LICENCE
Les licences données à la poésie fcançaîse ne sont pas , comme on Fa dit , certains mots réservés au style sublime, et que la haute éloquence emploie aussi bien que la poésie.
Bossuct ne fait pas plus de difficulté que Racine de dire les mortels pour les hommes , les forfaits pour les crimes , le glaive pour Vépée , les ondes pour les eaux , l'étemel, etc.; et quant aux expressions exclusivement permises à la poésie , les unes sont figurées, les autres sont prises du système fabuleux ou du merveilleux poétique : ce sont pour la plu-»
part des hardiesses, mais non pas des licences,
La licence est une incorrection , une irrégularité de langage permise en faveur du nombre , de l'harmonie , de la rime , ou de r élégance du vers. C'est une ellipse qui sort des règles de la syntaxe , comme dans ces exemples :
LIC£2rÇE. 1^7
Je t'aimais ineonstant ; qu'aul-ais-je fait » fidèle ?...
Peuple roi que je sers , Commandez à César ; César , à F univers.
Cest une voyelle stipprîmée , parce qu'elle altère la mesure si on ne la compte pas , on «faelle afikibHt k nombre «t le sentiment de k cadence û on la compte pour une 'syllabe :
ainsi , Ve muet d'asstduement, d'irtgénuem€nt, à'enjouement^ A' effraiera , à" avouera , dt encore , degéUeté, se retranche , parce qu'il ne ferait pas à l'oreille un temps assez marqué. Cest de même une consonne supprimée en faveur de Télision ou de la rime : ainsi , dans ces noms de villes , Nûples , Londres^ Athènes , etc. , il est permis au poète d'écrire Naple] Londre ^ Atkène , sans^; ainsi, à la première personne de certains verbes, comme je dois , je vois , Reproduis , }e frémis^ je lis , y avertis , les poètes se sont permis de retrancher Ysy et d'écrite jedoi, jevoi^je produis }e frémi , je li^ }* averti , etc. Ce sont ' des adverbes absolus mis à la place des adverbes relatifs , comme alors que , cependant que , au lieu de lorsque ^^ pendant que. C'est quelquefois le ne supprimé de l'interrogation négative , comme lorsqu'on dit , savez-vous pas ? voyez-vous pas ? dois-jepas ? au lieu de
t^d LICElircÉ.
ne savez-vouspas? né voyez-vous pas ? ne dois-je pas ? Enfin ce sont quelques inversions peu forcées , mais qui , n* ayant pas pour raison dans la prose la nécessité du nombre, de la rime et de la mesure, y paraîtraient gratuitement employées , quoiqu'elles fussent quelquefois très-favorables à Tharmonie, et que par conséquent il lût à désirer que l'usage les y reçût. . On les trouvera presque toutes rassemblées dans ces vers de la Henriade , où la Discorde dit à TAmour :
Ah ! si de la Discorde «Humant le tison , Jamais a tes fureurs tu mêlas mon poison ; Si tant défais pour toi j*ai troublé la nature , '
Tiens ,, voie sur mes pas , viens renger mon injure. Un roi victorieux écrase mes serpens ; Ses mains joignent Tolive aux lauriers triomphans. La clémence avec lui marchant d'un pqis tranquille ,' Au sein tumultueux de la ^erre civile , Ya sous ses étendards tfiottans de tous côtes , Réunir tous les cœurs par moi seule écartés.
Encore une victoire , et mon trône est en poudre. Aux remparts de Paris Henri porte la foudre.
Ce héros va combattre, et vaincre , et pardonner ; De cent chaînes d'airain son bras va m* enchaîner. , ' Cest à toi d'arrêter ce torrent dans sa course. ' Ya de tank de hauts faits empoisonner la source ; Q.^9 sous ton Joug, Amour, il gémisse abattu : Ya dompter son courage au sein de la vertu.
Entre Férudition et la littérature^ il y a une différence.
La littérature esX\2L connaissance des belleslettres ; Térudition est la connaissance des faits , des lieux , des temps , des monumcns antiques, et des travaux des érudits pour ëclaircir les faits , pour fixer les époques ,
S pur expliquer les monxunens et les écrits es anciens.
