‹ Elémens de littérature (volume 5)Chapitre 21 sur 29 · M0EUR · texte numérisé non relu

M0EUR

la fîclioh , comme la nature est la mère de la vérité.

Encore cette théorie serait-elle insuffisante san^ l'étude pratique des mœurs. Le peintre le plus versé dans le dessin et dans l'étude de l'antique ne rendra jamais la nature avec cette vérité qui fait illusion , s'il n'a sous les yeux ses modèles. Il en est de même du poète : la lecture et la méditation ne lui tiennent jamais lieu du commerce fréquent des hommes : pour bien les peindre , il faut les voir de près , les écoutei*, les observer sans cesse. Un mot , un coup d'œil , un silence , une attitude^ un geste est quelquefois ce qui donne la vie, l'expression, le pathétique, à un tableau qui sans cela manquerait d'âme et de vérité.

Mais ce n'est pas d'après tel ou tel modèle que, l'on peint la nature dans le moral ; c^est d'après mille observations faites çà et là , et qui , semblables à ces molécules organiques imaginées par un philosophe poète, attendent au fond de la peftsée le moment d'éclore et de se placei* :

Respicëre exemplar ^viiœ morumque juhebh • Voctuaii imitatorem , et veras duc^re <voces»

C'est dans un monde poli, cultivé, qu'il

a64 MOEURS,

prendra des idées de noblesse et de décence ; mais pour les mouvemcns du cœur humain , le dirai -je ? c'est avec des hommes incultes qu'il doit vivre , s'il veut les voir au naturtîl. L'éloquence est plus vraie , le sentiment plus naïf, la passion plus énergique , l'âme enfin plus libre et plus franche parmi 4e peuple qu'à la cour : ce n'est pas que les hommes ne soient hommes partout ; mais la politesse est un fard qui efface les couleurs naturelles. Le monde est un bal masqué.

Je sais combien il est essentiel au poète de plaire à. ce monde qu'il a pour juge, et dont le goût éclairé décidera de ses succès ; mais, quand le naturel est une fois saisi avec force , il est facile d'y jeter les draperies des bienséances.

La différence la plus marquée dans les mœurs sociales est celle qui distingue les caractères des deux sexes. EHe tient d'un côté à la nature , et de l'autre à l'institution.

Ce qui dérive de la faiblesse et de l'irritabilité des organes , la finesse de perception , la délicatesse de sentiment , la mobilité des idées , la docililé de l'imagination , les caprices de la Volonté, la crédulité superstitieuse, les craintes vaines,. les fantaisies, et

MOEUK». . l65

toiii Ifes vices des enfans ; ce qui dérive du besoin naturel d'apprivoiser et d'attendrir un être, sauvage , fier et fort , par lequel on est dominé; la modestie^ la candeur, la simple , et timide innocence^ ou, à leur place, la dissimulation , l'adresse , l'artifice , la souplesse , la complaisance , tous les raffinemens de l'art de séduire et d'intéresser ; enfin ce qui dérive d'un état de dépendance et de contrainte , quand la passion se révolte et rompt les liens qui l'enchaînent ; la violence, l'emportement et l'audace du désespoir ; voilà le fonds des mœurs du côté du sexe le plus faible , et par là le plus susceptible des mouvemens passionnés.

Du côté de l'homme, un fonds de rudesse , d'âpreté, de férocité même, vices naturels de la force ; plus de courage habituel , plus d'égalité , de Constance ; les premiers mouvemens de la franchise et de la droiture , parce que , se sentant plus libre , il en est moins craintif et moins dissimulé; un orgueil plus altier, plus impérieux, plus ouvertement despotique, , mais un amour-propre moins attentif et moins adroit à ménager ses avantages ; un plus grand nombre de passions , et chacune moins violente, parce que, moins captive et moins

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contrariée, elle n'a point, comme dans.les femmes, le ressort que donne la contrainte aux passions qu'elle retient; voilà le fonds des mœurs du sexe le plus fort.

Viennent ensuite les différences des états de la vie. het^ mœurs d'un peuple chasseur seront sauvages et cruelles : accoutumé avoir couler le sang, Thabitude le rend prodigue et du^ sien et de celui d^autrul : la chasse est la sœur de la guerre. Les mœurs d'un peuple pasteur sont douces et voluptueuses : il a les vices de Toisiveté et les vertus de la paix. Les mœurs ,d'un peuple laboureur sont plus sévères et plus pures : le père et la mère de l'innocence sont le travail et la frugalité. Les mœurs d'un peuple navigateur sont corrompues par la soif des richesses : car le commerce est Talîment et le germe de l'avarice ; et celui qui passe sa vie à s'exposer pour d^ l'argent n'est pas éloigné de se vendre.

Nouvelle différence entre le peuple des campagnes et le peuple des villes : dans l'un , les désirs sont bornés comme les besoins , et les bespins comme les idées; dans l'autre, ' l'imagination , la cupidité , l'envie sont incessammment excitées par la vue des jouissances qui environnent la pauyreté. Plus de

MOEURS. ; 'iCï'J

tléfiance , de ruse , d'opiniâtreté dans le villageois, parce qu*il est sans cesse exposé aux surprises de la fraude et de l'usurpation ; plus de sécurité, de droiture et de bonne foi dans le citadin , parce qu'il est protégé de plus près par les lois , et qull n'e^t pas obligé d'être en garde contre l'injustice et la force.

Parmi les différens ordres de citoyens ," encore mille nuances dans les mœurs ; chaque condition a les siennes ; la noblesse , 1» bourgeoisie, l'homme d'épée, l'homme de robe, l'artisan , et le financier (je ne parle point de Féglise , quoique la censure poétique ne l'ait pas toujours épargnée), tous les rangs, toutes les professions forment ensemble un tableau vivant et varié à l'infini , où l'éducation , Thabitude, le préjugé , l'opinion , la mode , et le travail continuel de la vanité pour établir des distinctions , donnent aux mœurs de la société mille et mille couleurs diverses. Voilà le grand objet des études du poète.

