‹ Elémens de littératureChapitre 21 sur 32 · ERS · texte numérisé non relu

ERS

U part. Dans ce moment d'Estrée évanouie.

Leur cours ne change point ; et vous Met change.

N'est-ce pas encore le même rhythme , quoique les pieds soient différons ?

Changeons à présent le spondée de l'asclépiade en dactyle , et le premier dactyle en spondée :

Rien ne më fait rougir que la honte de -vitre.

Supposons encore le second hemistiche.com- „ posé d'un spondée et d'un dipirriche :

Et je lui porte enfin mon coeur a dëvorër.

ou d'un dipirriche et d'un spondée :

Vient enflammer mon sang et dëvorër 'mon coeur.

Les combinaisons différentes qui auront varié les nombres du vers en auront -elles changé le rhythme , et n'est-ce pas toujours la même somme de temps , divisée de même ?

Voilà ce que j'appelle -l'asclépiade français , et un vers très - harmonieux. Ce n'est pas tout.

- L'asclépiàde est coupé à l'hémistiche par un repos qui fait un vide de deux temps, et ce silence , joint à la syllabe longue qui marque la césure , forme une mesure complète. Mais si dans notre vers le silence n'est pas compté , ou s'il occupe une mesure entière , le premier hémistiche alors, se saisissant de la syllabe superflue , ne formera que deux pieds absolus , et se divisera en deux et quatre , en quatre et deux , ou en trois et trois.

• Division en deux et quatre.

Enfin je me dérobe à la foule importune*

Division en quatre et deux.

Ce que là nuit dès temps enferme dans ses voiles.

n Division en trois et trois.

Le moment ou je parle est déjà loin de moi.

S& crôupë se recourbe en replis tortueux.

Mais le zèphïr léger et l'onde fugitive.

Anime l'ûnïvêrs , et vit dans tous les cœurs. lé souhaite , je crains , je veux , je me repens.

Enfin, parmi les temps du vers \ peuvent

V^ERS. igg

être comptés les petits silences de la récitation , et c'est un des moyens qu'emploient les bons lecteurs , même sans s'en apercevoir , pour donner à nos vers une marche nombreuse.

On a voulu réduire nos vers héroïques à la mesure de l'iâmhe trimètre ; mais l'analogie n'en est pas la même qu'avec l'asclépiade , et aucun poète , en les récitant , ne leur donne la coupe de l'ïambe. J'en excepte les occasions où le rhythme , changé d'un hémistiche, à l'autre , rend l'harmonie irai ta tive , comme dans l'expression des mouvemens passionnés.

Ils nous ont appelés crûêltf , tïrâns , jaloux.

On emploie aussi quelquefois ces cadences rompqes , pour donner à l'expression le caractère de l'image.

Traçât a pas tardifs un pénible sillon.

La preuve que Boileau mesurait ce premier hémistiche en ïambes , c'est qu'il ne s aperçut pas de cette cacophonie , traçât à pas tar , que lui reprochait un mauvais poète , et c'est ainsi qu'en tronquant le rhythme et en altérant la mesure , un critique mal intentionné ou mal instruit gâtera de beaux vers.

Voyons k présent si tous nos vers français sont, comme le vers héroïque, réductibles aux lois du nombre. ' '

Le vers de six syllabes n'est que le second hémistiche du vers de douze , et de là vient qu'ils se marient si bien ensemble.*

Mais elle était du monde», ou les plus belles Choses Ont le pire destin; . Et rose #elïe a vécu ce que vivent les roses ,

L'espace d'un matin. (Malker&e.)

En rain , pour satisfaire à nos lâches envies ,

If ous passions près des rois tout le temps de nos vies

A souffrir des mépris, à ployer les genoux.

Ce qu'ils peuvent'n'esnïen,ils sont ce que nous sommes,

Véritablement hommes ,

"Et meurent comme nous. ( le même. )

Le vers de dix syllabes est aussi le vers de douze , auquel il manque un pied , s'il est frappé sur la seconde et mesuré en ïambique , et un demi-pied , s'il est frappé sur la pre~ mière et mesuré en asclépiade.

Ïambique de dix syllabes.

L'Amour est nû ; mais il n'est pas crotte.

v*rs. aoi

lambique de douze.

Le* dieu d'amour est nù ; mais 11 n'est pas crottè\

Asclépiade tronqué.

Etre r Amour quelquefois je dësîre.

Asclépiade plein.

Lès armes de l'Amour quelquefois je désire.

# Le vers que les Italiens appellent lien décasyllabe n'est que notre vers de dix syllabes ïambique, à finale brève, mais coupé tantôt . ' à la cinquième , comme le saphique :

Pindarum quisquis studet emulari.

ou comme l'akaïque : *

Qualem tnmistrumjulminis alitent.

tantôt coupé à la sixième , comme le phaleuce , qui dans Catulle a tant de noblesse et , de grâce:

Passer mortuus estpueUas met* !

variété sans laquelle il serait monotone , par l'uniformité dé ses désinences tombantes.

Le vers français de clix syllabes n'a pas la même diversité de coupe ; son repos est à la quatrième. Cependant , Comme je l'ai dit , il «est sauvé de la monotonie par l'inégalité de ses deux hémistiches , par la diversité de ses désinences, et singulièrement par la' variété de rhythme dont il est susceptible , selon qu'il est coupé en ïambes ou en dactyles. Moins majestueux que le vers de douze, il a sur lui l'avantage d'un mouvement plus vif et plus pressé dans le passage d'un vers à l'autre ; et par là il me semble éon venir beaucoup mieux à la poésie familière' et légère. Ceci demande à être expliqué.

Quand les vers débutent par une mesure complète , l'intervalle de l'un à l'autre est un vide absolu , de l'espace d'un pied ; au lieu qu^ si le vers commence par une mesure v tronquée , le silence d'un vers à l'autre n'en sera que le complément. Far exemple , si un vers dactylique débute par un ïambe » i'inter*vaïle n'est que d'un temps , lequel , avec les trois temps de' l'ïambe , forme une -mesure complète. Aussi nos vers de dix syllabes, dans leur succession rapide , so'nt-ils plus suscep-

vers. aô3

tibles <i'enjamfcemeût que nos vers héroïques, doatlîintcrvaile est plus m arqué .

iY k J*eyers de sept syllables a, sur le vers de huit, ce même avantage d'être moins suspendu et moins ralenti dans sa course. Il semble avoir pris pour modèle le vers anacréon tique;' et «selon qu'il est frappé sur la première ou sur la secondé, il aie mouvement ou du chorée, - o , ou de l'ïambe',' « -.

