MAROTIQUE
Depuis que Pascal et Corneille , Racine et Boileau ont épuré et appauvri la langue de Marot et de Montagne , quelques-uns de nos poètes , regrettant la grâce naïve des anciens tours qu'elle avait perdus^ Theureuse liberté de supprimer Tartiple , une foale de mots injustement bannis pat le caprice de Tusage , et quelques inversions faciles , qui , sans .troubler le s^ns, rendaient l'expression plus vive et plus piquante, essayèrent, en écrivant dans le genre de Marot, d'imiter jusqu'à son langage. Mais, comme pour manier avec grâce un style nal^ il faut être naïf soi-même^ et que rien n'est plus rare que la naïveté , La Fontaine * est le seul poète qui ait excellé dans cette imitation. Boileau n'accordait guère que ce mérite à La Fontaine. Boileau n'avait pas reçu de la nature l'organe avec lequel on sent les beautés simples et touchantes de notre divin fabuliste. Rousseau , dans l'épigramme , a très-bien réussi à imiter le style de arot ; mais dans l'épitre familière | il a fait de ce
aao MABOTiQnE.
style* un jargon bizarre et pénible,* très-éloi-
gné du naturel.
Il est à souhaiter qu'on n'abandonne pas ce langage du bon vieux temps :^ il perpétue le souvenir, il peut ramener l'usage des anciens toors, qui avaient delagfàce, et des anciens mots , qui , doux à For^itte, avaient un sens clair et précis. La Bruyère en a réclamé quelques-uns : il y en a an bien|>his||[rand nombre ; et Ton ferait un )oli dictionnaire de ceux qu'on a eu tort d'abandonner et décaisser vieillir, tels que félon , félonne^ félonie ^ courtoisie et courtois ; loyal ^ déloyal^ loyauté; serv€tge; alléger, allégeance ; discords , perdurable y animeux , iromperesse, esinoi^ charmeresse , oblivieux , branéUry concéder, ' dévaler \ pâtir y dolent, douldir^ blême ^ blêmir, etc. Fbyez usage.
L'ancienne langue française était un a^bre quHl fallait émonder , mab qu'on a mutilé impitoyablement ; et il n'est personne qui , en lisant Montagne , ne reproche à la délicatesse du goût d'avoir été trop loin : d'autant moins excusable dans cet excès de sévérité , qu'elle n'a pas éjé fort éclairée , et qu'en retranchant des rameausL utiles , elle en a laissé un grand nombre 4'înfructueax.
JléMOI&ES.
Si chacun écrivait ce qu'il a vu , ce qu'il a fait , ce qui lui est arrivé de curieux , et dont Je souvenir mérite d'être conservé, il n*est personne qui ne pAt laisser quelques lignes intéressantes. Mais combien peu de gens ont droit de faire un livre de leurs mémoires,
Ge n'est pas que si nous voulions en croire notre vanité , les choses mêmes les plus communes ne nous parussent mémorables, dès qu'elles nous sériaient personnelles; mais c'est * !a première Illusion dont il faut savoir se préserver en écrivant , ou en parlant de soi.
Il n'y a que des traits de caractère piquans et raré^ , des situations , des aventures d'une fl&ngularité marquée , ou d'une moralité frappante , ^ui puissent mériter la peine qu'on 6e 'donne de raconter sérieusement ce qu'on a fait , ou ce qu'on a été.
L*un des plus misérables travers et des phis indignes manèges de Famour-propre , (f est d'affectiér, en parlant de soi , une sincérité cynique , et de mettre une sorte d'ostentation
ÎO
322 MEMOIEEà.
et d*hontienr à révéler sa propre honte : soit pour faire dire qu'on a osé ce que nul autre n'avait osé encore; so^tpour accréditer, par quelques aveux humilians, les éloges qu'on se réserve, et par lesquels on se dédommage,
' soit pour s'autoriser à dire impudemment d*autrui encore plus de mal que de soi-même.