Mais avec ces mœurs générales se combinent les accidens' qui les modifî<^nt diversement selon les divers caractères , et • plus encore selon les circonstances de l'action :

d'où résulte une variété inépuisable. Le même

*l6S MOEUBS.

caractère a paru dix fois sur la scène, et tou" jours différant sur sa seule position : c'est comme le modèle d'une école de dessin , qui varie ses attitudes , et que chacun copie d*un côté différent. Tous les raisonneurs, tous les amoureux de Molière se ressemblent, et tous les amoureux comiques ressemblent à ceux de Molière. Dans Racine , tous les amans , ou tendres ou passionnés, ne diffèrent que par des nuances, ou plutôt parleur situation ; supposez qu'ils changent de place ; Britannicus sera Hippolyte , Bàjazet sera Xipharès, Hermione sera Roxane, et, pour aller plus loin , Ariane sera Didon ; Inès sera Mohime; Monime, Ariane ou Zaïre.

Au lieu que Racine avait fait ses femmes passionnées et ses hommes tendres , Voltaire a fait ses femmes tendres et ses hommes passionnes ; et de ce seul renversement de la même combinaison , il a tiré comme un nouveau théâtre.

A plus forte raison , si le poète combine la même passion avec de nouveaux caractères , ou deux passions opposées dans un caractère déjà connu, produira-t-il de nouvelles mœurs . Phocas est un tyran atroce , mais il est père : il désire ardemment de perdre le

IttOEUI^S. g^S^

roi légitime ; mais il craint d'immoler son fils. Voilà un cacact^re rare, et pourtant naturel et Trai. , . î.

C'est dans la singularisé soritreiiante^e ces contrastes que^coi^si^te le meri^iUeux naturel qui convient à.Npop^eel;à la tragédie. Le modèle le plus pftgfait d%ns ce genre, le chefd'œuxç^jjl^ génie, poétique est le caractère ^'Açtiil]o« ^ien de f^us extraordinaire que ïexff^if^, ^eii^ij^ilité et l'extréiBe inflexibilité ^^^çiçsj^fisJe même homme. Mais joignez-y ^]efttj^f1iç t' fierté , révoltée par une injustice outrageante ; dès lors, la bonté même et la 9d<>oi>ure de son caractère , profondément J>lessées , doivent le rendre inexorable , et ce ne sera que pour venger un ami passionnément airné qii'il publiera sa propre injure et son propre ressentiment.

Ce merveilleux naturel consiste aussi à contrarier les ma^rs générales par les mœurs personnelles. Des hommes réputés sauvages , qui ont reçu de la nature les lumières^ , la grandeur d'âme , les vertus simples et touchantes, de Zamore et d'Alzire , avec ces principes dans Fàme , qu'il est honteux de ivanquorà sa ioi, qu'il est affreux d'être ingrat ..et parjure,- ^u*il est. beau de mourir plutôt

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que de trahir sa conscience , et qu'il est juste et grand de se venger , sont un composé de cet ordre extraordinaire et merveilleux.

Par la même raison , iorsqu on voit dans une femme une vigueur de caractère dont l'homme est à peine capable , comme dans Pulchérie , dans Yiriate , dans Comélie, dans la Cléopâtre de Kodogune ; ou mieux encore, lorsque , dans la même femme , on voit le contraste de la faiblesse naturelle à son sexe , avec des élans de fierté , de courage et de force héroïque ; ce phénomène doit exciter la surprise et Tétonnement.

Où est donc alors la vérité de Timitation ?

Elle est dans les causes morales , dont Vinfiuence a dû modifier ainsi les mœurs ; dans les circonstances de Faction , qui donnent plus ou moins de force à la nature , à l'habitude , à la passion du moment ; et c'est là véritablement ce qu'il y a ée plus difficile. Un naturel simple et commun est aisé à imiter ou à feindre avec vraisemblance ; mais un naturel extraordinaire eC composé de qualités qui semblent se contrarier, quand il est ensemble et d'accord , est le chef-d'œuvre de l'invention. C'est là que l'éloquence est nécessaire au poète. Sans la véhémence de Cassios et les

grands mouvemens qu'il oppose à Thorreur naturelle du parricide j quelle appareaace y aurait-il que le fils de César , juste , sensible et bon , consentît à Fassassiher ? Quelle apparence y aurait-il qu'une mère comme Cleopâtre eût fait poignarder un de ses fils et voulût empoisonner l'autre , si l'éloquence de sa passion n'avait rendu cette atrocité vraisemblable et comme naturelle , dans une âme où l'ambition s'est changée en fureur ?

Trôoe , à t'abandooner je ne puis coasentir ; Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir.

Le comique à aussi sa façon de renchérir sur la nature. Un caractère , dans la société , ne se montre pas à chaque instant : l'avare ne se présente pas sans cesse comme avare , et tous les traits qui le dessinent ne lui échappent pas en un jour. La comédie les rassemble : elle écarte les traits indifférens , elle rapproche ceux qui marquent; tout ce qu'elle fait dire ou faire au personnage ridicule , l'annonce et le caractérise : l'action n'en eét que le tableau ; et ce tableau, formé de traits pris çà et là , fait im ensemble plus continu et plus complet qu'aucxm modèle individuel ne peut l'être. Tdle est la Sorte d'exagération

^72 MOEtJllS.

que se permet la comédie , et ponr la rendre yraiseiiib]a]>ie , ii'Êiut <|ue tous les incidens qui font sotûv le caractère soient naturellement amenés', de façon que chaque eih^onstance paraisse naitre spontanément pour se-^ conder l'intention du peintre et Itii placer le modèle à son gré. C'est le talent sublime de Molière , et aucun poète jamais ne l'a porté aussi loin, que lui.