Le • rhy thme du chorée est plus favoraMe à la poésie italienne qu'à la nôtre : i° parce que le choréî est assez rare dans notre langue, et très - fréquent dans' la'' langue italienne: l'aura, fonda, caro, fonte, pianto, sorte, cahto , trerno ,, senti,. venti ; une' fouie de noms , une foule de verbes italiens sont jetés dans cfc moule; et au contraire le peu que nous avons de chorées dans notre latf- , gue sont encore le plus Souvent précédés d'un article ou d'un pronom qui les 1 altère , à moins qu'il ne s'élide : la plainte', nies tarâmes , Je tremble , tu n'àse's , *etc. ; -a* parce que Ye muet, qui ', cïans mitre' langue , est là finale du chorée, n'a pas autant de son que la brève' italienne , et né nous donnerait cjn'urie cadence faible et languissante si elle était continue; 3° parce que le vers trochaïque italien >

ao4 - vers»

« 'Frêmg Fonda* , m*nc& J&rJe. >^, * ..

a quatre mesures complètes; ira "Reu^qué* le vers français de sept syllabes f mesuré eïi'trochées, n'est que de trois mesuras et demie, lorsqu'il n'a pas la finale muette :■•' '"

' « Belle nîmpbë, tes àtteâits*,/

ce qui fait réellement un v ers tronqué, c^mme. l'appellent les Italiens. Il est bien, vrai que,,, pair un silence ; dans l'intervalle d'uu vers à l'autre , la mesure est remplie; mais cesilewe ujjéme retarde la. course, du verfp et ces petits vers, foirent, courir- •

Û n'en est pas de même de l'ïambe : i° il abonde, dans la langue française : amant, squpirsy revers y désirs, amour ',, f attends , venez, valez, rivage j.etc. ; %° iJL soutient la voix , et marque la cadeuoe ç*r une vayelle sonore ; 3? nos. article* et nos pronoms cobcourpnt eux-mêmes à le former en se joignant à Jdes, monosyllabes : la mort, r le. temps y ma fkjL y je plains^ tu vas^ il est ; 4 le vers de,, sept, mesuré en ïambes, a, comme le vers anacré^ntiqHa , une syllabe superflue; niaiç, aulvm quedwa l'an^ctéoJitique cjetâse, syllabe est ta^tmèlr*, . ,

dans le nôtre c'est la première ; car c'est sur la première que le vers est frappé :

' ~ « Penses- vous que Vnîmènêe

» N'ait pas éteint son flambeau ? » • - .

D'où Si résulte que , du vers féminin au ma»çuUa / le passage est sans intervalle ; car la finale muette de l'un Ta se Joindre immédiatement à l'initiale de l'autre, et forme un tâmbe arec elle : ainsi t le nombre roule sans aucune interruption.

Au reste , il est aisé f mémeduns notre langue , de renverser le mouvement de ces deux nombres : un monosyllabe Job g placé avant des ïambes en fera des ch orées, un monof syllabe bref placé avant des encrées en fera des ïambes ; et sans .prétendre qu'il soit poa- «tble de donner constamment à nos vers «à l'un ni l'antre de ces deux raythmesy je crois devoir recommander de s'en occuper qw&- -<|uerb». r Dans ffe iyri^ue, ik ont tant d'ô*fhience sur Je caractère du cbant , qu'o* doit avoir appris, à les y adapter au besoin $ et dans l'ode etie-sméine» celui des qkux qui dominera se fera sentir à l'oreille ou |>ar un nbouveinent plus soutenu: et plus majestueux,

*otf . VEH*.

si c'est l'ïambe , ou si c'est le chorée, pftruû. mouvement plus léger.

J'ai dit que dans le vers anacréontique c'est la finale qui est isolée , et que dans notre- vers de sept syllabes c'est l'initiale c[ui doit l'être. . Or à cette syllabe isolée , ajoutez-en une quSlà précède et qui fasse avec elle une mesure pleine , vous aurez le vers de huit syllabes , lequel répond à ? ïambe" trimètre , ou au gliconique des anciens. Je ne dis pas encore iquHl soit possible de l'assimiler constamment à ces vers ; mais plus il en approche , et plus il est harmonieux. Cependant il faut convenir que , sans affecter aucun rhythme , le vers de huit syllabes a singulièrement le don d'im~ poser 'à l'oreille, et qu'avec toute la. liberté qu'il se donne d'associer des nombres con- ' traires , il paraît encore très-nombreux. Cette illusion vient de*ce qu'en récitant les belles odes dont ce vers compose les stances, ou les bttux vers lyriques parmi lesquels il est mêlé, on profite de l'indécision de nos guoatités . prosodiques, pour lui donner une cadence artificielle. Les poètes qui Font employé , comme Malherbe et Rousseau , n'ont rien né- ' é^gé* pour le rendre sonore^, pompeux , éclar tant ; ils en ont formé les plue belles périodes

poéûqudt , les stances les mieux divisées et les mieux arrondies; et par l'entrelacement des rimes *, le 1 jeu symétrique des désinences , recelât des paroles , enfin par la facilité d'y soutenir la voix et de lui donner le degré de lenteur ou d'impulsion que demande le sentiment, l'image ou la pensée , on en a fait le plus imposant de nos vers.

Serait- il plus harmonieux encore, si Ton y observait le nombre ? Celui qui fera cette question n'a point d'oreille , et mes raisons ne lui en donneront pas.

