exercer encore un assez grand empire , et de mettre souvent mes adversaires hors de défense. Hortensius , tout grand orateur qu'il était, chargé de plaider pour Verres son ami, n'eut pas la force de me répondre.

Catilina , que j'accusais devant le sénat , fut réduit au silence. Dans une cause particulière, maifi importante et grave , Curion le père , ayant commencé de parler, succomba tout à coup , et prétexta que , par un poison qu'il avait pris , on lui avait ôté la mémoire. »

Comme Y éloqaenct pathétique tient encore plus de la nature que de l'art , elle avait p«'is naissance dans Rome avant que l'art y fût formé. Mais l'art > en se perfectionnant , ne

fit que raffîner «t renchérir encore sur les moyens donnés par la nature d'intéresser et d'émouvoir.

Dans ce dialogue , que je voudrais répandre tout entier dans mes articles sur l'éloquence , dans ce dialogue où Ciceron a mis en scène Marc- Antoine et Crassus raisonnant sur leur art , il faut les entendre se rappeler Tun à l'autre les effets étonnans que leur pathétique a produits. C'est là qu'on voit ce que j'ai dit dans l'article Orateur y que le juste et l'in* juste, le vrai , le faux , le crime , l'innocence^ tout leur était indifférent ; qu'une b^nne cause était pour eux celle qui prétait à leur éloquence de» moyens de troubler l'entendement des juges , de leur faire oublier les lois et de les remuer au point que la passion , dominant leur raison et leur volonté même , dictât seule leur jugement. Êihil est enim in dicendo majus ( disait Antoine à l'un de ses disciples ) quant ut faveat oratori is qui audiety utque ipse sic moveatur ^ ut impetu quodam animi et perturbatione , magis quam judicio aut concilio , regatur.

Le même Antoine avoue à Sulpicius qB'il a gagné contre lui la plus mauvaise cause; il dit comment il s'y est pris, comment il a fait

2o5 PATHÉTIQUE.

succéder la douceur à la yéhémenlce : Tune admiscere huic generi orationis vehementi atque atroci genus illud alterum,,., lenitatis et mansuetudinis cœpi: comment il a triomphé de faccusation , plus par Témotion des âmes que par la conviction des esprits : Ita magrs affeciis animis judicum quàm docds , tua , Sulpici, est à nobis tum accusatio vicia.

Maïs la grande leçon qu'il donne slûj jeunes orateurs , c'est de se pénétrer eux-mêmes des sentimens passionnés qu'ils veulent communiquer aux juges. Ut enim nulla materies tam facilis ad exardescendum est , quœ , nisi admoto igni , ignem concipere possit ; sic nulla mens est tam ad comprehendendam vint oratotis parata , quœ possit incendi , nisi inflammatus ipse ad eam et Tirdens ac- ^esserit. Et c'est là qu'il fait cet éloge si beau de l'éloquence de Craissus:. Quœ, me , Hercule , ego , Crasse y quum a te tractentur in causis y horrere soleo: tanta vis animi y tantus impetus , tantus dolor, oculis y vultu , gestu y digito denique isto tuo significari solet ; tantum estflumcn gravis simorum optimorumqueverborum tam integrœ sententiœ, tam verœ , tam novcè y tam sine pigmentis fucoque puerili ; ut mihi non solum tu in-

eendere judicem ^ sed ipse ardere videaris, W 6st impossible , dit-il encore , quo Tai^di- . tetir soit ému , si l'orateur ne Tes t pas. "Bequé fieri potest* vit doleat is qui audits ut ode rit ^ ut invideat , ut pertimcscat aliquid , ut ad ftetùm misericordiamque deducatur , nisi omnes ii motus quos orator adhihere volet ^ judici , in ipso oratore impressi esse atque inusti videantur. Pour moi , ajoute-t-il , je " n'ai jainais su inspirer que ce que j'ai" profoodëment senti, ffon ^ me Hercule , unquam ctpud jùdices aut doîorem , aut misericordiam , aut invidiam , aut odium ea;citare .