Sa grande médiode^ en imitant les mœurs , était d'en marquer les contrastes , en opposant les deux extrêmes l'un à l'autre , et quelquefois à tous les deux un caractère modéré ; eu sorte que ces deux vers d'Horace ,

Est modus in rébus, sunt,certi deniquejinês Quos ultra citraqtie nequit consistere rectum^

renferment tout l'art de Molière.

A un père avare il ^pose des enfans prodigues , des valets fripons y une intrigante intéressée. Au fourbe hypocrite il oppose d'un càté un bon homme et une bonne femme crédules , simples , engoués de sa fausse dévotion ; d'un autre côté , un jeunç homme impétueux , qui déteste l'hypocrisie ; une soubrette fine , adroite et pénétrante ,

Moif^uRs. a7''

qui dit tout ce qu'elle a dans Tàme ; et au milieu , un homme sage et une femme ver-* tueuse , qui, l'un par sa. raison , l'autre par sa conduite , pressent le fourbe « et le démasquent. Après ce groupe, le plus étonnamment conçu , le plus savamment com«posé qui fut jamais sur aucun théâtre, et qu'on peut regarder comme le prodige du génie comique , il est inutile de citer les contrastes . des Femmes savantes , du Misanthrope , du Bourgeois gentilhomme et de YEcole des maris. Dans presque toutes ses compositions, Molière a suivi sa méthode, et c'est bien là vraiment le moule qu'il semble avoir cassé, pour être inimitable.

On ne lit pas sans impatience , dans le discours de Brumoi sur la comédie, que. le coloris d'Aristophane est lin coloris outré , celui de Ménandre un coloris trop faible ; celui de Molière un vernis singulier , composé de Vun et de, Vautre, Molière avait peint Tartufe , et le vernis de ce tableau ne plaisait pas à tout le monde.

Rapin,, examine si, dans la comédie, on peut faire des images plus grandes que le naturel; un avar^ plus avare , un fâcheux, j^us impertinent et plus incojnmode qu'il ne

274 ' moeurs;

Fest ordinairement; et il dit : Pîaute , qui

voulait plaiœ au peuple , Va fait ainsi; mais

Terence^ qui voulait plaire aux honnêtes gens y se renfermait dans les bornes de la nature , et il représentait les vices sans les grossir. Ce même Râpin n aimait pas Molière, et sous le nom de Plante on voit qn'il l'attaquait. Mais qui avait dit à Rapin jusqu'où Timportunité d'un fâcheux et l'avarice d'un harpagon pouvaient aller naturellement ? Qui lui avait dit que la comédie dût se borner à riraitation individuelle de telle ou de telle personne ? Pourquoi , si d'une seule action de deux ou trois heures uiv poète a le génie et l'art de faire le tableau d'un vice présenté sous toutes ses faces et dans tous ses effets , sans que l'intrigue soit trop chargée, sans qu'en un mot la vraisemblance ou l'air de vérité y manquent; pourquoi ne leferait-îl pas ? Rapin aurait dû savoir qu'imiter ce n'est pas faire une chose semblable, mais une chose ressemblante ; que ce ne Wait pas la peine d'aller au théâtre pour ne voir que la copie exacte de ce que l'on voit dans le monde ; que toute espèce de poésie doit anbellir la nature ; que Fembellir, dans le comique, c'est rendïe la- pèitetute du ridicule

plus, vive et plus saillante que la réalité , et que cela ne peut se faire qu'en réunissant les traits les plus marqués du caractère que Ton peint , dans le plus grand nombre possible , sans faire violence à la nature et à la vérité.

Quelques observations relatives à la bonté et à la vérité des moeurs achèveront d'en développer la théorie.

J'ai distingué dans les mœurs les qualités et les inclinations de l'àme. Par les qualités de l'âme , le caractère est décidé naturellement tel ou tel ; par les inclinations , il obéit ou à la nature ou à l'habitude , et à celle-ci , secondant ou contrariant celleTlà : par les affections , il reçoit une forme accidentelle , souvent analogue, quelquefois opposée à son naturel et à ses penchans. « L'homme, dit Gravina, s'éloigne de son caractère quand il est violemment agité ^ comme Tarbre est pK'é par les vents. » Cet effet naturel des passions est le grand objet de la tragédie.

Distinguons à présent deux sortes de caractères , les uns destinés à intéresser pour ^x-mèmes , les autres destinés à rendre ceuxlà plus intéressans.

Les mœurs du personnage dont vous voulez que le péril inspiré la crainte^ et que le mal-

heur inspire la pitié, doivent être bonnes^ dans le sens d'Aristote. « Il y a , dit-il , quatre choses à observer dans les mœurs : qu'elles soient bonnes, convenables, ressemblantes

et égales La première, et la plus impor-^

tafhte, est qu*elles soient bonnes. » Mais comment accorder ce passage avec celui-ci ?