Cependant je ne dois pas dissimuler qu'il y fi des nombres composés dont l'effet est sensible et la causé inconnue-: et c'était surtout de ces nombres que les anciens faisaient usage pour émouvoir les passions. Platon les trouvait si dangereux , qu'il déclarait sérieusement* que la république était perdue si la poésie employait ces nombres ; au lieu, disait-il, que tout ira bien, si on n'emjkùe que des nombres simples. Observons que ces nombres composés sont des mesures irrégulières qui renversent le mouvement donné et qui déconcertent l'oreille , : tels , par exemple , que le bacclic , « - -, le crétique, - -, le choriambe, - v « -,1e

ao8 y eu s.

dichorée, - « '- « , l'épitrije, *y - - . « , les pœans , composés de trois brèves el d'une longue dans leurs quatre combinaisons , le dispondée --.--, le mesodactyle u— o « -, etc. C'était oe trouble des cadences rompues et des mouvemens opposés .. que Platon redoutait pour les esprits et pour les âmes. II s'en faut bien que nous soyons susceptibles de ces impressions qui dans la Grèce changeaient les moeurs des peuples et la fortune des états : nos législateurs peuvent se dispenser de régler les.mouvemens de la poésie et dp la musique. Mais du plus au moins , l'effet du npmbre est invariable : ce qui , du temps de Platon , exprimait le trouble de l'âme et le désordre des passions , l'exprime encore; et l'effet n'en est qu'affaibli. Dans les nombres irréguliers , que l'instinct des- poètes a choisis pour animer ndfc vcrs 9 \\ serait donc possible de découvrir les élérofes de. cette harmonie mystérieuse que nous y sentons quelquefois. Mais celle-là est donnée à la prose ; et après ayoir recherché tous les moyens de perfectionner nos vers du côté du rhythme qui leur est propre. , j'en reviens . à ce sentiment dont je ne puis me détacher, que , quelque charme qu'aient pour nous

ver 5. aog

de beanx vers , on ne doit pas les regarder comme une' forme inséparable du langage poétique.

Aristote Ta dit ; c'est le fonds des choses , non la forme des vers qui fait le poète et qui constitue la poésie. Or, si le charme des vers d'Homère n'était pas de l'essence de la poésie ; si on la concevait dénuée de cette cadence harmonieuse et iraitative, qui animait tout, gui exiprimait tout; exigera -t-elle des vers sans rhythme , et dont le mouvement irrégulier n'imite jamais presque rien ?

Un vers italien , un vers allemand , un vers anglais n'a ni cadence , ni' mesure sensible pour une oreille française ; un vers français n'en a guère plus pour Foreille de nos voisins : personne, même aujourd'hui, ne peut dire qu'il sente bien distinctement le rhythme du vers senaire des anciens, du vers de Térence et d'Euripide. Il n'y aurait donc pour nous ni poésie dramatique ancienne , ni aucune espèce de poésie étranf}re , comme il n'y aurait pour les étrangers aucune espèce de poésie française ; et le vers , qui varie sans cesse d'une langue à l'autre au point d'être méconnaissable pour qui n'y est point accoutumé, serait pourtant un attribut

200 VERS, t

Voyons à présent si tous nos vers français sont, comme le vers héroïque, réductibles aux lois du nombre. ' '

Le vers de six syllabes n'est que le second hémistiche du vers de douze, et de là vient qu'ils se marient si bien ensemble.»

Mais elle était du monde», où les plus belles Choses

Ont le pire destin; . Et rose «elle a vécu ce que vivent les roses ,

L'espace d'un matin. {Malherbe.)

En vain , pour satisfaire à nos lâches envies ,

Nous passions près des rois tout le temps de nos vies

A souffrir- des mépris . à ployer les genoux.

Ce qu'ils peuvent'n'esrrien.ils sont ce que nous sommes,

Véritablement hommes ,

"Et meurent comme nous. ( le même. )

Le vers de dix syllabes est aussi le vers de douze , auquel il manque un pied , s'il est frappé sur la seconde et mesuré en ïambique , et un demi-pied , s'il est frappé sur la pre~ mière et mesuré en asclépiade.

Ïambique de dix syllabes.

L'Amour est nû ; mais il n'est pas croate.

v**s. aoi

iàmbique de douze.

Le* iîieu d*amoûr est nû ; mais ïl n'est pas crôttè\

AscUpiade tronqué.

Etre l'Amour quelquefois je dësîre.

AscUpiade plein.

Les armes de l'Amour quelquefois je désire.

* Le verfr que les Italiens appellent heo décasyllabe n'est que notre vers de dix syllabes ïambique , à finale brève , mais coupé tantôt 1 à la cinquième , comme le saphique :

Pindarum quisquis studet emulari.

ou comme l'alcaïque : *

Qualem ministrumfulminis alitem.

tantôt coupé à la sixième , comme le phaleuce , qui dans Catulle a tant de noblesse et , de grâce :

Passer mortuus est pue Ws meas ! .

Û02 VEAS.

variété sans laquelle il serait monotone , par l'uniformité de ses désinences tombantes.

Le vers français de dix syllabes n'a pas la même diversité de coupe : son repos est à la quatrième. Cependant , comme je l'ai dit , il •est sauvé de la monotonie par l'inégalité de ses deux hémistiches , par la diversité de ses désinences, et singulièrement par la' variété de rhythme dont il est susceptible , selon qu'il est coupé en ïambes ou en dactyles. Moins majestueux que le vers de douze, il a sur lui l'avantage d'un mouvement plus vif et plus pressé dans le passage d'un vers à l'autre; et par là il me semble convertir beaucoup mieux à la poésie familière' et légère. Ceci demande à être expliqué.

Quand les vers débutent par une mesure complète , l'intervalle de l'un à l'autre est un vide absolu , de l'espace d'un pied ; au lieu qu% si le vers commence par une mesure i tronquée , le silence d'un vers à l'autre n'en sera que le colhplément. ï*ar exemple , si un vers dactylique débute par un ïambe y L'intervalle n'est que d'un temps , lequel , avec les trois temps de' l'ïambe, forme une mesure complète. Aussi nos ve rs.de dix syllabes, dans leur succession rapide , sofct-ils plus suscep-

vebs. a<y3

tibles d'enjamtoement que nos vers héroïques, dont, ^intervalle est plus m arqué .