dieendo volui y quin ipse , in commovendis j'udicidus y iis ipsis sensibus tid quos illos adducere vellem , p^nnoverer. Il se repré^ sente déchirant la robe d*Aquilius , et montrant aux juges les cicatrices dont sa poitrine était couverte. Ce ne fut pas, dit>il , sans une grande émotion et sans un accès de dou~ leur que je risqtkai cette action hardie; Qùem enèffn ego -consulem fuisse , imperatorem ornàtum a Sehata ^ ovantem in Capitolium as^ cendissé meminissemy hûnc quum a/flictum, debiUtatum , mœrentem , in summum dis-cnmen adductum vidèrent , non prius sum .

ronattts miscricordiam alOs commovcre ,

aïO PATHÉTIQUE.

quam misencortiia sum îpse captas, Sensi quidem tant magnopere môveri judices , quum excitavi mœstum ac sordidatumsenem^ et quum ista feci,,. non arte.,. sed motu magno animi ac dolorç , ut discinderem

tunicam , ut cicatrices ostenderem rfon

fuithœc sine meis lacrymis , non sine dolore magna miseratio , qmniumqûe deorufn , et hominum , et civium , et sociorum implo^ ratio .'. quitus omnibus verbis , quœ a me tum sunt habita , si dolor abfuisset ,meus , non modo non miserabilis , sed etiam irri" denda fuisset oratio mea, ( De Orat. )

Il se complaît à rappeler les scènes pathétiques qu*il a jonées dans ses péroraisons. Qua nos ita dolenter uti solemus , utpuerum infantem in manibus pérorantes ienuerimus; ut , alia in cctusa , excitato reo nobili , rf«blato etiam filio parvo , plangore et lamen-* tatione compleremus forum.

'Mais il ne sagit pas seulement de savoir inspirer la commisération; il faut, dit -il ^ savoir de même irriter , apaiser les juges.

Sed etiam ^stfaciendum ut irascatur judex , midgetur y invideat,faveat^ contemnaty admiretur^ oderit , diligat , cupiat, satietaie afficiatUr , speret, metuat, lœtetur^ dokat:

qua in varietate , duriorum , accusatio suppeditabit exempla ; miiiorum , defensiones meœ. ( Orat. )

Ainsi, rorateu? se regardait comme iin homme tout dévoué à son client ; et son devoir , sa foi, sa probité, son honneur, consistait à le bien défendre : Quitus rébus adducti yCtiam quum^alienissimos defendimus^ tamen eos aliénas, si ipsiviri boni vobimus haberi, existimare nonpossumus. (De Orat.)

Mais le sûr moyen de n'employer jamais \e pathétique inutilement et à froid, c'est de le réserver aux causes qui en sont susceptibles, et de $'en abstenir dans celles où les esprits trop aliénés en repousseraient l'impression : Primum considerare soleo, dit Ahtoine, postuletne causai nam neque parvis in rébus adhihendœ sunt hœ dicendi faces , neque ita animatis hominihus ut nihil^ ad eorum mentes oratione flectandas y prqfifere possimus; ne aut inisipne autodio dignipu-' temur, si aut tragœdias agamus in nugis, aut. conve^llere adoriamur ea quœ non possunt cômmoveri, (De Orat.)

C'est une étude intéressante pour l'orateur, et plus sérieuse encorp pour lès juges, que de Toir,.dans ces livres de rhétorique, de com-

bien de manières on pent s'y prendre pour les séduire, les étourdir, les égarer dansleurâ jugemens , et soulever en eux toutes les passions contre l'équité naturelle.

De toutes ces passions , il parait que l'envie était celle dont les Romains étaient le plus facilement et le plus ardemment émus ; et à la manière dont Cicéron enseigne à l'exciter^ on peut ju^r de ses recherches dans l'art de re- * muer les autres. Invident komines meixime paribuSy aui in/erioribus , quum se relictos sentiunt, illos autem dolent evolasse, Sed etiam superioribus invidetur sœpe vekemen" ter; et eo magis, si intolerantius sejactant^ et œquabiUtatem communis Juris , prœstantia dignitatis aut fortunée suce , transeunt : quœ si inflammanda sunt , maxime dicendum est non esse virtute parata , deinde etiam vitiis atque peccatis; tum si eranthonestiota, atque graviorù , tamen non esse tanti uUa mérita, quanta insolentia hominis quantumque fastidium, ( Ibid. )

Il'est donc bien vrai que l'éloquence pathétique fiit dans tous les temps au barreau une éloquence piperesse , comm e l'appel le Mon tagne ; • et l'on né saurait trop recommander aux juges d'en étudier les tours et d'adressée*

PATHÉTIQUE. ai3

de fprce^ pour apprendre à s*eir -garantir.