« L'inclination , la résolution exprimée par les mœur^y peut être mauvaise ou bonne; les mœurs doivent Texprimcr telle qu'elle est. »

Par la bonté des mœurs y n*a-t-il donc entendu que la vérité ? Non ; il exige que les mœurs soient bonnes y dans le même sens qu'il a dit qu'on personnage doit être bon :

ce qui le prouve, c'est l'exemple que luimême il en a donné. «Une fem^ne/ dit- il, peut être bonne , un valet peut être bon, cfuoi* que le» femmes soient communément plutôt inéckantes que bonnes, et-que les valets soieat absolument méchans. »

« Je crois , dit Corneille en tâchant de fixer ridée que ce (ihllosopfae attachait à la bonté des mœurs y je crois que c'est le caractère brtl^ lant et élevé d'une habitude vertueuse ou cri^ minelle, selon qu'elle est-propre et «îonvena*ble à la personne qu-'on introduit. »

Mais si l'on observe qu'Aristote ne s'occupe jamais que du personnage intéressant.

llOEUBS.<. *77

il est bien aisé de Tentendre. Son principe est q«ie ce personnage doit être digne de pitié. ^ Il exi|;e donc en général ia bonté poétique des mœurs y €^est-à-divehtt6n\eni^ce, la ressemblance, régalité; mais pour Jl^personnage . intéressant il Teut encore une lÀnté morale ^ c'est-à-dire un fonds de bonté naturelle , qui perce à travers les erreors, les faiblesses, les passions.

Il est plus difficile de démêla: <re caractère» primitif dans le vice que dans le crime': le vice est une pente habituelle ; le crime n'est qu'un mouvement. Sur la scène on ne voit pas rinstant ou i'homme vicieux ne l'était pas encore ; on n'y voit pas même les progrès du vice : ainsi , dans le-vice on confond Tha-^ bitude avec la nature ; au lieu que l'homme innocent et mém^ vertueux peut être coupable d'un moment à Tautre : le spectateur voit le passage et la violence de Timpulsion. Or plus runpidsion est forte et moralement irrésistible^ plus aisément le crime obtient gi*âce à nos yeux, et par conséquent mieux la crainte qu'il inspire se concilie avec l'estime^ la-bieur veillance et la pitié. Du crime ou- sépare le criminel, mais on confond presque toujour le vicieux avec le vice.

P'ailleurs le vice est une habitude tran-

279 MiOEURS.

quille et lente ^ peu susceptible de combats et ^ de moitvemens pathétiques ; au lieu que le crime^est précédé du trouble et accompagné du remords.. L'un ne suppose que mollesse et lâcheté dans Tâme ; l'autre y suppose une ligueur qui , dans d'autres circonstances, pou* - vait se changer en Tertu. Enfin la durée de l'action théâtrale ne suffit pas pour corriger le vice; et un instant suffit pour passer de l'innocence au crime, et du crime au repentir : c'est même la rapidité de ces mouvemens qui fait la beauté, la chaleur, le pathétique de Faction.

Le personnage qui, dans l'intention du poète , doit attirer sur lui l'intérêt , peut donc être coupable , mais non pas vicieur;/et s'il l'a été, on ne doit le savoir qu'au moment qu'il cesse de l'être. C'est une leçon que nous a donnée l'auteur de V Enfant prodigue. Encore le vice qu'on attribue au personnage intéressant ne< doit-il supposer ni méchanceté ni bassesse , mais une faiblesse compatible avec un heureux naturel. Le jeune Eu-^ phémonen est aussi l'exemple. V, Tbagédib.

La bonté des mœurs théâtrales , dans le sens d'Aristote , n'est donc que la bonté naturelle du personnage intéressant. Ce person-

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nage était le seul qu'il eût en vue ; et eu effet , y0ulant qu'il fût malheureux par une faute inyolof itaire , i) n'avait pas besoin de lui opposer des méchans : les dieux et la destinée en tenaient lieu dans les sujets conduits par la fatalité ; aussi n'y a-t-il pas un méchant dans VŒciipe ; et dans VIphigénie en Tauride , il suffit que Thoas soi) timide et superstitieux. Il en est de m^me des sujets dans lesq]i>els la passion met Thomme en péril , ou le çoii^duij; dans le malheur; il ne faut que la laisser agir : pour rendre ses effets terribles ettouchans, on n'a pas besoin d'une cause étrangère. Tous les caractères sont vertueux dans la tragédie de Zaïre ; et Zaïre finit par être égorgée de la main de son amant. C'est même un défaut dans la fable d'Inès , que la cause du malheur soit la scélératesse , au lieu de la passion : l'action est plus pathétique , je l'avoue, mais elle en est beaucoup moins morale. La perfection de la fable ^ à l'égard des mœurs , est que le malheur soit l'effet du crime 9 et le crime l'effet de l'égarement.

Plus la passion est violente , plus le crime ypeut être grand , et la peine qui le suit douloureuse et terrible. Alors , en plaignant le coupable, on se dit à soi-même : « Le ciel

âSô AfoEuns.

qui le punit est rigoureux , mais il est juste » ; et la pitié qu*on eii ressent n'est point mêlée d'indignation. Si , au contraire , une passion faible fait commettre un crime atroce , eeH suppose un homme méchant : si une- fàWte légère est punie par un malheur affreux , cela suppose des dieux injustes : si un mallieur léger est la peine d'un crime horrible , c'est une' sorte d'impunité dont l'exemple est pernicieux. Le moyen de tout concilier est donc tle commencer par donner à la passion le plus liatrt degré dechaleur et de force; et puis de la faire a^r dans son accès , sans que la réflexion ait le temps de la ralentir et de la modérer. La scélératesse du crime d'Atrée vient non pas de ce qu'il est atroce, mais de ce qu'il «st médité. Ôsef ais-je le dire ? il y avait un moyen de rendre Médée intéressante après son crime :

c'était de * rendre Jason perfide avec audace; de révolter le cœur de Médée par l'indignité de ses adieux ; de saisir ©o moment de dépit, • de rage , de désespoir , pour lui présenter ses enfans; de les lui faire poignarder soudain; de glacei^ tout à coup ses transports ; de faire succéder à l'instant la mère sensible à l'amante indipfnée ; et de la ramener sur le tliéâtre épertluf^ , égarée , hors d'elle-^m^ie , détestant