JLe (V^w de sept syllahles a , sur le vers de huit, jce même avantage d'être moins suspendu et moins ralenti dans sa course. Il semble avoir pris pour modèle le vers anacréontique ; * et »selon qu'il est frappé sur la première ou sur la seconde, il aie mouvement ou du chorée,- « , ou de l'Ïambe y « -.

Le rhy thme du chorée est plus favoraMo à la poésie italienne qu'à la nôtre : i° parce que le chorée est assez rare dans notre langue , et très - fréquent dans' la' langue italienne: Vaura, Fonda, caro, fonte \piarito, sorte, canto, trerno ,, senti \,venti; une foule de noms , une foule de verbes italiens sont jetés dans ce moule ; et au Contraire le peu que nous avons de chorées dans notre langue sont encore le plus souvent précédés d'un article ou d'un pronom qui les' "altère , à moins qu'il ne s'élide : la plainte', mes litr- "més , je tremble , tu n'oses , 'etc. ; a* parce que Yé muet, qui*, ttens nôtre langue , est là Çnale du chorée, n'a pas autant de son que la brève italienne, et né nous donnerait qu'une cadence faible et languissante si elle était coii 4 tinue; 3° parce que le vers trochatque italien >

« >Frêroë Fonda , mâncà JârJe. » }. . ..

a quatre mesures complètes; àti lieu' ''que le pery français de sept syllabes T mesuré en trochées, n'est que de trois mesures' -et deroïe, lorsqu'il n'a pas la finale muette : , '

' « Belle nïmphe, tes àttrâta», m

ce qui fait réellement un vers tronqué, c^mme l'appellent les ItaKens. Il est bien vrai que,,, par. un silence ; dans l'intervalle d'un vers à l'autre \ la mesure est remplie,; mais ce silence ra^me retarde lacourse du ven$ï et ces petits *»ey?, doivent, courir» ...

Il n'en est pas de même de l'ïambe : i° iï abonde, dans la langue française : amant, soupirs , revers, désirs, amour, t f attends , venez, v&Lez y rivaup it &\ç. ; ^° U, soutient la voix, et marque la cadenoç par une voyelle sonore ; 3? nos. articles et nos pronoms concourant eu*«mémes à le former en se joignait àHes, monosyllabes : la mort, le temps , ma fofi, jeplaim* tu vas, U est; 4 le vers de« sept, messie en ïambes, a, comme le vers anacréqatiqHa , une syllabe superflue; niaify W Ivm que dans rapHctéontique cjefcbe, syllabe est la dernier^ ■ .

VERS. 2o5

dans le notre c'est la première ; car c'est sur la première que le vers est frappé : v

« Pêmèï-vdus que Hilmënêe

v N'ait pas éteint son flambeau ? » ^

D'où al résulte que , du vers féminin au ma»* cnUn,' fe passage est sans intervalle; car la finale muette de l'un Ta se joindre immédiatement à l'initiale de l'autre, et forme un sjunbe arec elle : ainsi T le nombre, roule sans «ttoune interruption.

Au reste , il est aisé r îuéme d&ro notre langae , de renverser le mouvement de ces deux nombres ! un monosyllabe ' long placé ayant des ïambes en fera des ch orées, un monosyllabe bref placé avant des chorées en fera des ïambes ; et sans prétendre qu'il soit poa- «bie de donner constamment à nos vers ni l'un ni l'autre de ces deux rhy4nmes r je crois devoir recommander de s'en occuper qmt- . ^uefois.. Dans te iyrkjfue, ils osât tant d'un {menée sur le caractère 4e cbant , qu'on doit avoir appris, à les y adapter au besoin; et dans l'ode etie-méme, jgelui des deux qui dominera se fera sentir à l'oreille ou f»ar un moavement pins soutenu: et pfcre majestueux»

aoo* • ve*s.

si c'est l'ïambe , ou si c'est le chorée , par u*K

mouvement plus léger.

J'ai dit que dans le vers anacréontique c'est la finale qui est isolée , et que dans notre- vers de sept syllabes c'est l'initiale cfui doit l'être. • Or à cette syllabe isolée . ajoutez-en une qûVlà précède et qui fasse avec elle une mesure pleine, vous aurez le vers de huit syllabes, lequel répond à ÎKambe^trimètre , ou au gKconiquè des anciens. Je ne dis pas encore qxCU. soit possible de l'assimiler constamment à ces vers; mais plus il en approche , et plus il est harmonieux» Cependant il faut convenir que , sans affecter aucun rhythme , le vers de huit syllabes a singulièrement le don d'imposer 'à l'oreille, et qu'avec toute la. liberté qu'il se donné d'associer des nombres con- ** traites , il paraît encore très-nombreux. Cette illusion vient dewee qu'eu récitant les belles odes dont cû vers compose lefe stances, ou les bfeux vers lyriques parmi lesquels il est mêlé, ou profite de l'indécision de nos Quantités . prosodiques , pour lui donner une cadence artificielle. Les poètes qui l'ont employé , comme Malherbe et Rousseau , n'ont rien né- '' ê u ê^ P ou r le rendre sonore,, pompeux , éclatant ; ils en ont formé les plue belles périodes

VEKS. 2<>7

poéuqudt , les stances les mieux divisées et les mieux arrondies; et par l'entrelacement des rimes \ le 1 jeu symétrique des désinences , l'éclat des paroles , enfin par la facilité d'y soutenir la voix et de lui donner le degré de lenteur ou d'impulsion que demande le sentiment, l'image ou la pensée , on en a fait le plus imposant de nos vers.

Serait- il plus harmonieux encore, si l'on y observait le nombre ? Celui qui fera cette question n'a point d'oreille, et mes raisons ne lui en donneront pas.