L'homme qui cultive les lettres jouit des travaux de Férudit ; et lorsque aidé de ses lumières il a acquis la connaissance des grands modèles en poésie , en éloquence , en histoire , en philosophie morale et politique y soit des siècles passés , soit des temps plus modernes, il e^l-çitofonà littérateur. I\ne sait pas ce que les scoliastes ont dit d*Homère ; mais il sait ce qu'a dit Homère. Il n'a pas confronté les diverses leçons de Juvénal et d'Aristpphane , mais il sait Aristophane .et Juvénal. L'érudit peut être ou n'être pas un bon littérateur; car un discernement exquis, une mémoire heureuse et meublée avec choix, supposent plus que de Fétude : de même le
aOO L Y RI QUI.
Uttérateur peut manqua d'érudition. Mais si c^ deux qualités se réunissent , il en résulte un savant et un homme très-cultivé. L'un et l'autre cependant ne feront pas un homme de lettres : le don de produire caractérise celui-ci ; et avec de l'esprit , du talent et du goût , il peut produire des ouvrages ingénieux , sans aucune érudition et avec peu de littérature, Fréret fut un érudit profond ; Malésieu , un grand littérateur; et Marivaux , un homme de lettres.
Le poëme fyrique ^ chez' les Grecs, était non seulement chauté, mais composé aux accords de la lyre : c'est là d'abord ce qui le distingue de tout ce qu on appelle poésie lyrique^(^&L)x& Latins et parmi nous. Le poète était musicien ; il préludait , il s'an-ûnait au son de ce prélude ; il se donnait à lui-même la mesure , le mouvement , la période musicale : les vers naissaient avec le chant; et d^ là l'unité de rythme , de car^kctève et d'exr pression entre la musique et les vers : ce fut ainsi qu'une poésie chantée fut naturellement soumise an nombre et à la cadence; ce f«t
aiR»! que ohaque poète lyrique inventa non setikaneiit le vers qui lui oonvint , nais ausû la stxopfae analogue au chant qu'il »*était fait lui-même , et sur lequd il composait.
A cet égard ,. le pucine fyiique , ou Fode , chez* les liàitins et chez les nations modernes., n*a été qu'une frivole imitation du poëme lyrique des Grecs : on a dit : /e ckeatte , et on n'a point chanté; on a parié des accords delà fyre , et on n'avait point de fyre» i^ucun poète , depuis Horace inclusivement ,. ne parait avoir modtilé ses- odes- sur un chant. Horace^ en prenant touF à tour le» divises fonnules de» poètes gneos, semble avoir si fort oublié qa'une 'ode dut éftm chantée^ qu'il lui arriye souvent de laisser lesM» su^endu à 1« fin de la strophe, où 4e chant doit se reposes comme on \^ vmt dans œt exemple*, si| sublime df ailleurs par les pensées etpar le» imagfesi:
Districtus ensis cui super impia CcFrice pendeti nonsieuiœdàpe^ ' Dulcemelabormim»flisap»remv Noik aitium-citharaeq^fiat^^s.
So9Mutn.redHf£nit Somniu agfvstian^ Lenis virorum , no» humilesJomos FasticUt t umbrosamque ripam , , l\Fàn zëphjrrU agitata Tempe.
Nos odes modernes ne sont pas plus lyriques , et à l'exception de quelques chanson»
bachiques ou galantes , qui se rapprochent de rode ancienne , parce qu'elles ont été faites réellement dans le délire de l'amour ou dé la joie , et cbantcespar le poète , aucune de nos odes n*est susceptible de chant. On a essayé de mettre en musique l'ode de Rousseau à la Fortune : c'était un mauvais choix ; mais que l'on prenne, entre les odes du même poète , ou de Malherbe , ou de tel autre ^ celle qui a le plus de mouvement et d'images , on ne réussira guère mieux.
La seule forme qui convienne au chant , parmi nos poésies lyriques , est celle de nos cantates ; mais Rousseau , qui en a fait de si belles , n*avait ni le sentiment ni Tidée de la poésie méHque ou chantante , et sa cantate de Circé', qui passe pour être la plus susceptible de l'expression musicale , sera Técneil des compositeurs. Métastase lui seul , dans ses oratorio y a excellé danà ce genre et en a donné des modèles parfaits.
Mais le grand avantage des poètes lyriques de la Grèce fut Timportance de leur emploi et la vérité de leur enthousiasme.
Le rôle d'un poète lyrique ^ dans l'ancienne
. LYRIQUE. ao3
Rome et dans toute l'Europe moderne , n'a jamais été que celui d'un comédien ; chez les Grecs , au contraire , c'était me espèce de ministère public , religieux , politique ou moral.