la vie, et se donnant la mort. Le tableau où Ton a peint les enfans de Médée lui tendant leurs mains innocentes et ]a caressant avec un doux sourire^ tandis que, le poignard a la main, elle balance à les égorger; ce tableau, dis-je,^èsl plus touchant, plus terrible, plus fécond en mouveraens pathétiques, et plus théâtral que celui que je viens de proposer ; mais j'ai voulu faire voir par cet exemple qu'il n*est presque rien que Ton ne pardonne à la violence de là passion. Toutefois , pour qu'elle soit digne de pitié dans ces môuvemiens qui la rendent atroce , il faut la peindre avec ce trouble , cet égarement , ce désordre des sens , de la raison , où Tâme ne se consulte plus , ne se possède plus elle-même.

Les passions les plusintéressantes sont par là même les plus dangereuses : ainsi la terreur et la pitié naissent d'une même source. La haine est triste et pénible ^ elle nous pèse et nous importune. L'envie suppose de la bassesse dans rame et porte son supplice avec elle. L'ambition a de la noblesse; mais comme • l'orgueil , l'audace , la résolution , la fermeté qu'elle exige, ne sont pas des qualités touchantes, elle intéresse faiblement. La vengeance , la colère, le ressentiment des injures Tome t. ' a5

soat p)tts dabs U nature, dès hoiUmels n^s seAsibièS:, et disposés à la -retta piar la bonté de leur. o^*iU!tèFe : cette s^Mibtlité, cette bonté même , sont quelquefois le principe et l'aK* inentdecespasâi0n&: c'esfccequ'&omèFcanier- ▼eilleusoment ei|>rimé datis la colère d'Xchi^. £n général , le même attrait qui ùat le danger de la passion, fait Tintécêt dn maâMur ^*elk, ca«se ; et plus il est doux et natui-d de ' «'y livFCi* , plus celui qui s'est perdu en s'y 'A^ vrant e'6t à plaindre , et son exemple à re«douter,. Des crimes et des malheiirs dont la |Kmté d*âme , dont ta vertu ihèmene défend paSf doivent faire trembler lliomme ver-* tueux , et à plus forte raison riiomme fâiUe. On méprise , on déteste les passions qui prennent leur 'SO«rce dans un caractère ^1 ou •méeliant ; et cette aversion niatiireUe eti est le préservatif. Mais celles qu'animeat les sentimens les plus cbers à Thumanité nous inèéressent par leurs causes ; leurs ^éxoès mémos irouveat gracia nos yeux. Voilà oetlés doxt il est besoin efae les exanpks nous garant liss^tt ; et rien n-est plus propte que ces " es^emples à réimir les daiix£ns d^ la tragédie, le plaisir qui nait de la pitié, et lapruéene* (i^i: ^it de la crainte.

^oè îi s'ensuit qu'api les scatdm^tis éfo' la nature^ que je me mets pas au tiombnft 4e6 passions lîiite^es, quoiqu'ils puisent «voirléâr danger et leur ^oès , comme dans Bécuèe, la plus ^éÂtrak ée toutes les passions , la plus terrible , hi plus tovctonte par eUe-mème , c'est l'amour : non pas l^^amour lade et langoureux , non pas la froide galanterie, maia l'amour en foreur, Tamour àfi désespoir, qui s'irrite contré les obstacles , se révolte oontre la vertu même , ou ne lui êède' 4|n'en irénnssant. C'est dans ses emporfemenli, ses transports , c'est aa moment qu'il rompt les liens de la patrie et de la nature^ au Am«- i menX qu'il veut seeoner le frein dé la honle iHk le joug du devoir ; c'est alors qu'il est vrailment tragique. Mais c'est alors , dît-on , qu'il dégrade et déshonore les héros, il feit bien |d«6 , il dénature l'homme , comme toutes les passions furieuses ; et il n'en est que ph»

digne d'être peint avec ses crimes et ses attraits. Il semble qwe le bannir dn théâtre ee soit le bannir delà nature. Mai» s'il n'était plus sur la scène , en seràit-il moins dans k cœur ? «c Le théâtre , dit-on , le rend intéreasant, et par là même contagieux.» Le théâtre , puis^je dire à mon tour , le peint redoutable

et funeste; il enseigne donc à le fnir. Mais avec des réponses vagues^ on élude tout et l'on n'éclaircit rien . : allons au fait. Il est bon qu'il y ait des époux, et il est bon que ces époux s'aiinent. Or ce sentiment naturel, cette union ,. cette harmonie de deux âraes , où se cache Tattrait du plaisir , ce n*est pas Tamitié , c'est l'amour. Il est facile de m'entC^dre. Cet amour chaste et légitime est un bien : il remplit les vues de la nature , il suppose la bonté du cœur, la sensibilité, la tendresse; car les méchans ne s'aiment pas. L'aénour est donc intéressant dans sa cause et dans son principe. « Mais cet amour, si pur et si doux , devient souvent furieux et cou- ; .pable. » Oui , sans doute ^ et- c'est là ce qui le rend digne d'effroi dans ses effets , comme il est digne de pitié dans sa cause. S'il y a quelque passion en même temps plus séduisante et plus funeste que celle de Tamour , felle mérite la préférence; mais si l'amour est celle des passions qui réunit le plus de charmes et de dangers., c'est de toutes les passions celle dont la peinture est en même temps la plus tragique et la plus morale. '

Les mœurs, de l'épopée , je l'ai déjà dit^ sont les mêmes que celles de la tragédie^ aux

MOEURS. a85

différences près qu'exigent Tétendue et la dnrée de l'action. L'épopée demande que le passage > d'un état de fortune à l'autre, ou, si l'on veut, de la cause à l'effet , soit progressif e,t assez lent pour donner aux incidens le temps de se développer. Les passions qu'elle emploie ne doivent donc pas être des mouvemens. rapides et passagers, mais dessentimens vifs et durables , comme le ressentiment des injures , l'amour , l'ambitton , le désir de la gloire, l'amour de k patrie, etc. De là vient que le Bossu croît devoir préférer, pour l't^opée , des mœurs habituelles à des mœurs passionnées ; mais il se trompe , et la preuve en est éanr l'avantage du poème patbétiqtïe sur le poëme qui n'est que moral. Les habitudes sont fortes , mais elles sont presque toutes ^froides , si la passion ne s'y mêle et ne les sauve de la langueur.