Observez attentivement « celui qui emploie cet • artifice; vous verrez que dans ses principes il attache peu d'importance à ces fautes dont il s'accuse ; qu'il les fait dériver d'un fqnds de caractère dont il se glorifie; qu'il les attribue à des qualités dont il se pique et dont il s'ap-
• plaudit; qu'en les avouai^t il les environne \ de circonstances qui les colorent; qu'il les rejette sur un âge, ou sur quelque situation qui sollicite l'indulgence; qu'il se garde bien de confesser de même des torts pîus graves , ou des vices plus odieux ; qu'en feignant de s'arrachei; le voile , il ne fait que le soulever adroitement et par un coin ; qu'après avoir exercé sur lui-même une sévérité hypocrite , il en prend droit de ne rien ménager, de révéler , de publier les confidences les plus in times , de trahir les secrets les plus inviolables de l'amour et de l'amitié , de percer même ses bienfaiteurs des traits de la satire et de la
'calomnie; et qne le résultat de ses aveux sera qu'il est encore ce qu'il y a de meilleur au monde. Il n*y a point de succès plus assuré que celui d'un pareil ouvrage : mais il ne laissera pas d'être un% tache ineffaçable pour son auteur , et il faut espérer que ce moyen d'amuser la malice humaine ne sera jamais employé deux fois.
Il en est un moins odieux d*égayer le tableau d'une vie ordinaire : c'est celui qu'Haroilton a pris dans les Mémoiî-es de Grammont. Mais , s'il m'est permis de le dire , plus le badinage en est lége%et séduisant , plus il est immoral. Il ne fallait pas moins que le ministère de Mazarin pour mettre l'escroquerie à la mode; et l'on À peine à concevoir que sous le règne de Louis xiv, qui dit celui dçs bienséances et du point d'honneur le plus délicat , Hamilton ait. eu Fart de faire passer comme des gentillesses les friponneries de son héros. Le succès de ce livre fut un avis pour les gens du bel air, quHls Seraient dispensés d'avoir des mœurs , s'ils avaient de l'audace et de la bravouré*, de l'esprit et de l'enjouement^ et rien n'était plus dangereux.
Les Mémoires àe madame de Staal sont d'un caractère^ plus estimable , mais moins léger ,
aî4 ' MÉMOIRES.
moins naturel , et moins piquant. La plume cVHamilton se joue ; celle de madame de Staal s'étudie : ses récits ont de Tagrément , mais cet agrément a d^ la manière. On voit qu'elle a vécu dans una cour où sans cesse , et à toute force , il fallait avoir de l'esprit;
Du reste , ni les 'Mémoires du comte do Grammont ni ceux de madame de Staal n*ont rintérét . qu'ils pouvaient avoir , liés . comme ils Tétaient avec les circonstai^ccs des temps auxquels ils appartiennent ; et en lisant, on regrette qu'une foulé de personnalités futiles y tienne la place des détaiW instructifs qu'auraient pu nous donner^ sur les affaires de ces temps-là, deux témoins aussi clairvoyans. C'est là le mérité sérieux et durable qu'ont les Mémoires de ^ladamc de Motteville , dont l'esprit n'est que du bon sens /et dont le naturel ne laisse désirer ni plus d'art ni j)lus de parure.
Si l'on considère te monde politique et moral comme un spectacle, on y distingue deux parties : ce qui se passe sur la scène , et ce qui se passe derrière la toile ; les événeriicns et leurs causes visibles ; les premiers mobiles et leurs ressorts <;acbés. Ces deux objets de la curiosité et fie l'attention de
«£MOIABS« 225
Tobservatcur ne sont pas si absolument distincts dans le partage, entre celui qui écrit riiistoire de son tçpldps et celui qui ëcritses mémoires , que ce qui est propre à Fun. soit étranger à Tautre : 'celi4~ci , quoique plus occupé des épisodes que de Faction, et des détails que de rensenible, ne laisse pas de lier SOS récits aux grands ,événe»ens pai'tous les points qui l'intéressent ; l'autre , en swvant le cours des fortunes publiq^es , xie néglige pas .d'obseirver la mécanique intérieure du, jeu des passions kuKB^ines dans les n)OUTe,-v mens qu'il décrit : ainsi Tbistoire ^éûérsie et les mémoires particutiert s<» «oinmwMqûfint el s'entrenélent , toutes les iim que l'intér^ public et l'intérêt priTé ont des rapports ceiBinnns.
