IRONIE. I^S
Il faut la diviser , et dans ce beau projet , Ce prince est trop bien né pour vivre mon sujet. Puisqu'il peut la servir à me faire descendre , Il a plus de vertus que n'en eut Alexandre ; Et je lui'dois quitter , pour le mettre en mon rang , Le bien de mes aïeux>, ou le prix dé mon sang. Grâces aux immortels, Teffort de mon courage £t ma grandeur future ont mis Rome en ombrage. Vous pouvez l'en guérir , seigneur , et promptement ; Mais n'exigez d'un fils aucun consentement.
Le maître qui prit soin de former ma jeunesse Ne m'a jamais appris à faire une bassesse.
Ce sont ces traits de caractère qui faisaient dire à la célèbre Clairon qu'elle ne regrettait rien tant que de ne pouvoir pas jouer le rôle deNicomède. ^
" A regard de V ironie en éloge , elle est incompatible avec le style sérieux et noble : au moins n'en sais - je aucun exemple , et ne vois-je aucune façon de les concilier ensemble. Mais , dans le style familier , elle peut avoir de la grâce, d dans le tour de plaisanterie qu'on donne à la louange on sait éviter la fadeur. C'est ce qu'a fait Voiture dans une lettre au duc d'Enghien , sur la bataille de Rocroi.
« Monseigneur , lui dit-il , à cette heure que je suis loin de votre altesse, et qu'elle ne peut pas me faire de charge , je suis résolu
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de lui dire tout ce que je pense d'elle il y a long- temps , et qtw je n'avais osé lui déclarer... Oui , monseigneur , vous en faites trop pour le pouvoir souffrir en silence ; et vous seriez injuste^ si vqus pensie?; faire les actions que vous faites sans qu'ii^ en fût autre chose , .ni que Ton prit la liberté de vous en parler. Si vous saviez de quelle sorte tout le monde est déchai^G dans Paris à discourir de vous , je suis assuré que vous eu auriez honte , et que vous seriez étonné de voir avec combien peu de respect et peu de crainte de vous déplaire , tout le monde s'entretient de tout ce que vous avez fait. A dire la vérité, mgnseigneur , je ne sais à quoi vous avez pensé , et ç*a été , sans mentir , trop de hardiesse et une extrême violence à vous, d*avoir à votre âge choqué deux ou trois vieux capitaines que vous deviez respecter, qyand ce n'eût été que pour leur ancienneté ; fait tuer le pauvre comtç de Fontaines , qui était un des meilleurs hommes de Flandre, et à qui le princç d*Orange n'avait jamais osé toucher; pris seize pièces de canon , qui appartenaient à un princç qui est oncle du roi et frère de la reino , avec qui vous n'aviez jamais eu de différent; et mis en désordi:e les mçilleitres
ÎBONIE. I7'7
troupes des Espagnols qui vous avaient laissé passer avec tant de bonté!»
Cette espèce d'ironie^ agréable et flatteuse, s'appelait astéisme chez les anciens. On peut remployer une fois en sa vie ; mais pour peu que le tour en soit fréquent, il est usé.
178 JARC ON.
JAEGON.
// n*a manqué h Molière que d éviter le jargon et d'écrire purement , dit La Bruyère. Il a raison quant à la pureté du style. Mais quel est le Jargon que Molière aurait dû éviter ? Ce n'est certainement pas celui des précieuses et des femmes savantes ; il est de Tessenee de son suj^t : ce n'est pas celui d'Alain et de Georgette; il contribue -à caractériser leur naïveté villageoise , et à rendre encore plus saillant le ridicule de celui qui en a fiait les gardiens d'Agnès : ce n'est pas non plus celui que Molière fait parler -quelquefois aux gens de la cour et du monde; car il n'imite les singularités recherchées de leur langage , que -pour tourner en* ridicule cette même affectation : nulle recherche dans le langage du Misanthrope , ni du Chrisale des Femmes savantes, ni de Cléante dans le Tartufe, ni dans la prose de V Avare ; et ce que l'on appelle le jargon du monde , il le réserve à ses marquis. Je soupçonne dans La Bruyère un
- jargox. Ï79
peu de jalousie.de métier pour* le premier peintre des mœurs; et Ton s en aperçoit surtout à la manière dont il a parlé du Tartufe.