« La beauté de l'action tragique consiste , dit le Tasse ; dans une révolution soudaine'et , inattendue et dans la grandeur des événeuiens qui excitent la terreur et la pitié. La beauté de Faction épique est fondée sur la haute vertu militaire , sur la magnanime résolution- de mourir pour son pays^ etc. La tragédie admet des personnages qui ne sont ni bons ni mé*

^1^6^ MOKUAS.

cbans» mais d'une qaalilé aiitle. Le poëinc épkf ne demande des vertus ^iniitentcs y coame }ft piété dans £née , la Talesr dai» Achille, la pradenee dans Ulysse; et ai qudquefoia la tragédie et l'épopée prennelit le même sujet , «lies le eofisidèrent c^Tersemeat. Dans Her-* cale, Thésée, etc., Vépépée considère la tatlear et la grandeur d'imé; la tragédie les regarde comme tombés dans le malàenr pas «fnelque fbute iaYolonlaire. »

Cette distinatif^n n'est Ibndée ni en «sem^ pie ni en raison ; jet Grairina me semble avoir mieux vn que. le Tasse , lorsqu'il demande pour répopée, comme pour la tragédie > des caraclèces mêlés d^viceiietdeTertnB; « Homère , dit*il , youiant peindre des mosiov véritables et dçs passions patuareUes awc bommes , ne représente jamais cewi-et comma parfaits ; il ne leur suppose pas même toi»^. jours un caractère égal et sans quelqua vanation. Quiconque peint auti>ement que lui, a un pinceau sans vérité et qui ne peut iua^ illusion.

. » Les bommes , ajoute-t-il , soit bûtia , Boit mauvais , ne sont pas toujours occupés de malice ou de bonté. Le cœur bumain flotte dans k tourbillon de «es désirs et de ses affee-

Xumé > ecrmmc vna. taifi^eau l^attu de k %em^ ^te; iiK^ue là q^'en voit (l«ti« 1« iné«e pefSonBa^ U l» a wo t i i o d-&BBte siicqé^w à Iiiipa* gHABÎmiié , la erwanlé liûve pla«e à h eom- {kkssiotl, ^sC^le-cir oéd^ à^ k rîgi»f(ur. Dw" certaines cioieasioBa k vieillard agit «n jeeii^e toMM, et l« jeune homme eo vieillai?d« L'hoBftfifteJiMte He résiste pas tonjeiifs à la pa i wa nee de Tor ; runibiëoii porte quelquefois le t^am à un aete de justice. »

O» sent Weu cep«ud4ilt q^ cette thiéorie, mal eotendne, débîuirait la i^ègle da Tuaité des mœurs : il ne sufBrail? pas méine 4« dcmuer au4 poètes , eomme 0. fait Aristote , J'alterualive de peiuike de« mœurs égales , ou égde^ , meut iné^aAes ; ear k Hia^eur de.jcette inéga* Itté eonslanlQ, U u'eat poiuC de composé moval si monstrueux ^*an ne pi^t former. he p)(é9epte d'Hwa^ i d^ ^ivre ropiuion , ou d'oi«êv^erie& ç^mvenauces , est un guide ]^auQoi]^plus s4v. M^is en iHÛTaut>e précepte à'Bf»m9e, il ne feut point perdrode vue le précepte d« Gravina^

xHo«B«r<resliliyki dau»«èUep«9^i>ft4^ou éxftmiue bien poui^oi il dessine 4i<piMieinent , on mk trouTera la raiseft dans la simplicité de ses . eatnetà^es. Que Àin^ la .tr«gé4îe un

288 bIoeurs.

personnage soit agité de divers sentimens; que dans son âme lliabitude , le naturel , la passion actuelle se combattent ; ces mouvemens tumultueux sont favorables à une action ^i ne dure qu'un joue : mais si elle doit durer une année, comme il faut plus de consistance , il faut aussi plus de simplicité. Je conseillerais donc aux poètes épiques de prendre Ses caractères simples , des inœnrs homogènes , une seule passion, une ^eule vertu , un naMrel bien décidé , bien affermi par l'habitude ^ et analogue au sentiment dont il sera le plus affecté.

Les convenances relatives au sexe , à l'âge , à Pétat, à la qualité des personnes, ne sont pas une règle invariable. Si Ton en croyait certains criti(|iies , on' ne peindrait les femmes qu'avec des vices : il est cependant injuste et ridicule de leur refuser des vertus : la faiblesse même et la timidité , qui sont comme naturelles à leur sexe, n'empêchent pas qu'elles ne'^soient bien souvent fortes et courageuses dans le péril et dans le malheur. Ainsi , lorsqu'on .peindra une Camille, unetlorinde , une Cornélie , on sera dans la vérité , comme lorsqu'on peindra une Armide , une Didon , une Calypso; J'observerai cependant qu'on

a ;toujours supposé aux femmes des passionsplus vives qu'aux hommes , soit , comme je l'ai dit, que, plus retenues par les bienséances, les mouvemens de leur âme en deviennent plus véhémens , soit que la nature leur ayant donné des organes plus déliés , Tirritation en. ^ soit plus facile et plus prompte. On peut voir, à regard des passions cruelles , que toutes les divinités du Tartare nous sont peintes par les anciens sous les traits du sexe le plus faible , mais qu'ils croyaient le plus passionné.