Mais ces éeux tnténèts occnpewl inégalement rbomme qui écral l'histoire et celui qui jôorit ses mémoires. Le dernier ne, songe qu'à dire^ec qu'il a fait ou ce qu'il a. vu ; et l'objet qui roooupe le phis essentiellement , c'est luimême. Le premier an «ontraire ne se compte pour rien dans cette longue suite d'événemens publics qui entraînent son attention. L'un s'alfecte surtoujt de ses relations anrec les hommes de son temps ; et de là sa pénétration
ao.
à démêler le caractère , le génie ^ les talens, les vertus , les vices , en deux mots le fort et le faible de ceux qu'il a vus autour de lui et de * plus près , en action ou en situation : l'autre eml^rasse tout le système de l'intérêt public dans ses rapports les plus étendus , et au dedans et. au dehors , et ne considère la morale elle-même que dans sesJiaisons avec la politique : de là son attention profonde pour tout ce qui influe essentiellement sur le cours des événemens , et sa négligence pour tojas les détails qui n'ont qu'un intérêt de personnalité ou de société privée.
Pantti lès singularités qui distinguent les mémoires écrit% par des femmes , il en est une qui leur est naturelle , et qu'on retrouve dans -leurs mœurs : c'est que le plus souvent ce n'est ni l'intérêt public, ni leur intérêt propre qui «les a dominées , mais un intérêt d'affeetion. Un homme , en parlant des affaires au milieu desquelles il s'est trouvé , comme acteur ou comme témoin , s^onblie rarement loi-même pour ne s'occuper que d'un autre ; une femme , au contraire , s'attache à un objet qui n'est pas elle , mais qui dans ce moment est pour elle ; et c'est de lui , c'est d'après lui \. c'est pour lui qu'elle écrit. Les grands événe*
MEHOIHES. %2.j
mens nç la touchent que ^ar^ des rapport», individuels ; et dans les révolutions de la sphère du monde , elle, ne voit que les mouvemens du tourbillon qui TenvironRe : son esprit et son âme ne s'étendent point au-delà. Il est possible que la passion l'enivre : mais la passion même est rarement aussi aveugle que Famour-propre ; et comme il arrive souvent que le sentiment dont une femme est préoccupée est assez calme pour lui laisser la liberté de sa raison et son équité naturelle , il ne fait qu'animer son style sans en altérer la candeur. Cestcequ'bn voit dans les Mémoires de madame de Motteville et de madame de La Fayette. Madcmoisdle de Montpensier, tou> jou|p occupée d'elle-même, ne laisse pas .de peindre au vif le prince de Gondé , Gastou, Mazarin/la Régente, tout l'intérieur de la cour, l'esprit et les mœurs de son temps.
Ainsi la préoccupation d'un intérêt particulier parmi les affaires pid>liques, loin de diminuer la valeur et le poids des Mémoires cbmt nous parlons , ne fait que les rendre plus préeicui encore à qui sait comme ou doit les lire. De deux témoignages , le moins suspect n'est pas celui que l'on dépose, mais ' cfiliji qu'on laisse échapper. Ce n'est pas à ce
I aaS ' MKMoir.:F.s.
qti'on nous dit, ou de soi ou d(^ autres, directement , expressément , etdëpiv)i|M>s.dé^ libéré, qœ nous donnons le pluS'de foi, iwais à ce qu*on nous dit sftus ylvoir refléchi, ^ans même vouloir nous le dire. Or c'est ' ainsi fpie, dans ses mémoires , unefemrot?, en suivirnt son objet personnel , indique involontairement les moti£s>, les -arrière^causes des révolutions les plus. in^Kplieables , et nous révèle, quelquefois des mystères dont ses liaisons, ses relations , les Cdn£dencesq4i'e]le a i^eçues , la familiarité où elle. a été admise , rintimité de rintérieiir dont elle a vu les mouve&ens^ le besoin qu'on aura eu d'elle lK)ur se plaindre ou ' se consoler, s'affîiger ou ste réjouir, les caractères, que sa poalti^ lui a Mi connaître jusque dans lours^ r«plis^ n'auroQt bien in&truit.qu'eUe seule'. Les cabinets des rais sont de^ théâtres ou se jouentobntinueliôment des^piéees qui occupent tout le monde : il y en a qui sont simplement comiques ; il y en a' aussi dé tragique» y dont lés plus grands événetnens- sont toujauxt causés par des hagatelles (.Mettevilte?). Cest d« là que s'échappât lès grands secrets; c'est là que les inquiétudes , lies crainte», les désirs, les espérances, les passions enfin ne^
JIUMOIKES. a2«)
craignent pa» de se trahir ; et c'est Jà qu'elles se trahissent.