Cependant je ne dois pas dissimuler qu'il y a. des nombres composés dont l'effet esj sensible et la cause inconnue-: et c'était surtout de ces nombres que les anciens faisaient usage pour émouvoir les passions. Platon les trouvait si dangereux , qu'il déclarait sérieusement* que la république était perdue si la poésie employait ces nombres ; au lieu, disait-il , que tout ira bien , si on n'emg^rie que des nombres simples. Observons que ces nombres composés sont des mesures irrégulières qui renversent le mouvement donné et qui déconcertent l'oreille , : tels, par exemple , que le bacclic , « — , le crétique, - -, le choriambe, - v o -, le

<&o$ vus.

dichorée, - « '- « , Tépitrij», t? - -. u , les pœans ti composés de trois brèves el d'une longue dans leurs quatre combinaisons , le dispondée - - - - , le mesodactyle q. o « -, etc. C'était ce trouble des cadences rompues et des mouvemens opposés que Platon redoutait pour les esprits et pour les âmes. Il s'en faut bien que nous soyons susceptibles de ces impressions qui dans la Grèce changeaient les mœurs des peuples et la fortune des états ; nos législateurs peuvent se dispenser de régler les.mouvemens delà poésie et de la musique. Mais du plus au «oins , l'effet du nprabre est invariable : ce qui , du temps de Platon , exprimait le trouble de l'âme et le désordre des passions , l'exprime encore; et l'effet n'en est qu'affaibli. Dans les nombres irréguliers , que l'instinct des poètes a choisis pour animer nôfc vers, il serait donc possible de découvrir les éléjd«s de. cette harmonie mystérieuse que nous y sentons quelquefois. Mais celle-là est donnée à la prose ; et après ayoir recherché tous les moyens de perfectionner nos vers du côté du rhythme qui leur est propre. , j'en reviens à ce sentiment dont je ne puis me détacher, que , quelque charme qu'aient pour nous

v er s. 209

de beaux vers , on ne doit pas les regarder comme une' forme inséparable du langage poétique.

ArisîQte Ta dit : c'est le fonds des choses , non la forme des vers qui fait le poète et qui constitue la poésie. Or, si le charme des vers d'Homère n'était pas de l'essence de la poésie ; si on la concevait dénuée de cette cadence harmonieuse et iraitative, qui animait tout, gui exiprimait tout; exigera -t-elle des vers sans rhythme , et dont le mouvement irrégulier n'imite jamais presque rien ?

Un vers italien , un vers allemand , un vers anglais n'a ni cadence , ni" mesure sensible pour une oreille française ; un vers français n'en à guère plus pour l'oreille de nos voisins : personne , même aujourd'hui , ne peut dire qu'il sente bien distinctement le rhythme du vers senaire des anciens, du vers de Terence et d'Euripide. H n'y aurait donc pour nous ni poésie dramatique ancienne , ni aucune espèce de poésie étranf}re , comme il n'y aurait pour les étrangers aucune espèce de poésie française ; et le vers , qui varie sans cesse d'une langue à l'autre au point d'être méconnaissable pour qui n'y est point accoutumé, serait pourtant un attribut

aoo VERS. /

Voyons à présent si tous nos vers français sont, comme le vers héroïque, réductibles aux lois du nombre. '

Le vers de six syllabes n'est que le second hémistiche du vers de douze , et de là Tient qu'ils se marient si bien ensemble.*

Mais elle était du monde», où les plus belles choses

Ont le pire destin; . Et rose «elle a vécu ce que vivent les roses ,

L'espace d'un matin. {Malherbe.)

En vain , pour satisfaire à nos lâches envies ,

Nous passions près des rois tout le temps de nos vies

A souffrir des mépris . à ployer les genoux.

Ce qu'ils peuvent n'esrrien,ils sont ce que nous sommes,

Véritablement hommes ,

Et meurent comme nous. ( le même. )

Le vers de dix syllabes est aussi le vers de douze , auquel il manque un pied , s'il est frappé sur la seconde et mesuré en ïambique , et un demi-pied , s'il est frappé sur la pre* mière et mesuré en asclépiade.

Ïambique de dix syllabes,

L'Amour est nû ; mais il n'est pas crotte.

ïambique de douze.

Le dieu d*amoûr est nù ; mais II n'est pas crtfttfc.

Asclépîade tronqué.

Etre T Amour quelquefois je dësîre.

As clépiade plein.

Les ârmës de l'Amour quelquefois je désire.

Le y ers- que les Italiens appellent lien décasyllabe n'est que notre vers de dix syllabes ïambique , à finale brève , mais coupé tantôt 1 à la cinquième , comme le saphique :

Pindarum qtùsquis studet emulari.

ou comme l'alcaïque : t

Qualem mmistrutnfulminis alitem.

tantôt coupé à la sixième , comme le phaleuce , qui dans Catulle a tant de noblesse et , de grâce :

Passer mortuus estpuellae mece f

&02 VEAS.

variété sans laquelle il serait monotone , par l'uniformité dé ses désinences tombantes.

Le vers français de dix syllabe» n'a pas la même diversité de coupe : son repos est à la quatrième. Cependant , comme je l'ai dit , il «est sauvé de la monotonie par l'inégalité de ses deux hémistiches , par la diversité de ses désinences, et singulièrement par la' variété de rhythme dont il est susceptible , selon qu'il est coupé en ïambes ou en dactyles. Moins majestueux que le vers de douze , il a sur lui l'avantage d'un mouvement plus vif et plus pressé dans le passage d'un vers à l'autre; et par là il me semble convenir beaucoup mieux à la poésie familière' et légère. Ceci demande à être expRqué.

Quand les vers débutent par une mesure complète , l'intervalle de l'un à l'autre est un vide absolu , de l'espace d'un pied ; au lieu qu% si le vers commence par une mesure * tronquée , le silence d'un vers à l'autre n'en sera que le complément, par exemple , si un vers dactylique débute par un ïambe , l'intervalle n'est que d'un temps , lequel , avec les trois temps de* l'ïambe , forme une mesure complète. Aussi nos vers de dix syllabes, dans leur succession rapide , sont- ils plus suscep-

VEBS. 103

tiblcs d'enjamtoertent que nos vers héroïques, dont l'intervalle est plus marqué.

J*eyers de sept syllables a, sur le vers de huit, jce même avantage d'être moins suspendu et moins ralenti dans sa course. Il semble avoir pris pour modèle le vers anacréontique;' et»selon qu'il est frappé sur la première ou sur la secondé, il aie mouvement ou du chorée , - « , ou de l'ïambe y « -.