Scarron , dans ses pièces bouffonnes , employait un burlesque emphatique du plus mauvais goût. Ce jargon fait rire un moment par sa bizarre extrayagance ; ihais on a honte d'avoir ri.
Le jargon villageois a été heureusement employé quelquefois par Dufresny et par Bancourt : il est , par exemple , très-bien placé dans le jardinier de V Esprit de contradiction ; mais Dancourt, dont le dialogue est si vif, si gai , si naturel , s'est éloigné de la vraisemblance^ en entremêlant sans raison, dans les personnes du même état, \e jargon villageois et le langage de la ville : dans les trois Cousines , ses paysannes pairlent comme des demoiselles , et leurs pères et mères comme des paysans.
he jargon villageois a quelqtiefois l'avantage de contribuer au comique de situation , comme dans Y Usurief' gentilhomme : c'est là surtout qu il est piquant. Quelquefois il marque une nuance de simplicité dans les mœurs ; et' Molière s*en est habilement servi pour distinguer la simplicité grossière de Georgette , de
iSo JARG0 5.
la naïveté d'Agnès. Mais si le jargon villageois n*a p^s Tun de ces deux n^érites, on iera beaucoup mieiix de mettra U9 langage pur dans la bouche des paysans. L*ingénuité , le naturel , la simplicité même , n'a rien qui se refuse à la corrçctibn du langage. Ce qu'il j a de plus incompatible avec le jargon villageois , c'est un raffinement d'expression , une recherche curieuse de tours singuliers , ou de figures étudiées ; et c'est ce qui gâte le naturel des paysans de Marivaux. '
\AeJ€irgon du monde et de la cour a sa place dan^ le comique : M<;>lière en a donné l'exemple ; mais on en al^use souyçnt ; et parcç. que, dans uqe pièce moderne d'iifi coloris brillant et d'une véri-té de moeurs très-piquante , ee jàrgqn , employé avçc goût, semé de traits et de saillies , a réussi au théâtre , on n'a cessé depuis d'écrire d'après ce modèle et de copier ce jargon. Les jeunes gens, ne parlent plus d'autre langage sur 1^ scène comique ; aux personnages mêmes, qu'on ne veu|^ pas tourner en ridicule ,. on donne sans discernement ce ridicule de l'expression ; et.
cela , faute de connaiti^ le ton du monde el de la cour , dont le vrai caractériç est d'être uni et simple;
JUDICIAI&S. l8l
L'uw des genres d'éloquence que les rhétbeurs ont distingués.
^.e vrai , Tutile , l'honnête et le ju§te sont les objets de l'éloquence , et chacun de ces objets domine dans le genre qui lui appartient : dans les spéculations abstraites , c'est le vrai; dans les délibérations et le$ résolu^ tions à prendre, c'est l'utile ; dans l'éloge et le blâme personnel, c'est Thonnéte; dans le* causes judiciaires ^ c'est le juste qu'on se ropose.
De ces distinctions il ne faut pas conclura que les objets de l'éloquence ne se réunissent jamais. En recherchant le vrai , on s' occupe souvent de l'utile , du juste ou de l'hdnnéte ; ce n'est même que dans ces rapports que le vrai a quelque valeur. En recherchant l'utile , on considère aussi ou l'honnête ou le juste ; çt„ selon que les trois s'accordent ou ne s'accordent pas, on les fait servirj dans la balance des délibérations, ou de poids ou de contre-poids,. En louant l'honnétc , en blâmant ce qui lui
l8a JUDICIAIRE.
est contraire , on se fonde et sur le vrai et sar le juste ^ Futile et le nuisible n'y sont pas oubliés. 'De même , avant de disputer du juste et de l'injuste , on commence par s'assurer du Trai , et par bien constater le fait avant que d'en venir au droit , qui lui-même tient aux maximes d'honnêteté , d'utilité commune, Ainsi les limites des genres ne sont rien moins qu'invariables.