La première place entre les mémoires ex> pressément éciits pour servir à Diistoirc me semble due à ceux de Commines , pour leur solidité, leur ing^uité, et leur vérité liunineuse. Ce seraient des trésors pour les his-> toriens qu'une suite complète de pareilles instructLons. Commines est le Thucydide des Français , comn^e de Thou en est le Tite-Live. Le cardinal de Retz semblait né pour en être le Tacite, s'il avait eu des mœurs, et sf son texpps lui eût présenté des faits d'une importance plus sérieuse. Comme écrivain , on le voit s'élever entre tous ceux du même genre, avec une originalité de génie et de style qui les efiface tous. Mais lachaJeur et l'énergie de ses récits et de ses peintures, ne tenaientt-ellcs pas à cette inquiétude et à cette fougue de caractère- qui, dans l'intrigue et les factions, ne cherchait que le bruit; et tel qu'il s'est dé)>eint lui-même, eùt-il été plu^ grand, sur un plus grand théàfre, comme acteur et comme écrivain ? C'est de quoi j'oserais douter. La iragi-comédie de la Frondé p«raît avoir été faite exprès pour ce caractère h^pïcomique : Tnfenne et Condé y étaient dé-
23o MZMOIRES.
placés ; de Retz s'y trouvait dans son centre I( fallait aux Anglais un factieux comme ' Cromwfsl ; aux Parisiens , il en fallait an comme le cardinal de Retz. Ckacun des deux fut le Catilina de son temps et de son pays, CujusUbet rei simulator %lc dissimulator , * mais chacun des deux à sa m aniére : Crom wel , en politique sombre^ en triste et profond hyprocrite; de Retz, en intrigant adroit, hardi , déterminé , habile y prompt à changer de rôle, et jouant toujours au naturel celui q|ii convëuait le mieux ay lieu, au moment, à la scène, au caractère des esprits , et au genre d*illusion et démotion qu*il avait à répandre. Je ne serais donc pas surpris d'entendre dire que son caractère s'était accommodé aux mœurs de son théâtre; et qu'avec son ardeur, son habileté, son courage, son audace et son éloquence, la prqdigieuse activité et la souplesse de son âme, il aurait été, dans d'autres circonstances , le premier homme de son siècle dans l'art de remuer et de dominer les esprits. Quoi qu'il en soit , ce sera de lui qu'on apprendra comme tout s'anime sous la plume d'ufi écrivain qui , principal acteur sur. la scène du monde , dans des temps de crise et de trouble, ne fait que peindre ce qu'il a vu tt raconter ce qu'il a fait.
MEMOi&i^s. a3i
Un genre absolument contraire à Tesprit des Mémoires du cardinal de Retz fut celui deis Mémoires du sage et vertueux Sully*. Ce livrp , que l'abbé de FEcluse a rajeuni et fait revivre, n'a pas moins contribué que la Henriade à rendre le souvenir du bon roi Henri iv présent et cher à tous leç Français. Mais les Économies royales et les Servitudes loyales (c'était le titre de ces Mémoires) , négligemment écrites et dans un vieux langage, seraient restées ensevelies dan3 la poussière des cabinets ; et les lettres n'ont peut-être rien fait de plus utile que de rendre la lecture de ' ce précieux ouvrage facile et attrayante pour tous les bons esprits. Avec quelle joip n'y voit-on pas le meilleur de^ ministres et le meilleur des rois se rencontrer dans l'espace des temps, se reconnaître , et , pour ainsi dire, s'embra;sser et se réunir, pour travailler au bonheur des peuples ! Un ancien a dit que si la vertu se rendait visible aux hommes dans toiate sa beauté , elle gagnerait tous les cœurs : c'es't là ce qu'on éprouve à la lecture de ces Mémoires; et la Minerve du Télemaque se présente en réalité dans les Mémoires de Sully « Les Mémoires de Torcy , comme leçons de politique^ ne sont guère moins intéreysans que les mémoires à& Sully comme leçons
a32 MEHOIKES.
d'économie. Torcy Cul chargé du fafdeau de3 malheurs de Louis xiv; et dans des temps de calamité et d*humiliation , il fit parier et agir son maître avec modération , mais a\Fec courage et avec dignité ; et le compte qu'il a rendu de sa conduite dans les conseils et dans les négociations honore également, et le ministre et le monarque.