Lerhythme du chorée est plus favoraMe à la poésie italienne qu'à la nôtre : i° parce que le chorée est assez rare dans notre langue, et très - fréquent dans' la*' langue italienne: l'aura, Fonda, caro, fonte, pianto, sorte, canto, trerno ,, senti,. venu ; une foule de noms , une foule de verbes italiens sont jetés dans ce moule; et tiu contraire le peu que nous avons de chorées dans notre langue sont encore le plus stmvent précédés d'un article ou d*un pronom qui les' altère, à moins qu'il ne s'élide : la plainte', mes Idr- *mes , je tremble , tu ri oses ', 'etc. ; a parce que Ye muet, qui*, dans notre langue , est là finale du chorée, n'a pas autant de son que la brève italienne , et né nous donnerait qu'une cadence faible et languissante si elle était coi*tinue; 3° parce que le vers trochaïque italien >

ao4 - vEfts.

« ^FrêmS Fonda , mâncâ Jiâxle^.. *

a quatre mesures complètes; au *Reu i: qûe t le vers français de sept syllabes, mesur£éil'tik>- ^ chées, n'est que de trois mesuras et demie , lorsqu'il n'a pas la finale muette : /

' « Belle nïmphë, tes terâits*,,

ce qui fait réellement un vers tronqué, cctnime l'appellent les Italiens. Il est bien vrai que,,, par un silence , dans l'intervalle d'un vers à l'autre, la mesure est remplie: mais ce silence ra^me retarde la course, du ver$^ et ces petits vers, doivent courir.. . • * :

Jl n'en est pas de même, de l'ïambe : i« U abonde, dans la. langue française : .amaat, sQupirs y revers, désirs, an\Gur, t f attends , venez , vouez,, rwaup * etc. ; %°. U. soutient la voi* , et marque la cadence, par une voyelle sonore ; 3« nos. articles et nos pronoms cou- ' cqureut eux-mêmes à le former en se joignan* à^des, monosyllabes : fa mort, le temps y ma jqi> je- plains* tu tw, U est; 4 le vers de»

sept, mesuré en ïambes, a, comme le vêts anacréontiqHe , une syllabe superflue; mais, W H*u que dans ranwtéojitiqne <#J*e< syllabe esH*4ft>atè*e,

dans le nette c'est la première ; car c'est sur la première que le vers est frappé :

~ « Pënses-vôus que l'aîmënêe » N'ait pas éteint son flambeau? * . • - »

D'où il résulte que , du vers féminin au mas* çulin,' le passage est sans intervalle; car la finale muette de l'un va se joindre immédiatement à l'initiale de l'autre, et forme un ïambe arec elle : ainsi , le nombre, roule sans «noune interruption.

Au reste , il estasse f îttémejdftns notre lan r gue » de renverser le mouvemetttde ces deux nombres : un monosyllabe-long placé avant des ïambes en fera des chorées, tin monosyllabe bref placé avant des chorées en fera dès ïambes ; et sans prétendre qu'il soit potable de donner constamment à nos v<?w wà l'un ni l'autre de cas deux rhythnes*- je crois devoir recommander de s'en occuper qtfel- ^uerb».. Dans te iyrkjfue, ils oait tant d'iaftaenee sur ie caractère d* chant , qu'on doit avoir appris. à les y adapter au besoin; et dans l'ode etie-auéme , jqeiui des deux qui dominera se fera sentir à l'oreille 911 <par un mouvement plus soutenu: et plus majestueux,

ÏOO* • Y EUS.

si c'est l'ïambe , ou si c'est le chorée, par uû, mouvement plus léger.

J'ai dit que dans le vers anacréontique c'est la finale qui est isolée , et que dans notre vers de sept syllabes c'est l'initiale cfui doit l'être. • Or à cette syllabe isolée . ajoutez-en une quila précède et qui fasse avec elle une mesure pleine , vous aurez le vers de huit syllabes , lequel répond à îïambe'trimètre , ou au gliconique des anciens. Je 4 ne dis pas encore qu'il soit possible de l'assimiler constamment à ces vers ; mais plus il en approche , et plus il est harmonieux» Cependant il faut convenir que , sans affecter aucun rhythme , le vers de huit syllabes a singulièrement le don d'imposer 'à l'oreille, et qu'avec toute la liberté qu'il se donne d'associer des nombres cou- *■ traires , il paraît encore très-nombreux. Cette iflusion vient de*ce qu'en récitant les belles odes dont ce vers compose lés stances , ou les bttux vers lyriques parmi lesquels il est niélé, on profite de l'indécision de nos quantités • prosodiques , pour lui donner une cadence artificielle. Les poètes qui l'ont employé , comme Malherbe et Rousseau, n'ont rien né- ' gligé pour le rendre sonore , pompeux , éclatant ; ils en ont formé les plud belles périodes

poéûqu4| , les stances les mieux divisées et les mieux arrondies; et par l'entrelacement des rimes ; le 1 jeu symétrique des désinences , l'éclat des paroles , enfin par la facilité d'y soutenir la voix et de lui donner le degré de lenteur ou d'impulsion que demande le sentiment, l'image ou la pensée , on en a fait le plus imposant de nos vers.

Serait- il .plus harmonieux encore, si Ton y observait le nombre ? Celui qui fera cette question n'a point d'oreille, et mes raisons ne lui en donneront pas.