Voyez Babreau.

Le pathétique de la chaire a pour moyens la crainte, l'espérance, la tendre piété, la commisération pour soi-même et pour ses semblables , le grand intérêt de l'avenir. On en voit peu d'exemples dans nos célèbres ora- ,teurs : ils semblent «ioit uôe sorte de pudeur qui les modère et qui les refroidit. En se livrant aui grands mouvcmens de l'éloquence, ils croiraient prêcher en missionnaires, et c'est alors qu'ils seraient sublimes. Bossuet ne l'a jamais été plus que dans l'oraison funèbre d'Henriette; Massillon est fort . au-dessus dé lui-même dans son sermon du pécheur mourant : si Bourdaloue avait eu autant de chaleur dans ses mouvemens et dans ses peintures , que de vigueur dans ses raisonnemens , rien jamais , dans ce genre ,. ne l'aurait égalé. ' ^

^ C'est donc en effet dans les missionnaires qli'ît faut chercher les grands mouvemens de V(^o({iietice pathétique ; et il reste un moyen de porter le talent de la chaire plus loin qu'il n'a jamais été ; c'est de composer comme Bourdaloue, d'écrire comme Massillon , et de se livrer aux mouvemens d'une âme profondément émue y comme Bridaine.

ai4 ' pÉRïOD*.

Art oratoire. Cicéron , dans son livre du parfait orateur, a donné une attention sérieuse au nombre^ et singuHèrenient à la période, H en recherche l'origine , la cause , la nature et l'usage.

La période fut inventée par les rhéteurs qui , dans la Grèce , avaient précédé Isocrate; mais ce fut lui qui la perfectionna, en donnant au nombre plus de naturel et d'aisance , et en corrigeant l'abus immodéré que les inventeurs en avaient fait dans un style trop compassé.

Ce qui donna lieu à, cette invention , ce fut la prédilection de ^oreH^e pour certaines ^ mesures et pour certaines cadences que le hasard avait fait prendre à l'élocution oratoire, et sa répugnance pour un amas informe de phrases tronquées et mutilées , ou immodérément diffuses. Mutila sentit quœdam et quasi decurtata; quibus ^ tanquam debito frauder iur, offenditur : producdora alia et quasi immoderatius excurrentia, ■ Ainsi , jusqu'au temps d'Hérodote , le style nombreux et périodique fut inconnu; mais, comme le hasai*d en produisait les formes , «^

pÉEioDE. ai5

que la nature en indiquait l'usage , Tobseryation donna naissance à Tart. Herodotus et eetdem superior œtas numéro caruity,,,. nisi quando temere ac fortuito.,,, Notado naturœ et àninuidversio peperit artem. Mais l'esprit , autant que Toreille , dut indiquer les formes de la. période; et le sentiment de l'harmonie ne fit que la perfectionner : car la pensée porte ayec elle ses parties , ses intervalles^ ses suspensions et ses repos ; et comme elle nait dans l'esprit à peu près revêtue des mots qui doivent l'énoncer, elle indique au moins ia forme qui loi est analogue, ^nte enim circumscribitur mente sententia^ confestimque verba concurrunt , quœ mens eadem, qua nihil est celcrius j, statim dimittit, ut suo quodque loco respondeat :

quorum descriptus ordo aliits alia terminatione concluditur; atque omnia illa et prima et média verba spectare debent o^ uUimum.

Voilà donc la période y aussi bien que l'incise , indiquée par la nature et prescrite par la pensée : en sorte que , si la pensée n'est qu'une perception simple et isolée , la phrase le sera comme elle ; mais si la pensée est elJ' même un composé de perceptions corres* dantes et liées par leurs relations récipr

il faut bien que les mots qui doivent Texprîmer conservent les mêmes rapports, les' mêmes liaisons entre «eux.