Mais ce qui caractérise le genre Judiciaire , c'est la discussion contradictoire d'une chose ou 'd'un fait , dans son rapport avec les lois , et à l'égard de certaines personnes. C'est accusation oru défense, demande ou dénégation ; et des deux causes débattues , lé résultat est un jugement. Judiciale est quodpositum in judicio habet in se accusationem et defensionem , aut petitionem et recusationem, (Cic. de Inv. rh.}
A parler moins à là rigueur , soit que l'éloquence mette en avant des questions spéculatives à décider , ou des résolutions à prendre , ou des éloges et des censures à décerner , elle a des juges , et l'auditoire est toujours pour elle une sorte de tribunal ; mais la raison seule y préside ; au lieu que dans V ordre judiciaire c'est la loi qui doit prononcer ; et la fonction
dujugçne consiste qu'à décider du rapport 4e la cause particulière avec la loi commune y ou la régie de droit. Si ce rapport était bien précis et le juge bien équitable , l'éloquence n'aurait plus lieu. On voit même que dans une infinité de causes , dont le fait est simple et le droit vulgairement connu , la plaidoierie est peu de chose : la chicane s'efforce de ies brouiller et de les obscurcir ; mais l'éloquence ne s'en mêle point ; elle les livre à la logique. C'est lorsqu'un fait important est douteux , ou sa qualité contestée ; c'est lorsque la loi est obscure ou vague , ou que la relation du fait avec le droit n'est pas directe ou assez marquée ; c'est lorsque les preuves sont équivo-, qnes , les titres ambigus , les indices douteux , les conjectures , les probabilités^ les vraisemblances balancées par des apparences contraires ; c'est lorsque l'aspect de la cause est favorable , et le caractère de la personne odieux ou suspect ; lorsque le procès parait juste et le procédé malhonnête , que la forme est nuisible au fond ; que l'esprit et la lettre de la loi se contrarient , ou semblent se con-trarier ; c'est alors que le ^enre judiciaire est susceptible d'éloquence. S'il s'agit du fait , la question est de savoir s'il est, ce qu'il est,
l'84 I.UDICIAIIE.
quel il est relativement à la loi : SU ne , quid sit, aut quaie sit quœritur, (Cic. ) S* H est, se plaide par les indices ; ce quHl est, par les définitions; quel il est, par les règles du juste et de l'injuste : Sit ne, signis; quid sit, definitionihus ; quale ait , recti pratique partibus, (Id. deinv. Th. ) Ainsi, quand le fait est constant , c'est de ses qualités absolues ou relatives que Ton dispute ; et il s'agît pour le défenseur de proui^er qu'il n'y a rien de criminel : Aut rectefactum , aut alteritis culpa , aut injuria , aut ex lege , aut non contfu legem, aut imprudentia , aut necessario , dut non eo nomine usurpahdum quo arguitur.
( Id. dfe Oçat. ) Bien entendu que la tâche contraire est celle de l'accusateur.
Dans la demande , i\ y a de même un fait, que la question de droit suppose ; et selon que ce fait est contesté ou- convenu , on le discute , ou des deux côtés on s'accorde à l'admettre; et la contestation se réduit à le définir et à lappliquer à la loi. C'est là ce qui décide de X état de la cause; et il est évident que c'est le défendeur qui l'établit , puisqu'D dépend de lui ou de tout contester , ou de réduire sa défense à tel ou tel article de la demande ou de l'accusation, en accordant le reste.
'JUDICIAIRE. l85
Mais sur les points dont on ne convient pas , il ne dépend de lui ni de changer Tobjet de la question, ni de la diviser si elle est indivisible, ni d'en circonscrire l'objet.
Chez les anciens, les causes purement ci- YÎles , les questions ligitieuses et de peu d'im- ])ortance, n'occupaient guère que la plaidoieriè; rélocjnence les dédaignait. Elle se réservait les causes qui mettaient *eh péril rétat, la dignité, la vie ou la fortune des citoyens considérables ; et ces deu* genres de ' plaidojrci'S distinguaieiit les avocats et. les orateurs totnaîtis , comme ils distinguient |)armi nous, proportion gardée, les avocats et les procureurs.