Comme on kd attribue des passions plus violentes , on lui attribue aussi des sentimens plus délicats ; et ce n'est pas sans raison qu*on a fait les grâces et la volupté du même sexe <iue les furies.

Aux traits dont Aristote et Horace ont peint les mœurs des diiférens âges, Scaliger en ajoute encore du côté vicieux ; et ce sont de nouvelles études pour les poètes comiques. La jeunesse , dit-il y est présomptueuse et crédule ; facile à former des liaisons et à s'y livrer; pleine de sensibilité pour les malheurs ^d'autrui, et indifférente sur les siens; ^èse^ violente , avide de gloire , colère , prompte à se venger, ne pardonnant jamais les mépris qu!elle essuie , méprisant elle-même tout ce

^9^ moE u K s.

fKÎ ne lui ressemUe pas. La Tseillesse , ^it-il «ncore, est défiante et soupçonneuse , parce qu*eHe a sans cesse psésefeites les f^erfidie» et les noiïceurs dont elle a été tant de fois ou la Tktime ou le témoin ; et comme les jeunes gens mesurent tout sur Tespérance de rarenir, les Tieillards jugent de tout sur le souyenip du passé. Us se décident rarement s»r des eboses dont ils n'ont pas vu de^ exemples ; plus rarement encore ils se détachent de leur sentiment; ils ne souffrent presque jatfMÎs qu'on préfère eelùi des antres ; pus^lanimes et opiniâtres , cruels dans leurs haines , tristes dans leurs réflexions^ d'une curiosité impfyt^ tune , et prévoyant toujours quelques désastres près d'arriver.

Quant à Tétat des personnes , le villageois^ dit le même critiqué y est' naturellement stnpÂde , crédule, timide, opiniâtre , indocile, présomptueux , enclin à croire qu'on le méprise ^ et détestant ce mépris. L'habitant des villes est lâche , eraintif y plein d'orgueil , indplent , plus prompt en parole» qu'en actions, plongé dans le hneetdans la mollesse, auperhe envers ceux qui lui cèdent , bas avec ceux qui lui imposent^ de la natnre du croco^ dile. L'homme de guerre, ajoute-^i), est mal-

MOEURS. ^gt

Msant , ani <ln dés(MPdre , se TaBtant àe se» faits glorieux , soupirant après le repos , et le <|uitta»t dès qu'il Ta trouvé.

On voit , il est vrai , dans tous ces états des' eai«fHples ée tous «es vices, peut-être même soiit-ilisLpliis freqn^fts que ceux des qualités Gonlraires ; et la comédie, qui peintles hommes du c6té vicieux et ridicule , a grand soin de recuerlltr ces traits. Biais et les vices et les vertus â*état peuvent B&ttffrir mille exceptions, oomme les vices et les Terius qui caractériseiit les âges ; et en invitant les poètes à n$ pas perdre de vw ces caittetères généraux , je crois âev«tr les enoonrager à s'en éloigner au besoin , surtout dans la poésie kéroiicpie , où Ton peint la nature non telle qu'elle est comnuuiémeift , mais telle qu'elle cgt quelquefois. Axîhille et Télémaque sont du même âge , et ri^ ne se ressemble moins. On aime surtout k voir dans les vieillards les vertus apposées aux défauts qu'on leur attribue. Un ▼cai sage , coàime Alvàrès , est bien pliis intéressant , «t n'est p^as moins dai^s la nature qu'un harangueur comme Nestor.

Cette vatiété dans les mœurs du même âge ou de la même condition tient au fonds du naturel ^ qui n'est ni absolamcfit difïérexït

ni absolument le même dans tous les hom«mes. Chacun de nous est en abrégé, dans son enfance y ce qu'il sera dans tous les âges de la vie , avec les modifications que les ans doivent opérer. Or ces modifications diffèrent selon la constitution primitive : en sorte , par exemple , que le feu de la jeunesse développe en Tiui des vices et en Vautre des vertus. Les forces augmentent , mais la direction reste , à moins que la contention de Thabitude n'ait fait violence au naturel : ce qui sort de la règle commune.

Il y a aussi des qualités naturelles et corrélatives , auxquelles il est important 'd'avoir égard dans la peinture des mœurs z je n'en citerai que quelques exemples. De deux amb, le plus teûdre est naturellement le plus âgé : en cela Virgile a bien saisi la nature -, lorsqu'il a peint Nisus se dévouant à la mort pour sauver le jeune Ëuriale. Par une raison à peu près semblable , la tendresse d'un père pour son fils est plus vive que celle d'un fils pour son père. Ainsi , lorsque dans l'Odyssée Ulysse et Télémaque se retrouvent , les larmes de Télémaque sont essuyées quand celles d'Ulyssent coulent encore. L'amour d'une mère pour ses enfans est plus passionné que celui

M0EUA9. aoB

d'un père^ e| le marquis Mafifei nous en a donné un exemple bien précieux et bien touchant dans sa Mërope. Cette mère , persuadée qu'elle fie, reverra plus son fils , s'abandonne à sa douleur ; un sujet fidèle et zélé l'invite à s'armer d'un courage égal aux malheurs qui > l'accs^blent , et il lui cite l'exemple d'Agamemnon , à qui les dieux demandaient sa fille en sacrifie^ , et qui eut le courage de la - livrer à la mort. A quoi JVférope répond :

O Cariso ! non avrian gia mai gli dei Cio commendato àd una madré.