Les Mémoires de Villars ont répondu , par le récit des faits , à l'<»ivieuse malignité de ceux qui de son temps ne voulaient voir en . lui que jactance et que vïinité ^ et Ton a «nfin reconnu que ce n'était pas sans de granâs talens que Villars avait eu le bonheur de sauver la France. Mais ce qui donne encore plus de valeur à ses Mémoires , è*est d'avoir fait connaître le fond de Tâme de ce grand roi, que l'orgueil et la dureté de qpelques-uns de sesfministres, comme le Telliér et Louvoiii^ calon^iaient aux yeux de la postérité. ,
Les Mémoires du maréchal de Noaiîles ont aussi ce mérite; mais il lôur manqué essentiellement celui d'avoir été rédigés par luimême. C'est une observation qui n'a poi^ échappé à rhomme de lettres e&timablè ^qfii a fait l'éloge dé l'abbé Millot. «O manquait^ dit-il , à cet écrivain ^ ùrie disposition ^m
laquelle d«ft mémoires particuliers ne sauraient avoir le mérite qui leur est propre. Cette disposition est rintérét , qui ne peut se trouver * que dans l'acteur ou le témoin. Depuis les commentaires de César , ajoute M. Tabbé Morellet , que sont tous les mémoires connus , sinon les souvenirs de celui qui les a écrits ? et pour ne citer <jue ceux qui appartiennent à notre nation , Commines , Monthic , Rohan, La Rocbeibucault, Ketz, Villeroy, Torcy, ont tous vécu au milieu des événemens qu*Us facotitent ; ils nous intéressent , parce qu'ils ^ft peignent eux- mêmes , et ne retracent que des ol>jets dont ils ont été constamment entourés. Leul*s regards ont été frappés , leur imagination saisie, leur âme émue; lorsqu'ils lentreprennent d'écrire, ils trouvent toutes leurs idées présentes, toutes leuns* passions encore vives , tous leurs sentimens en activité; et communiquant à leur style l'intérêt dont ils sont remplis , ils peignent toujours avec énergie; et ceux mêmes qui nous laissent entrevoir la partialité des passions nous atta- «lient encore à leurs récits , lorsque nous les soupçonnons d'altérer la vérité. »
Ce p'est donc qu'avec défiance et beaucoup de précautioù que l'historien doit lire et con>
ai
234 n^MOIBES.
sulter les mémoires qu^n lui transmet. Ils sont écrits par des témoins , mais par des témoins intéressés et souvent récusables. Les confronter avec eux-mêmes , les uns. avec les autres , et chacun avec tous ; en étudier le caractère et Tart ;. choisir ayec discernement les mieux instruits et les plus sincères ; examiner quel sentiment , quelle opinion les dominait , de quel œil ils ont vu les hommes et les choses, en quoi leur jugement a été libre de faveur et de haine , en quoi il a été prévenu et séduit ; quels motifs d'adulation , d'inclination , d'amour-propre , ils pouvaient avoir d'altérer , de déguiser les faits , de colorer les unà et de noircir les autres , d'atténuer ou de grossir le mal , d'exagérer , • de dépriser le bien , de glisser , d'appuyer sur le blâme ou sur la louange , c'est Tunique moyen de n'être pas surpris , ou de l'être plus rarement, par des relations infidèles. On doit prendre garde surtout de ne pas se laisser séduire par cet air de sincérité qui accuse quelques torts légers pour en pallier de plus graves , et qui accorde au mérite quelques éloges vains , pour se donner le droit de le calomnier. Enfin , lors même qu'on n'a pas à .douter de la bonne foi de l'écrivain ,
Y on doit sans cesse épier en lui cet intérêt personnel et fiirtif , qui souvent se cache aux yeux mêmes de celui qu'il ohsëde y et qui le ^ rend injuste à son insu. J'ai tu des Mémoires où un homme religieux , «t qui se croyait la Térité méme^ malheureusement dominé y^T des avcrnoiis personnelles,, a répandu des flots de fiel et de venin.