Ce fut d'abord à la religion que la lyre fut consacrée , et les vers qu'elle accompagnait furent le langage des dieux ; mais elle obtint plus de faveur encore en s'abaissant à louer les hommes 4
La Grèce était plus idolâtre de ses héros que de ses dieux , et le poète qui les chantait le mieux était sûr de charmer , d'enivrer tout un peuple. Les vivans furent jaloux des morts; l'encens qu'ils leur voyaient oflfi'ir ne S'exha-r lait point en fumée ; les vers chantés à leur louange passaient de bouche en bouche et se gravaient dans tous les esprits. On vit ,donc les rois de la Grèce se discuter la faveur des poètes et s'attacher à eux pour sauver leur nom de l'oubli.
Et quelle émulation ne devaient pas inspirer des honneurs qui allaient jusqu'au culte! Si l'on en croit Homère , le plus fidèle peintre des mœurs, la lyre , dans la cour des rois , faisait les délices des festins ; le, chantre y était révéré comme l'ami des muses et le favori
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d* Apollon : ainsi Tenthousûtsiiie âgts peuples et des rois allumait celui des poètes , et, tout ce qu'il y avut de génie dans la Grèce se dé- ▼ouait à cet art divin. Mais ce qui acheva de le rendre imposant et grave , ce fat l'usage qu'en fit la politique , en llassociant avec les lois , pour aider à former les moeurs.
Ce n'était pas seulement à louer l'adresse d'un homme obscur , la vitesse de ses chevaux , ou sa vigueur au combat de la lutte j mais à élever l'âme des peuples , que l'ode olympique était destinée ; et dans Téloge du vainqueur étaient rappelés tous les titres de gloire du pays qui l'avait vu naître : puissant moyen pour exciter l'émulation des vertus !
Ainsi , née au sein de la joie , élevée , ennoblie par la religion, accueillie et honoi\ée par l'orgueil des rois et par la vanité, des peuples ', employée à former les mœurs , en rappelant de grands exemples , en donnant de grandes leçons , la poésie lyrique avait un caractère aussi sérieux que réloquenceméme.
Il n'est donc pas étonnant qu'un poète , honoré à la cour des rois , dans les temples des dieux, dans les solennités de la Grèce assemblée , fût écouté dans les conseils e* à la tête des armées ^ lorsque animé lui-même p/ir
les soBS de sa lyre il faisait passer dans les âmes , aux noms de liberté , de gloire et de patrie , les sentimcns dont il était rempli.
On ne veut pas ajouter ibi au pouvoir de cette éloquence , secondée de l'harmonie , et aux transports qu'elle excitait en remuant rame des peuples par les ressorts les plus puissans ; on ne veut pas y croire , tandis qu'en Italie on voit encore la musique , par la voix d'un homme affaibli , et dans la fiction la plus vaine , enivrer tout un peuple froidemei^t assemblé.
Supposez , au milieu de Rome , Pergolèse , Isiljrre à la main , avec la voix de Timothée et l'éloquence de Démosthènc , rappelant aux Romains leur ancienne ^lendeur et leurs ancêtres , vous aurez* Vidée d'un poète lyrique et des grands, effets de son. art.
En voyant en chaire le missionnaire Bridaine , les yeux enflammés ou remplis de larmes , le front ruisselant de sueuc ^ faisant retentir les voûtes d un temple des sons de sa voix déchirant» , et unissant ^ à la chalciur du sentiment le plus exalté, la véhémeace de raetioB la plus éloquente et la plus vraie ; je l'ai supposé quekfuefois transformé en poète , et fortifiant , par les accens d'une hannomc
pathétique , les sentimens'ou les images dont il frappait l'âme des peuples ; et j*ai dit ; Tel devait être Ëpiménide au milieu d'Athènes , Therpandre ou.Tyrlée au milieu de Lacédc-r mone , Alcëe au milieu de Lesbos.
Le poète lyrique n'ayait pas toujours ce caractère sérieux ; mais il avait toujours un caractère vrai : Anacréon chantait le vin et les plaisirs , parce qu'il était buveur et voluptueux ; Sapho chantait l'amour, parce qu'elle brûlait d'amour.
Ces deux sortes d'ivresse ont pu , dans tous les temps et dans tous les pays, inspirer les poètes; mais dans quel autre pays que la Grèce la poésie lyrique a-t-elle eu son caractère sérieux et sublime, si ce n'est chez les Hébreux, et peut-être aussi dans nos climats du Nord , du temps des druides et des bardes ?