L*àCcusàtioil et la défense personnelle étaient alofs, dans le genre judiciaire, la grande lice de l'éloquence, et c'était là, eoùime je l'ai dit plus d'un« fois , ce qui rendait , à Rome et dans AAèûes , le talent de la • parole sî redoutable d'un côté, et si nécessaire de l'autre.
On va voir qudle idée les orateurs anciens se faisaient eux-mêmes de rirtipo¥tance et des difficultés de leur art , dans le genre Judiciaire : (i'èst Cicéron qui fait parler, Antoine au second livi*e de Forateur : In eau-
l86 JUDIGIAIAE.
sarùm contentionibus magnum est quoddam • opuSy atque haudsciam an de humants operibus longe maximun^ : in quibus vis oratoris "plerumque ah imperitis , exitu et victoHa judicatur : ubi iuiest armatus adwersariuSy qui sit etferiendus et repellendus : ubi sœpe is qui rei dominus futurus est: alienus atque iratus , aut etiam amicus adpersàrio et inimicus tibiest : quum aut docendus is est, aut omni rationej ad tepipus , ad causam , omtione moderandus.
Ainsi f dans tonte cause , Tëloquence de Torateur est employée à Tattaque et à la défense : en même temps qu'il frappe il doit savoir parer , et, pour cela , se tenir en garde contre les surprises et les ruses de radversaire. De là cettô étude profonde que recommandaient les anciens de l'intérieur d'une cause et de ses différentes fiaces ; de là leur atteiitioa à choisir leurs moyens , à s'atti^cher aut forts, à passer sur les faibles , à rejeter tous les mauyais ; de là l'importance qu'ils attachaient à ne jamais laisser 'échapper un mot qui donnât prise à l'adversaire , et non seulement à dire ce qu'il fallait^ mais , sur toute chose, à ne jamais dire ce qu'il ne fallait pas ; de là le soin qu'ib prenaient de connaître le carac-
JVDIGIAIKE. 187
tèrc , le génie , le tour d*esprit , et , pour ainsi dire, le jeu de l'adversaire, et de cacher le leur , en variant leur marche et en déguisant leur dessein.
n se présente ici une question à résoudre :
lequel des deux est le plus favorable à l'ora-* teur , de l'attaque ou de la défense ?
Le mot de Henri iv , Ils ont raisofi tous deux , semble décider pour l'égalité d'avantages. Mais à l'égard du commun des hommes, il est vrai de dire, comme le proverbe, Le dernier qui parle a raison. L'agresseur a pour lui une. première impression donnée.
Mais dans les choses contentiéuses, l'auditeur se défie des premières impressions, le juge s'en défend : et cet avantage , affaibli par la réflexion qvt*il/aut entendre tout le monde , ne laisse guère à l'agresseur que la difficulté de prévoir la défense, ou le péril de s'y exposer le bandeau sur les yeux ; tandis que le défendeur a pour lui tout le temps d'observer les dispositions et les mouvemens de l'attaque , et de reconnaître le fort et le faible ^ de l'ennemi. -
On voit . un exemple frappant du désavantage de l'agresseur et de l'avantage du défendeur , dans les célèbres plaidoyers d'Es-
l88 JUDIQIAIRE.