Cependant , comme les rapports et les liaisons de nos Idées peuvent être ou expressé* ment indiqués , ou sous- entendus ^ et que l'esprit , poup apercevoir que deux idées se correspondent , ou que Fune émane ou dépend de l'autre , n'a souvent besoin que de les voir se succéder sans liaison expresse, alors celui qui les énonce est Kbre ou de les lier dans son style , ou de les détacher , et ici l'art commence à exercer le droit de modifier la la nature.

Mais l'art lui-même n'agit pas sans raison , et ses règles , pour corriger et pour embellir la nature ,, sont prises dans la nature même. ILe style pérîoifique^tle style concis ne doivent donc pas s'employer indifféremment et sans choix.

lo Ni Tun ni l'autre ne doit être trop continu ; le style coupé serait fatigant pour Pes* prit, qui ne veut pas travailler sans cesse à découvrir , entre les idées , ,des rapports que les mots ne' lui indiquent jamais ; de plus il serait ^ pour l'oreille,, rompu, raboteux, cahotant^ et , ce qui n'est pas supportable , dur

«t ihonotonc à la fois. Le style périodique , dans sa continuité , aurait aussi trop de mo- ' notonie : il serait lâche , difliis , traînant , et par le nombre d*încidens quUl emploîrait pour s'arrondir , et par le soin de marquer sans cesse les liaisons , même les plus faciles à suppléer par^ la pensée ; il manquerait de naturel ; et en décelant, dans sa construction, trop d*étude et trop d'artifice , il détruirait la confiance , qui seule nous dispose *a la pe|:suasion. Enfin , quoiqu'il ne soit pas vrai qoLVLne période soit une élocudon qui se prormnce facilement tout dune haleine , cependant , comme les ^eihi-repos qui séparent ses membres ne donnent lieu qu'à une respiration pressée et pénible à la longue , si l'orateur , ^ par intervalle , n'avait pas de repos absolus plus fréquens , il souffrirait et il ferait souffrir.

2® Soit rincise , soit la période , il y a pour Tune et pour Tautre une juste longueur. L'incise est dans sa force, dit Ci(^éron, lorsqu'elle est composée de deux ou trois mots : elle en peut avoir davantage ; mais il ne veut pas la réduire à un seul. Et en effet , il faut qu'un mot soit bien frappant pour faire seul une», impression vive. La période doit pouvoir étrt Tomt tx. 13 ^

saisie ^nsçmble et comme 4*Uû caup d*œil : sft mesure est doue limitée pair ia faculté commune d'apercevoir e^ d'embrasser tout le cercle d'une pensée ; Cicéron la réduit à Fétendtie de quatre vers hexamètres , et dan* les exemples qu'il en donne , elle ne s'étend ^re audelà. Pans no.tre langue, elle a fréquemment retendue de huit de uos yers héroïques, c4 ses ^neu^bres ,' sans affecter une parfaite symétrie , ne laissent ps^s d'avoir eatre eux um sprte d'égalité. *

30 L'inc\se etlsk période doivent êfare nombreuses, : l'iAeisiç , d'auta«t pJua qu'elle eet phi» isolée et plus frappante ; la période , pour captiver Toreille et se ooncilier sa faveur.

De quelle importance, nous dica-t-on, peut, être le suffrage de l'oreille pour qui ufi /xieftt pas. amuser un auditoire oisif avec : une doquence vaine , mais instruire , persuade» , convaincre , émouv4)ir uu auditoke sérieusement occupp ou de grands intérêts ou de yérrites importantes,? Que f»ifr alors la meaire , Iq nombre , la farflie de la phrase , à la. for» de la pensée et à ceUe du sentiment ?