Cependant je ne dois. pas dissimuler qu'il y a des nombres composés dont l'effet est sen~ sible et la" cause inconnues et c'était surtout de ces nombres que les anciens faisaient usage pour éuiouvoir les passions. Platon les trouvait si dangereux , qu'il déclarait sérieusement* que la république était perdue si la poésie employait ces nombres ; au lieu, disait-il, que tout ira bien, si on n'emgjpie que des nombres simples. Observons que ces nombres composés sont des mesures irrégulières qui renversent le mouvement donné et qui déconcertent l'oreille , : tels , par exemple , que le bacche , « - -, le crétique, - -, le choriambe, - v « -, le

3*©8 yms.

dichorée, - « '- o , l'épitrije, ?---«, les pœans , composés de trois brèves el d'une longue dans leurs quatre combinaisons , le dispondéc --.--, le mesodactyle u - o o -, etc. C'était ce trouble des cadences rompues et des mouvemens opposés . que Platon redoutait pour Jes esprits et pour les âmes. Il s'en faut bien que nous soyons susceptibles de ces impressions qui dans la Grèce changeaient les mœurs des peuples et la fortune des états : nos législateurs peuvent se dispenser de régler les.mouvemens de la poésie et de la musique. Mais du plus au moins , l'effet du nombre est invariable : ce qui , du temps de Platon , exprimait le trouble de l'âme et le désordre des passions , l'exprime encore; et l'effet n'en est qu'affaibli. Dans les nombres irréguliers , que l'instinct des poètes a choisis pour animer ndfc vers 9 il serait donc possible de découvrir les éléidqs de cette harmonie mystérieuse que nous y sentons quelquefois. Mais celle-là est donnée à la prose ; et après avoir recherché tous les moyens de perfectionner nos vers du côté du rhythme qui leur est propre. , j'en reviens . à ce sentiment dont je ne puis me détacher, que, quelque charme qu'aient pour nous

vebs. aoa

de beaux vers , on ne doit pas les regarder comme une' forme inséparable ,du langage poétique.

AristQte l'a dit : c'est le fonds des choses , non la forme des vers qui fait le poète et qni constitue la poésie. Or, si le charme des vers d'Homère n'était pas de l'essence de la poésie ; si on la concevait dénuée de cette cadence harmonieuse et iraitative, qui animait tout, qui exiprimait tout; exigera -t-elle des vers sans rhythme , et dont le mouvement irrégulier n'imite jamais presque rien ?

Un vers italien , un vers allemand , un vers anglais n'a ni cadence , ni' mesure sensible pour une oreille française ; un vers français n'en a guère plus pour l'oreille de nos voisins : personne /même aujourd'hui, ne peut dire qu'il sente bien distinctement le rhythme du vers senaire des anciens, du vers de Térence et d'Euripide. H n'y aurait donc pour nous ni poésie dramatique ancienne , ni aucune espèce de poésie étrangère , comme il n'y aurait pour les étrangers aucune espèce de poésie française ; et le vers , qui varie sans cesse d'une langue à l'autre au point d'être méconnaissable pour qui n'y est point accoutumé, serait pourtant un attribut

210 VÈKSi.

inséparable de la poésie ! Cest ce qui me semble aussi difficile à soutenir, qu'à con- ' cevoir.

Supposons que les belles scènes d'Euripide et de Sophocle , que les morceaux sublimes de Mil ton n'aient jamais été qu'une prose éloquente et harmonieuse , dirà-t-on que les hommes de génie qui ont si bien peint ne sont pas des poètes , et qu'un ouvrage de ce style , rempli de pareilles beautés , ne mérite pas le nom de poëme ?

Les étrangers avouent de bonne foi qu'ils ne ,sentent point l'harmonie des vers de La Fontaine, et qu'ils sont même peu touchés de celle des vers de Racine. Ce ne sont pour eux que des lignes de prose élégantes et mélodieuses, d'un certain nombre de syllabes longues ou brèves à volonté , et coupées en deux par un repos. Il en est de menu* pour , nous des vers italiens, allemands ou anglais; et quand il serait vrai que l'harmonie des vers de Virgile et d'Homère aurait encore le même 1 charme pour tous les peuples qui les entendent^ en est-il de même des vers que chacun d'eux s'est fait au gré de son oreille ? Quoique l'Anglais , l'Italien , le Français scandent chacun à leur manière les vers de Y Enéide > tous loi

VERS. aijf

donnent les mêmes nombres, et pour tous ils sont composés de six mesures à quatre temps. Mais quelle sera pour l'étranger la façon dé scander nos vers ? Celui-ci , par exemple,

Je ne veux que la voir , soupirer et mourir ,

est composé de jseize temps» Celui-ci en a vingt-un :

Les temps spnt arrivés ; cessez , triste Chaos.

et tous les deux ont douze syllabes.

De tels vers sont- ils tellement essentiels à la poésie, que l'en 1 priver ce fût l'anéantir? Je suis loin de penser qu'une prose inanimée, ' sans couleur et sans mouvement , puisse les remplacer. Je crois même qu'un poèjne écrit en prose demanderait une plénitude d'idées , , de sentimens et d'images , une chaleur,* une continuité d'intérêt , dont peuvent se passer les vers , par la raison que la singularité de leur mécanisme peut quelquefois par intervalle amuser, occuper l'oreille. Mais en supposant toutes les beautés poétiques , soit du style , soit de la pensée , réunies dans un.

ouvrage; l'invention, le 'dessin, l'ordonnance»

aia vers.

la vérité de l'imitation , le coloris et l'harmonie de la prose , en deux mots , la peinture et l'éloquence au plus haut degré , ne serait-ce plus de la poésie , dès qu'il y manquerait ce nombre de syllabes , ces repos et ces consonnances qui caractérisent nos vers ? L'habitude en a fait sans doute pour notre oreille un plaisir de plus , et une infinité de choses faibles* et communes ont passé à la faveur de l'illusion que les vers ont faite à l'oreille. Mais la beauté des tableaux , des images que la poésie nous présente , les traits pathétiques dont elle nous pénètre , ont-ils besoin de cette ééduotion pour se faire admirer, pour se faire sentir ? changera-t-elle de nature en renonçant à l'un de ses moyens et au plus fantasque de tous ?