Le marquis Maffei a eu la modestie de dire à ce sujet: « Ce beau sentiment n'est ni sorti de l'âme du poète , ni emprunté d'aucun écrivain ; il Ta puisé dans le grand livre de la nature et de la vérité , celui de tous qu'il a étudié avec le plus de soin, «t II raconte donc qu'une mère se montr^sint inconsolable de la perte de son fils unique , enlevé à la fleur de son âge , un saint homme , pour l'en consoler , lui rappela l'exemple d'Abraham , qui s'était soumis avec tant de constance à la volonté de Dieu , quoique le sacrifice qu'il lui demandait fût celui de son fils unique. Ah l monsieur , lui répondit cette mère désolée ,

Dietin'aoraît jamais demandé ce «sacrifice à une mère î Celte différence est nerwillen^ement obsery^^e dans V Orphelin de la Chine , «Btre Zamti et Idamé. Frelon Ta marqttée à^m un discoure pieax , en recommandant à «a «véque le peuple que Dieu lui -confiait :

Soj^z pour hU un père , lui dit -il : ce n'est pas^m^% , 9oyezpour lui une mère, Titmte- Idis la nature rn^me se laisse yainepe <|uék{fie^ fois par la passion ou par le fanatisme , ^ une Médée , une Cléopâtre, quoique plus rare dans la nature , n'est pas hors de la vérité.

On peut voir, dans V article convenance , Part de rapprocher de nos mœurs les mœurs qni nous sont étrangères. J'observerai seulement ici que les mœurs les plus favorables à la poésie sont celles qui s'éloignent le moins . de la nature : i« parce qu'elles sont plus fortement prononcées , soit dans les vices, soit dans les vertus , et que les passions s'y montrent toutes nues et dans leur plus grande vigueur ; 2® parce que ces mœurs , affranchies de Tescîavage des préjugés, ont, dans Içur simplicité noble , quelque chose de rare et de merveilleux , qui nous saisît et notïs enlève. Ecoutez ce que disait à Cortès Pun des envoyés du peuple du Mexique : « Si tu es un

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Dieu cruel ^ voilà six eschives^ mange -kft^ Boufi i^cA amènerons d'autres. Si tu es un pieu bienfaisant , voilà de lencen». Si tu ta un homme , voilà des fruits. >» On raconte que le chef d'une nation sauvage, amie des An* .glaifij, ajsmt été amené à Lon4Ke9 et pré* sente à la cour , le roi hii demanda ai ses sn-» jets étaient libres ï <( Oui , sans doute , répcmdit , le sauvage : je le suis bien y moi qui suis leur chef. » Voilà de ces traits qu'on chercherut en vain parmi les .nations civilisées de TËurope : leurs vertus ainsii que leurs viees ont une eouleur arti&cieUe qu'il fÎEml observer avec soin , pauff les peindre avec vérité.

Une qualité essentielle des /mœurs , c'est rintérét, on en a lait ^ avec raison^ le grand objet de la tragédie; mais dans l'épopée on l*a> , trop négligé.. Or il n'y a de mœurs bien intéressantes c|tte les mœurs pasdiofinées ; et que ce soit l'amour , la colère, l'ami»! tion , la ten* dresse filiale , le aèle pour la religion ou pour . la patrie, qui soil l'âne de Tépopée , plus ce sentime&t aura de chaleur , plus l'action sera intéressante. On a distingué asse% mal à propos „ ce me semble , le poane épique mor^iJ du poème épique passionné; car le poëme moral n'est intéressant qu'autant qu'il est pasr

^9^ MOEU&S.

sionné lui-même. Supposons , par exemple , qu'Homère eut donné à Ulysse l'inquiétude et rimpatience naturelle à un bon père , à un bon époux, à un bon roi, qui, loin.de ses états et de sa famille y a sans cesse présens les maux que son absence a pu causer ; supposons , dans le poëme de Télémaque , ce jeune prince plus occupé de l'état d'oppression et de douleur où il a laissé sa mère et sa patrie : leurs caractères plus passionnés n'en seraient que plus touchans; et lorsque Télémaque s'arrache aux plaisirs , on aimerait encore mieux qu'il cédât aux mouvemens de la nature qu'aux' froids conseils de la sagessfe. Si ce poëme, divin du côté de la morale , laisse désirer quelque chose', c'est plus de chaleur et de pathétique , et c'est aussi ce qui manque à l'Odyssée et à la plupart dès poèmes connus. .

Je ne prétends pas comparer en tous points le m^^ite d'un beau roman avec celui d'un beau poëme : mais qu'il me soit permis de demander pourquoi certains romans nous touchent, nous remuent, nous attachent, et nous entraînent jusqu'à nous faire oublier {je n'exagère pas ) la nourriture et le sommeil ; tandis que nous lisons d'un œil sec , je dis plus , tandis que nous lisons à peine sans une espèce de lan-

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gueur les plus beaux poëmes épiques. C'est que dans ces romans le pathétique règne d'un bout à l'autre ; au lien que dans ces poëmes il n'occupe que des intervalles^ et qu'il y est souvent, négligé. Les romanciers en ont fait l'âme de leur intrigue ; les poètes épiques ne Vont presque jamais employé qu'en épisodes.

Il semble qu'ils réservent toutes les forces de leur génie pour les tableaux et les descriptions , qui cependant ne. sont à l'épopée que ce qu'est à la tragédie la décoration théâtrale. Qr le plus beau spectacle , sans le secours du pathétique, serait froid, languissant « fatiguant même , s'il était long 7 et c'est ce qui arrive à l'épopée quand la passion ne l'anû^e pas.

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