Celui qui fait cette question iie sait doac^

pas combien l'ime , l'esprit , la rai&on même

. spu^ dominas par les. sens ? S'il tsroîA ka af^-

pÉtiiobE. àï^

fectioR6 itttiiiies , ou d'un auditoire bu d^un juge , indépendailtes des impressions ùiiteh sur leurs oreilles , il doit les croire indépendantiF^s des impressions que -reçoivent Içurs yeux : pour lui, Faction même de l'orateur , l'expression du geste , et du visage , et de la Toix , 'est donc étrangère à Téloquence , et ce que les deux fiommes de l'antiquité , Dé~ mostliène et Cicéron , regardaient comme la partie la plus essentielle de leur art , lui est inutile et superflu. Malheur à Tinnocence , à la justice et à la vérité , si elles ont pour ad- Yjersaire un orateur qui parle aux sens , et pour défenseur un philosophe qui pense ne dé Voir parler qu'à Tesprit et .à la raison î

Mais quel que soit le charme et le pouvoir d'un style harmonieux , est- il raisonnable àé le chercher dans les langues modernes , dans lès langues sans prosodie et privées de Tinversion ?

Quant à la prosodie , il n'est aucune langue qui n'en ait une plus où moins décidée , et dont un habile écrivain ne puisse tirer avantage. Pour l'inversion, j'avoue que, du côté de Tharmonie , elle est d*un prix inestimable ; mais dans les langues où l'orateur n'a pas le l^hoix de la place des mots , il a du moins Iç

choix des mots eux-mêmes et des tours qui , dans la syntaxe , sont les plus dociles au nombre. C'est avec ces deux seuls moyens de façonner Texpression , que Racine et Massillon ont su la rendre harmonieuse. Ceux donc qui regardent comme puéril où infructueux le soin de se former l'oreille au choix du nombre , du mouvement , de la coupe de style indiquée par la nature , n'ont qu'à lire attentivement les vers de Racine et la prose de Massillon , comme Massillon et Racine lisaient Cicéron et Virgile.

40 L'incise et la période seront placées par la nature même, c'est-à-dire en raison de

, leur analogie avec l'image ou le sentiment , avec l'impulsion donnée au style par les affections de rârae , par la succession des idées et par le mouvement, plus lent ou plus rapide, plus soutenu ou plus entrecoupé, qu'elles impriment au discours. • ' ,

Dans des harangues, dont le genre est modéré , tranquille , sans contention , sans passion , le style périodique est naturellement placé , et lors même que l'artifice en est sensible, il ne nuit point à l'orateur: Nam quum

• is est ûuditor , qui non vereatur ne compositœ orationis insidiis suafides attentetur ,

gradam quoque habet oratori voluptati au^ rium servienti.

Dans Téloquence du barreau , le style périodique ne doit point dominer : Si enim sernper utare , quum satietatem afferi , tum quale sit eiiam ab imperitis agnoscitur ; detrahit prœterea aclionis dolorem , aufert humanum sensum etctoris , tollitfunditus veri- Utietn et fidern. Mais il ii*en doit pas être exclu. Dans la louange, où il s'agit d'amplifier , avec magnificence , dans une narration qui demande plus de pompe et de dignité que de chaleur et de patLétique , dans l'amplification en général , la période est d'un usage plus convenable et plus fréquent : Sœpe etiam in ampUficanda re, concessu omnium ffunditur numerose et volubiliter oratio. Idautem tune valet y quum is qui audit ab oratore jarri obsessus est ac tenetur. Mais nulle part il ne faut négliger de varier les mouvemens du style , et lors même qu'il est le plus susceptible des développemens de \2l période , comme dans les péroraisons , Cicéron recommande d'y mêler des incises.

Le style coupé , ou en incises , convient à rénumération , à la gradation , aux descriptions animées , à l'accumulation , à l'argu-

iiaî PÉRIODC.

raentation . pressante , aux môWenîeiiis passionnés ; Heef enim ( incisa ) ifi veris causis maximam partem ôrationis obtinent. Mais Cicéron demande aussi qu'après un certain nombre de ces phrases coupées ,- il en succède ^ une qui ait plus de consistance , et qui leur serve de clôture et d*appui. Deindeomnia , tanquam crepidine quadarn^ comprehensiofie longiore sustinentiir.

Quant à la facilité de passer de la période à l'incise , le moindre exercice la donne. Il suffit de retrancher le lei*me qui exprime le rapport et la liaison deô parties de \2i période. Alcars chacune d'elles fera un sens fini, ffis igitar singulis versihus ( hexametrorum instar) quasi nodi apparent continuàtionis ,, quos in ambitu conjungimus, Sin membratim volàrnus dicere^ insistimus : idque, qtium opus est y qb isto cursu invidioso facile nos ^ et sœpe disjungimus.