La poésie est une peinture qui parle, ou si l'on veut , un langage qui peint : le comble de l'art serait de peindre en même temps et à l'esprit et à l'oreille ; tomk si , réduite à peindre à F esprit, elle y excelle, n'est-ce pas quelque chose ? Mais si, au lieu d'enfermer ses idées dans les bornes d'un vers sans rhythme , elle s'applique à tirer avantage de la liberté de la prose , pour en varier les intervalles et les repos au gré de l'urne et de

VEES. 2l3

l'oreille ; si cette prose harmonise est de plus animée par les couloirs d'un style figuré, par la chaleur d'une éloquence tanjty douce et sensible, tantôt vive et brûlante; enfin si on trouve dans ce style le caractère de beauté idéal qui distingue les grandes productions des arts , c'est-à-dire un degré de force , de richesse , de correction , 4e précision , d'élégance , qui semble pris dans la nature , et qui cependant n'y est jamais , ne sera-ce point encore assez pour faire; de la poésie? • ». • • -^

La prose , à ce degré de^erfection , est peut-être aussi difficile et aussi rare que les beaux vers ; peut-être même Pest-clle plus , par- la' raison qu'elle n'a point de formules prescrites. Mais en accordant aux vers un mérite de plus , et un agrément de fantaisie que ne saurait avoir la prose , je ne puis souscrire à l'opinion qui en a fait exclusivement le langage de la poésie. J'admire , autant qu'y est possible , les poètes, qui excellent dans Fart d'écrire ejf vers ; je m*y suis exercé moi-même; ftje sens trop le prix d'un talentauquel l'habitude a *dqnné tant de pouvoir et tant de charme , pour conseiller à qui le possède de négliger cet avantage. Mais je

croirai toujours que l'écrivain auquel il ne manquera que ce -don -là pour* être poète aura lcdrôit de dire encore , en exprimant en prose harmonieuse tout ce que la nature a àe plus animé , de plus touchant et de plus sublime : Et moi aussi je suis poète.

Le but que se propose immédiatement la fiction., c'est de persuader ; or elle ne peut persuader qu'en ressemblant à l'idée que nous avons de ce qfu'elle imite. Ainsi la vrnisem- » blance consiste dans une manière de feindre conforme à notre manière de concevoir ; et tout ce que l'esprit humain peut concevoir , il peut le croire , pourvu qu'il y soit amené.

Tant que le pqète ne fait que nous rappeler ce que nous avons vu au dehors , ou éprouvé au dedans de nous-mêmes , la ressemblance suffit* l'illusion ; et comfçenous voyons dans la feinte l'image de la réalité % le poète n'a besoin d'aucun artifice pour gagner notre confiance. Mais que la fiction nous présente un événement qui n'ait point d'exemple y un

VB AI SEMBLANTE» ai^

composé qui n'ait point de modèle ;, comme la ressemblance n'y est pas , nous y cherchons la vérité idéale ; et c'est alors que l&£g>ète est obligé d'employer tout son art pour .'donner au mensonge les couleurs de la vérité. Nous Savons qu'il feint , nous devons l'oublier y et si nous nous en souvenons , Le charme est détruit et l'illusion cesse. Dove manca la fede non puo abbondare VaffcUo , à V piacere dL quel che si legge a s'ascolta. (Le Tasse.) . Il y « , dans notre manière de concevoir , une vérité directe et une vérité réfléchie : l'une et l'autre est de sentiment , de perception , ou 'd'opinion. •'..*.

.Là vérité de -sentiment est l'expérience inr* lime de ce qui se «passe au dedans de nousmêmes , et /'par réflexion , de ce qui doit se passer en général dans l'esprit . et dans le cœur de l'homme. C'est à ce modèle , sans ..cesse présent , qu'on apporte la fiction, dans la

• poésie dramatique. iNbus sommes tefs : c'est la vérité, directe., Nous sentons qu'il , est de la

r nature de l'homute d'être modifié de telle façon , par telle ou telle cause , dans telle ou

• telle circonstance ; que dans notre composé moral , telles qualités , tels accidens s'accordent

• et se concilient , tandis que tels*e combattent

Ïl6- ' VIHlSEMBLAÎitt.

et s'excluent mutuëlléftient t «'est la vérité néfléchie '

Màisk^commènfr se peut-il que la vérité de sentiment sôit la même dans ton* les hommes?

C'est que , dans tous les hommes , le fonds au naturel se ressemble , et qu'on prévient quand on veut ; quelquefois même sans te vouloir.

Chacun de nous a', comme le poète, Ia # fVculté de se mettre à la place tëe son semblable, et Ton s'y met réellement tant qtte dure l'illusion. On pense , on agit, on s*ex«prime avec lui, comme si^on était lui-même ; et selon qu'il suit nos pre$sentimens ou qu'U s'en écarte, la fiction qui nous le présente est plus ou moins vraisemblable pour nous. '

Ô?s presséntïmens qui ^nôtis annoncent les m où ve mens de la 'nature ne swnt pas assez décidés ^our nous ôte¥ te plaisir dé la Si*rprise : îl arrive même assez souvient qwe te poète nous jette datofc irrésolution , powr nous en 'tire* par un irait qui nous étonne et qui nous soulage ; v mais san9*étre>d^Jfiraiinés à suivre telle OU telle route , nous distinguons très-bien si' celle que tient le poète est la même que la nature eût prise ; ou é>& prendre en ûe décidant.

Ne vous étes-vous jamais aperçu de hfc do-

cilité ayec laquelle notre 0114e obéit aux mouvemens de celle d'Ariane où de Mérope , VFOrosmane ou du /Vieil Horace ? C£est que durant l'illusion votre âme et la leur n'en font qu'une : ce sont connue deux instrumens organisé? de même , et accordés à l'unisson.

Mais si l'âme du poète ne s'est pas montée au ton de la nature , le personnage auquel il a communiqué ses sentimens et son langage n'est plus dans la vérité de la situation et de son caractère ; et vous, qui vous mettez à sa place mieux que n'a fait le poète , vous n'êtes plus d'accord avec lui. Voilà dans quel sens on doit entendre ce que dit le Tasse : Il falso non è ; e quel che non è non si pub imitare. Mais il s'^st quelquefois lui ■* même éloigné de ce principe : je l'ai observé à propos de Tancrède sur le tombeau de Clorinde ; je l'observe encore dans le langage que tient Renaud sur les genoux d'Armide. Rierf de plus naturel , de plus beau que ce qu'on voit dans cette peinture ; rien de moins vrai que ce qu'on enterid.

Quai raggio in onda , scintilla un riso , Negli umidi occhi , tremulo elascitfo.

Sovra lui pende : edei nelgrembo molle JCè posa il capo $ il <volto al <volto a t toile.

Page 1