C'est une fraude répréhensible que de publier , sous le nom des personnages les pliis illustres , ce que Ton ose appeler leurs Méjnoires ; et il serait bien à souhaiter que le soin de leur renommée leur fît prendre celui de les' rédiger de leur propre main. Combien ceux de Turenne , par exemple, et d'Eugène, seraient précieux ^ s'ils épient authentiques , et quel présent le grand Condé, Luxembourg, Créqui , Catinat , n'auraient41s pas fait à la postéfité, si , comme Montluc et Rohan , MontecuçuUi et Barwick , ils avaient décrit leurs campagnes ! Si nos généraux ont étudié avec tant de fruit les relations de Polybe et les Mémoires de César ; si , dan» la tactique et dans la discipline , ils ont profité de l'expérience des Grecs et des Romains ; s'ils ont savamment employé les manœuvres d'Ara tus , deCimon , dePhilopeinen , d'Epaminondas ,
236 MÉMOIBES.
de Pyrrhus , de SyHa > de Fabius et d'Annibal ; si dan^ les campemens , ks m^relies , Tordre et l'appareil des batailles , les mon- T^^mens et les ëyolcitions des. armées ; si dans tous les 4étails enfin de' la sci€^su:e ndlitaire ' ils se sont instruits à Féeole de ces grands capitaines , malgré la distance des li^nx et la différence des temps , soit du côté des hommes , soit du cèté des armes ; combien plus lumineuse n'eût pas été pouc eux , par sa proximité, rexpéricncedesgéaéranx qui, dans les mêmes temps, avec les mêmes armes , sut; .le même terrain , leur avaient comme tracé leurs cainps \ leurs routes , leurs campagnes ; leur avaient indiqué les postes les plus sûrs ou les pUis périlleux, et le plus ou moîna d'ayantage des positiQns qu'ils avaient prises , des lieux qu'ils avaient occujfes ?
Dans cette partie, l'histoire génésale na peut jamais qu'impar&itemenï suppléer aux mémoires particuliers ; et c'est surtout par les détails dont elle serait surcbar^ que Les exemples et les leçons d'un art «i compliqué peuvent avoir toute leur étendue et toute leur utilité.
S'il est vrai , comme je l'ai dit en parlant de l'histoire , qu'elle n'a point de style qui lui
soU'«^lu«ivçiff«9t propre 9 et.^y^fian l#ng;igç varie conm^ les fiujaU. qm'aUf) ^9ile, à plus i(Hit^ vai*oj«}e «f^U de$ 4(^9«irf Jt pwtiçiil^rs e» pw^omi^ 9'fimra-tril p^ôii^ dd ^oi» oi dp QQiileiii; iD^^iiriableu
. Ii«A Ci9Wd»/9nti^&4^ Cé^ai: $p9t l'exprèssian la pli^ i^ye du f^i:«icjtàre de spu 4nie. Il ft'y iiu»l»tre si fiip^â^ûi* 91 tpu^ ▼auitié , si «traoï^r à iia propre gloire , ^'on a pem» à cia»ii:e qneç^ ^t (ui q^i ^ parl4 d« Iwimèaie ar^ taçA d« sMg j ^ c pté, i>aiM l<e& périls les plus pressans , dans les résoludons 1^9 plus audacieuses , dans Içs momens où il y va de sa fortune et de celle du. monde , il a l'air impassible et inaltérable d*un Dieu. Cest^là 1§ ^^e qui çe;i,xiei;^l à ^eê méoiQim militaifes;* c»v cflui quf > 4^^ ^^ r^Hlioiis , n'e^t pa|i capabilç 4^ ce. ^f^ng-fpoid, l'aura eu di£&cile-* ment dans l'at^que ^tdanf \% méléne. Racontef simp}0mQ9t ^t modestei^^blr de grandes cl^ob ^ti » ' W^ ^ ^^ faut^ ç^ 4çî s^ |:^^r9 avec la ];aéme ingénuité que de ses pins heureux ex|4o4ts , iX dç «on ej^ga^mi ay ec autant d'im- Pfirti^téque d^ spji-ii)é<(içi ^ajUaer doiUçr l^ueldçsd^x a%it,le vé^ de racûoi;i; ou plutôt donner à p^eiis^ que cis récit ne vient ni de l'un ni jde Tautri? , mî|i$ d'un témoin
a38' MÉMOIRES.
fidèle et désiAté^essé : tel est le mérite éminent des Mém<iires d'un hoirime de guerre.