Mais dans quelque genre d'éloquence qu'on emploie le style périodique , il faut que la nature semble elle-même l^avoir placé et eii avoir marqué le nombre. Compositione l'Astructa verba sint, ut numerus non quœsitus , sed sequutus esse pideatur, Cicéron veut que le nombre soit lent dans les expo-

sitlons , rapide dans les contentions : Cursum contentiones magis rèquirant; expôsitiones remnïy tardiiatem; et ii indique les différeps moyens de précipitei* att de ralentir lai période.

Il est quelquefois n<^cessaite d*âbréger la phrase ou de l'étendre, uriiquiement pour contenter Toréille . Sœpe accidit ut aut citius insistendum sit , dut longiu^ procedendùm, rie hreyitas defrauda^se aûres videatur , àut tongitudo obtudisse. Il n*y a personne qui n^ait senti cette vérité en écrivant; mais ce ne doit jamais être en employant des mots parâ^ sires et superflus. T^e verba trajiciamUsaperte, quo melius aut codât ant volvatur àratîo.

Cicéron n'était point de TaviS de ceux qui tenaient que c'était assez que le nombre fût* sensible à la chute àe^ périodes ; et Ton volt que non seulement il s'appliquait à frap^et roreille en débutant, et à- la satisfaire en terminant sa phrase par ttne chute harmonieuse, mais qu'à tous les sens suspèidtlùs il pla'çait un nombre mafrqué., Pieriqwg censent cadere 'iàrttum numérosé oportèré , terminarique s^ntentiam. Est auterh , ut id maxime dé- (Seàt; Ttori îd sobim,,,. Quarc , quum,aurès extremum semper expectenlf in eoqiie ac-^

quiescant, id vacare numéro non opportet; sed ad hune exiium iamen a principio fieri débet verbarum iUa comprehensio , et tota a capite ita fluere , ut ad extremum veniens ipsa consistât.

Il recommande singulièrement de varier 'les désinences : In oratione prima pauci cernunt, postrema plerique : quœ quoniam apparent et intelliguntur, varianda sunt; ne aut animorum judiciis repudientur, ne aurium satietate.

Tels sont, à l'égard du stjle périodique , les préceptes de Fun des plus harmonieux écrivains en éloquence ; et dans toutes les langues il est possible dé profiter de ses leçons.

Si Ton veut avoir sous les yeux la formule de la période française , en voici des exemples. ^

Période à quatre membres.

Pourquoi voudriez-vous être respecté dans vos malheurs ; pourquoi voudriez-vous que tonnât sensible à vos peines; vous quiy dans . vos prospérités avez montré tant d insolence; vous qui n*avez jamais accordé une larme , un regard aux infortunés ?

Période à trois membres.

Pourquoi voudriez-vous être plaint et respecté dans vos malheurs ; vous qui, etc.

Période à deux membre^.

Pourquoi voudricz-vous éttv respecté dans vos malheurs; vous qui^ dans vos prospé^ rites , ave fi montré tant d'insolence ?

Rompez* la liaison , et dites : Fous n'avez montré que de r orgueil dans vos prospérités. Fous ri avez pas droit de prétendre qu'on respecte votre infortune. Alors vous aurez des incises.

Il y avait y du temps de Cicéron^ des hommes ; ou sévères ou envieux , qui trouvaient trop d'artifice dans le style pénodique, Nimis enim insidiarum , disaient-ils , ad capiendas aureSf adhiberi videtur ^ si, etiam in dicendOy numeri ab oratore quœruntur.