Chez les Romains Horace, et parmi nous»
Malherbe, Rousseau feignaient de chanter sur la IffV : mais Orphée , Amphion ne feignaient rien lorsqu'ils aj^rivoisaient les peuples , les rassemblaient , les engageaient à se bâtir des murs , à vivre sous des lois ; mais Thérpandfe, pour adoucir les mœurs des Lacédémoniens; Tyrtée , pour les ranimer et les renvoyer aux combats ; Ëpiménide , pour apaiser le trouble
des esprits et la voix des remords, quand les Athéniens se croyaient menacés , poursuivis par les Ëuménides ; Alcée enfin , pour déclarer la guerre à^la tyrannie, et rallumer dans rame des Lesbiens l'amour de la liberté, chantaient réellement aux accords de la lyre , peutêtre ,méme au son des instrumens analogues au caractère et à Fintention de leur chant; Les Grecs disaient que la déesse Harmonie était fille de Mars et de Vénus , pour dire qu'elle était douée d'une force et d'une grâce irrésistibles.
Dans l'ancienne Rome , une poésie éloquente eut souvent pu se signaler. Mais un peuple long-temps inculte , uniquement guerrier , peu curieux de vers et de musique , peu sensible aux arts d'agrément , et trop austère dans ses moeurs pour songer à mêler ses plaisirs avec ses affaires , aurait trouvé ridicule une lyre dans la main de Brutus ou des Gracp* ques , ou dans celle de Marins : une éloquence • mâle pour plaider sa cause, une épée poilir la défendre , voilà tout ce qu'il demandait ; et un tribun comme Tyrtée, ou un consul comme Ëpiménide , venant soulever en chantant, ou calmer le peuple romain , aurait été mal accueilli. Voyez Poésie.
208 LYEIQCE.
Dans ce même article Poésie , j'ai appliqué à l'Italie moderne ce que je yiens de dire de rilâilie ancienne ; et je n'ai pas dissimule ma sut'prise de voir que l'Église ait négligé t;elai de tous les arts .qui pouvait lé plus dignement embellir ses solennités. Foyez Hymne. Quant à l'ode profane^ eHe n'y a jamais fait qu'un r61e fictif, sans objet et sans tministère : aussi les hommes de génie que l'Italie a pu produire dans oe genre sublime , ccnnme Ghiabrera et Crudeli , n'ayant à s'exercer que awp des sujets vagues, n'ont-ils été, comme Horace, que de faibles imitateurs de ces hommes passionnés qui, dans la Grèce, i^ontaient aux mouvemens de la plus sublime éloquence le charme de la poésie et la «magie des accords.
En Espagne nul encouragement, et aussi nul succès pour le lyrique sérieux et sublime, quoique la langue y fût disposée. On ne laisse pourtant pas de trouver dans les poètes espagnols quelques odes d'un ton élevé : celle 4e Louift de Léon , sur l'invasion des Maures, est remarquable ^ en ce que la fiction en est La même que l'allégorie du Camoëns peur le cap de Bonne-£spérance..Dans le poète espagnol^ plus ancien que le portugais , c'est le génie d'un fleuve quiv.pFédit la descente des Maures
et la dt*solati;on de l'Espagne } dans le Portugais, c'est le génie protecteur du promon'!> toîre tles tempêtes et gardien de la mer des Indes ^ qui s'élève pour en défendre le passage aux iîuropéens : Tîmage est- agrandie ; mais ridée est la même ^ et la première gloire en est à l'inventeur. *
L'ode , en Angleterre ^ a eu plus d^émulatioii et plus de succès : mai^ ce n*est encore là qu'on enthousiasme factice. Si on y veut trou»ver l'ode antique , il faut la chercher dans les poésies des anciens bardes ; c'est Ossian qu'il faut entendre , gémissant sur le tombeau de son père'et se rappelant ses exploits :
« A côté d'un rocher élevé sur la montagne et sous un chêne antique , le vieux Ossian , le dernier de la race de Fingal , était assis sur la mousse : sa barbe , agitée par le* vent , se repliait en ondes; triste et pensif, privé delà vue , il entendait la voix du^Nord , il chagrin se ranima dans son cœur ; îicommença akisi à se plaindre et à pleurer sui^4es morts.
m Te voilà retombé comme un grand chêne, avec toutes tes branches autour de toi. Où es-tu , ô roi Fingal , ô mon père ? et toi , mon fils Oscur, où es- tu? où est toute ma race?
Hélas! ils reposent sous la terre : j'étends lés