Il en est à peu près de mériie des relation»
qu'un homme d'état nous fait de sa conduîêe ou dés éTéiiemens qui se sont passés sôus ses yeua;;. Tout y doit respirer cette m^déralionquî est là dignité d'un ministre. Au milieu de l'agitation et du tunmlte des affaires , on ainie à Toir dans son esprk le même calme que sur le front d'un bon pilote au milieu des orages , et c'est à lui surtout de s'appliquer ee précepte d'Horace : •
'•- , jSquam mfmfintA r^hus ifi arduis Servare mentent , non sécus in bonis,
Mais ce que j'ai dit de la gravité de l'historien , je le dirai de même de la dignité de îhomme d'état : elle n'exclut ni le sentiment , ni l'expression modérée de l'intérêt public' f et l'équité , l'humanité, Tàmour du bien , comme infus dans son style, en feront l'attrait çt le charme.
A l'égard des mémoires , où , sans attention pour ces convenances de mœurs, l'auteur n'aura voulu qu'obéir à son propre génie , le ton , le style , la couleiir ,* tout doit s'y res--* sentir et ie son caractère et de la situation.
OÙ étaient son esprit et son ânie. De là une Yoriété infinie dans ce genre d'écrits , lors^ qu'ik sont naturels; et ils le sont pres(|ue toaj<»irs , . paa une raison bien sensible : ou y parle de sot , et c'est dans ramom - propre que le naturel se décèle , lors même qu'il yeut se cacher. R^en donc ne sera plus facil^ que de démêler dansdes mémoires quel esprit les aura dictés , quel motif les aura fait^rire , et quel sentin^ent , quelle passion aura dominé dans récri^n. Si c'est la vanité , il attachera de l'importance aux i|itéréts les plus futiles , dès qu'ils lui seront personnels : si c'est rorgueil , il rabaissera tout ce qui peut lui faire ombrage , et réservera ses éloges pour la médiocrité dont il n'a rien k craindre , ou pour Un mérite qui n'entre avec le sien dans aucune rivalité; si c'es^U'envie, toute espèce de gloire , de succès^ de prospérité^ lui sera importune ; il ne souffrira point que de belles 9Ction^ soient sans tache ; il cherchera \ ou dans le fond de l'âme , ou dans l'intérieur de la ,vie privée d'un homme iHustre , des faiblesses à révéler , et dans tout ce qu'il y a de plus généreux et de plus magnanime il épiera quelque motif secret de personnalité et d'intérêt qui le ravale : il voudrait ternir le soleil ;
•a4o , Slémqikf.s.
^ c'est la Jbaine ou la veageapce^ on W verra tantôt fiatler ^t par«r sa victime avant de rimmoier , vanter quelque faible mérite , quelqne talent sans importance i quelqœa foi^nes superficielles , et pi^is , sotis ces dehors, montrer le& qualités les plnsayiH&sanles, les vices les plus odieux } tai^tôt, plu»' violent et moins perfide , in»iller, outca^^r la cendre -de^on ennemi et secoi&ar toitile pudeur pour démentir lestai ts , la renom lO^ gt l'opînioii de tqiit un siède* Avec la mêmoiftuùUté on reconnaîtra rhonune qui aiyra^oxté à la cour un génie étroif et une âme ser?ile , on le reconnaîtra , dis-je , à son attenticoi pour les menus détails de Tétiquette et de Tinti»gue : on reconnaîtra l'homme chagrin que la cour aura r^uté à la somhre misanthropie qui lui feira dépriser o^ blâmer tout ce quon aura fait sans lui , et n'attribuer les malheofrs des temps cpi'aux artisans de son propre mai*heur- et aux causes de sa dkgrâce. Au con^ traire l'homme vendu au crédit et à la fortune se trahira par toutes le&^bassesses de la complaisance et de l'adiilatton. Enfin l'homniA unmoral , aux yeux duquel rien «est ino^ortaut que Futile , et qui regarde*^ et le juste et l'honnête comme des règles à prescrire , et à