Il y en avait d'autres qui n'y voyaient que de l'art , et qui n'en sentaient point l'agrément et le charme. C'est de ces ennemis d'un style harmonieux^ périodique , arrondi, numerosœ et aptœ orationis ; c'est de ces artisans d'un

5tyle,inforrae etraboteu^ [ipùinfmcta etamputata loquuntur) que Cicéroii disait : Qucls aures habeant, aut quid in his hominis simile sit nescia, « Mais quelques oteilles qu'ils aient , les miennes sapl^isent , ajoutait- jl , au sentiment du nombre et à la forme régulière et complète de \sk période , et ne peuvent s'accoutumer ni à des phrases estropiées , ni à des phrases redondantes : Mece quidem et per~ fecto completoque verborum antbitu gàudent^ et curta sentiunt\ nec amant tedaAdantia,

» Ces détracteurs de \^ période ^pou&nïy 9x1 Cicéroa, trouvent plus beau un style dur , rompu et mutilé. Mais si la pensée et l'expression ne perdent rien de leur justesse à rouler ensemble jusqu'à leur repos , pourquoi vouloir que le style boite ou s'interrompe à chaque pas? Sin probœ res , lecta verba, quid est cur clàudicare'aut insistere oratio-nem malint, quam cum sentenUa paritet ea^currerePCetXe période^ qtii leur est odieuse , rie fait autre chose que d*embrasser la pensée dans un cercle de mots régulier et complet.

Hic enim invidus numerus nikil offert aliud, nisi ut sit aptis vetbù comprehensa serttentia, »

Par parenthèse , il est assei plaisant que

ctiinvidus numems ail fait dire à quelqu'un que la, période est fille de l^ envie. Mais con~ tiI^^ons d'écouter Cicéron.

« Nos anciens s'occupèrent, dit-il, de la pensée et de rea^pression^ avant que de songer aji, nombye ; car ce qu'il y a dé plus nécessaire et dçp^us facile en m^me temps , est, ce qu'on invente d'abord* Na^m quod et facilius est ^t f^¥i§is necessarium , id semper ante cog-- > nosciUs/. Mais dès qu'Q^ eut trouvé la période , tous les grande orateurs l'adoptèrent : qucfyi(9venf0^ çmnes usas mckgnos oratores videmus. Que si ses détmcteurs ont des oreilles assez ixibuo^àines^ assez sauvages pour en méconnaître le cbàrme, n'y a-t-il au moins, rien qui les frappe dans l'exemple et Fàuto- T\\é des plus savans naahres de l'art? Quodsi adirés ta^i. inàumanas tamqtte agreste» ha^ b»nt\, ne dQctissimxM?um quident uirorum eos, moneièit. ams^rita» ? Ces G^»(eitv& blémenl ceu3^ qu'ils ne peuvetitpaâ s* imiter et oe qu'ils* > nJfHH point: l'ast.de fmséiefks uitupemnt qui ctpti^feè.fimia.pronnHciant: ^\:'û ne leur si;^^ pas qu'on s'abstienne de mépriser leur im^.

pwsancet ^ .ils e^d^nt) cfi^'on l'kpplaitdifise : quodquinonpossunlj non est ei& satis non ^^nitoami , laudad eikm volant»

2a8 PERIODE.

» Mais qu'ils essaient de composer quelques morceaux d'une prose nombreuse. S'ils excellent une fois dans ce genre d'écrire , on pourra croire qu'ils n'y ont pas renoncé par désespoir , mais qu'ils le blâment sincèrement et le négligent à dessein : Atque ut plane genus hoc quod ego laudo contempsisse videantur, scribant aliquid vel isocratico more , s^el quo Eschines aut Demosthenes utitur ; tum illos existimabo , non desperatione formidavisse genus hoc , sed judicio refugisse.

Et moi ; de mon* côté , je trouverai , dit-il , quelqu'un qui fera de leur prose rompue et dispersée : facilius est enim apta dissolvere , quant dissipata connectere, »

Mettez la période musicjde à la place de la période oratoire : tout ce que Cicéron a dit de l'une se trouvera convenir à l'autre ; et vous verrez alors si c'est aux amateurs d'un chant périodique et régulièrement dessiné , ou aux partisans d'un chant tronqué , mutilé , sans dessin , sans liaison , sans unité y qu'a dû s'appliquer le passage quas aures habeant nescio.

Du reste , le mot àe période , en fait de

musique, est aussi usité qu'en parlant d'élo-

^ quence : les bons écnvains et les hommes

PliEORAISON. 229

instruits n'appellent pas autrement Ip cercle que décrit un chant dpnt les parties se développent et se renferment dans un dessin régulier «t fini. Voyez V Essai sur V union de la poésie et de la musique.

Page 1