chine et de Démostiiène i'un contre Taiitre.- £schine, après s'être informé avec le plus grand soin des moyens de défense que lui opposera Démosthène, semble les avoir .tous prévenus et détruits d'avance. Démosthèae prend la parole : il se trouve qu'Ëschine n% rien prévu ; son édifice est renversé. Ce qu'il a dit de' plus pressant, Démosthène l'élude, et l'auditeur l'oublie , entraîné par la véhémence du nouveau discours qi^'il entend : ce qu'il a dit de hasardé^ de favorable à la réplique , Démosthène ne manque pas de s^en saisir; et c'est par là qu'il le confond. Ëschine l'accuse de s'être vendu à Philippe; et cette imputation retombe sur lui-même t il lui reproche la mort -des b^raves citoyens qui ont péri dans la bataille de Chjéronée ; et Démosthène, évoquant les mânes de leurs ancêtres^ qui ont combattu pour la même cause à Platée et à Marathon, jure par ces grands hommes que leurs neveux, en se dévouant pour la liberté et pour le salut dç la Grèce, n'ont fait que leur devoir. « Et qui.de vous , dit-il aux Athéniens , ne m'eût .pas justement massacré sur l'heure, si je vous avais conseillé des lâchetés et des bassesses ? » Ëschine vante et regrette le temps où Athènes avait
JUOICI.AIEE. 1^89
des héros auxquds elle ne décernait m des couronnes d'or , ni des honneurs personnels et distincts de la gloire de la patrie; et en efi^t elle avait refa^kk Miltiade une couronne d*olivier. Mais l'usage ayant prévalu d'accorder des ençouragemens à la vertu, et des récompenses au inérite , si Démostiiène a bien mérité de l'État, cet éloge du temps, passé ne conclut rien , c'est de l'éloquence perdue. Eschine Tait une peinture trè^oratoire du malheur des Thébains; ilDtais si IDémosthèna n'eiz est pas la cause, ce pathétique astenooie 5i;q>ez!fiu. Esclâne présent^, à. sa manière , la chaine des événemens^ leurs causes et leurs circonstances. Bémosfbène brise tous les an^ neaux et cette cba^e artiâcieU&, et rejette sur Tacousateur tons Ie& noalheurs et tous les crimes doet -lui-même il ^ti accusé. Eschine annonce que Dén^osthène s'efforcera , en éludant l'acousatitOA., de ohanger l!état de la cause et' df ji^ter lç> tyop^l^et rém^tton dans les esprits.
a Gtésiphon produirfli^ dit-il, sur la:sqèi^ cet imposteur, ce brigand, ce bourr€a^ de la républûp»^, fr«|i€ bjiteleur, qui pleure avec plus de fincilîté: que les autres ne r et celui des hoiaii»e«^ quvcrajiii>lie mpim
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jouer de la sainteté des sermens ..... Lors-» qu'un torrent de larmes, ajoute-t-il, coulera de ses yeux ; lorsque vous entendrez ses accens lamentables; lorsqu'il s'écriera fou me réfugier? Citoyens me bannirez^vous d*A~ thènesy moi qui n*ai point d asile ? Répondez^ lui , Mais les Athéniens ,' oà se réfugierontils , ^Démostkène ? » Rien de plus animé , de plus pressant en apparence.
Mais Démosthène parle , et ne dit rien de tout cela. Il n'emploie ni larmes ni accens lamentables : une noble assurance en parlant de lui-même, une franchise encore plus noble en parlant des Athéniens , une indignation véhémente et le plus accablant mépris en parlant de son adversaire , un exposé Rapide et lumineux de sa conduite dans tous les temps , Téloquence des faits , celle de Im raison ap* puyée par des exemples/ et entremêlée ' des mouvemens les plus impétueux de l'invective et de l'imprécation ; partout l'assurance de la bonne cause, modeste dans, l'exorde, mais bientôt fière et haute lorsqu'il commence à prendre l'ascendant et à s'emparer des esprits : voilà ce que Démosthène réservait à Ëschine ^ et celui-ci , en s'efforçant de parer des coups qu'il neprévoyaitpas , n'a fait que battre l'air.
TaUspritna Dares captU a îium in praslia toUil / Ostendiique humeras latos , alternaque jactai Brachia protendens, et a^erberat ictiùus auras. AEne\éi
Par cet exemple , j'ai voulu montrer que, si dans Tattaque on prétend faire face à tous les points de la défense , on se déploie sur un trop grand front , et que Ton s'àfTaiblit soimême. Il faut , .pour ainsi dire , attaquer en colonne , ne présenter que des points principaux et en petit nombre , afin que le juge n'en perde aucun de vue , et que l'adversaire n'en puisse éluder aucun; les appuyer, les soutenir, ne mettre en avant que des masses de raisonnemens et de preuves ; et pour repousser la défense , garder en réserve des forces inconnues à l'ennemi.
Ce n'est que par là , ce me semble , que l'agresseur peut balancer l'avantage du défendeur : et si le feu est également bien ménagé de part et d'autre , et si aucun des deux ne s'épuise en efforts [perdus ; s'ils s'attendent ; sHls ne déploient et ne font agir qu'à propos leurs réserves et leurs ressources; je pense qu'après le même nombre de répliques de part et d'autre, le combat se trouvant égal , le seul avantage marqué sera celui de la bonne cause. Mais je répète .encore que l'agresseur
, ig% JWDICIAIRK.
doit succomber , s'il fait la faute que fit Eschine de trop étendre ses moyens dans une harangue diffuse , de présenter un trop grand nombre 'de points d'attaque , et de d<»ner lieu à Fadversaire d'éluder les plu6fort&, d'al-. 1er droit aux plus faibles^ et après ayoir enfoncé la ligne , de culbuter les forces dispersées ^ue l'accusateur lui opposait.
Il est à croire que chea; les Grecs l'accusateur n'était point admis à la réplique. Chez les Romains mêmes , où plusieurs aTOcats se succédaient dans la même cause , je présume que , des deu^ parts , la preuve et la réfutation allaient de suite et sans alternative. Ainsi le désayantage de l'agresseur n'avait point de compensation.
C'est donc une institution sage , 4ans le barreau moderne , que d'av.oir donné à l'une et .à l'autre cause la ressource d'être plaid4ps à plusieurs reprise$ 9 et la grande habileté de l'avocat consiste, à tirer aviM^tage de cette forme de plaidoyers. N^u^ en avons vu dans ce ùècle un grand exemple : c'était Cochin.
Son attaque se réduisait à un simple expQsé d.e Fafi^re , à sa demande , et à l'énoncé le plus précis de sf/s moyens. Personne, à ne pas le connaître^ , n'aurait cru devoir redou -
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t«r «a «toDciBTent si dénué des fortes armes de féloquenoe. Mais lorsque son adversaire f avait échauffé en le réfutant , et croyait Ta voir terrassé , tout à eou|> il se relevait avec une force el&ayàate. On croyait voir l'Ulysse d^Homère , provoqué par Irus , déployer son manteau de pauvre , et dépouiller la stature imposante , les membres nerveux d'un héros.
Aussi le combat se terminait-il le plus souvent comme celui de l'Odyssée , à moins que l'adversaire de Cochin ne flkt un Le Normand. C'était alors que le barreau devenait une arène intéressante par le contoaste des deux athlètes , Tun plus vigoureux et plus ferme , Tantre plus souple et plus adroit; Cochin avec un air austère et imposant , qui lui donnait quelque ressemblafice avec Démostiiéne ; Le Normand avec un air noble , intéressant , qui rafipelaîentla dignité de Cicéroo. Lepremier, redoutable , mais suspect à ses juges , Xjui , à force de le çroite habile , le r«gardaient comme dangereux ; le second ,. précédé • au barreau par cett« réputation d'honnête homme , qui est la plus forte recommandation d'une cause , et peut-être la première éloquence d'un orateur. Foyez orateur.
De tout ce que je viens de dire de l'art de
ménager ses forces, il ne s'ensuit pas qnc Torateur doive mettre en avant ce qu'il a de ^ plus faible, mais seulement qu'il doit réserver pour sa conclusion ce qu'il a de plus éminent. * C'est un grand avantage pour une cause que de paraître la meilleure dès le premier aspect: mais là dernière impression est encore plus décisive que la première ; et l'oracle que je ne cesse de consulter , Cicéron , nous fournit encore ce précepte.
In îllo reprehendo eos qui, quœ minime firma sunt, ea prima collocant : res enim ?ioc postulat y ut eorum expectationi qui audiuni quam celerrime occumtur : ciii si initia satisfactum non sit , multo plus sit in reliqua causa elaborandum. Maie enim se res habet, quœ non, statim ut cœpta est, melior fieri videtur. In oratione firmissimum sit quodque primum : dum. ilhid tan^en teneatur, utea quœ excellant serventur etiam ad perorandum. Si quœ erunt mediocria ( nam vitiosis nusquam esse oportet locum ) in mediam turbam, atquein gregem conjiciantur, ( De Orat. ).
Si Ton fait attention au choix des mots dont Cicéron se sert dans ce passage , on
JUDICIAIRE. ig5
trouvera que c'ett d'abord une logique forte que Torateur doit employer-; et que i pour le moment décisif de Taction, il doit se réserver les grands moyens de Téloquence.