‹ Elémens de littératureChapitre 22 sur 32 · TOME vik. , IO · texte numérisé non relu

TOME vik. , IO

2l8 VRAISEMBLANCE,

Gela est divin ; mais vous, n'allcfc plus trouver la même" vérité dans ces froides hyperboles : ,

Non pub specchio ritrpr sidolce imago, Ne in picciol vetro è un paradiso accolto .

Specchio t'è degno il cielo ; e nejtle stelle Puoi rigunrdar le tue sembianze belle.

Avouez qu'à la place de Renaud ce n'est fibint là ce que vous auriez dit*

La vraisemblance , dans les choses de sentiment , n'est donc que l'accord par&it du génie du poète ;avec l'âme du spectateur. Si lu direction que l'un donne à la nature décline de celle que l'autre sent qu'elle eét voulu suivre, et s'il en presse ou, ralentit - mal à propos les mouvemens , l'âme du spectateur , sans ce&e contrariée et lasse enfin de «éder , se rebute : de là vient qu'avec des qualités intéressantes et des situations pathétiques, un caractère mal dessiné et mal composé ne nous attache point.

La vérité de perception est la réminiscence des impressions 'faites sur les sens , et par réflexion la connaissance des choses sensible^ , de leurs qualités communes, de leurs propriétés distinctives , et de leurs rapport* naturels y

VBAISEMBLAHC*. aïO,

soit entre elles , soit avec nous-mêmes. En nous repliant sur celte foule d'idées qui nous viennent par toutes les voies , nous ndus sommes fait uu plan des procédés de la nature 'dans Tordre physique : ce plan est le modèle - auquel nous rapportons le composé fictif que la poésie nous présente ; et si elle opère comme il nous semble qu'eût opéré la nature , elle sera dans la vérité.

. Or cette vérité , soit qu'elle ait pour objet l'existence ou l'action , ne .peut rouler que sur • des rapports de convenance et. de proportion, de la cause avec l'effet , des parties Tune avec l'autre , et de chacune avec le tout. Si donc les élémens d'un composé physique , individuel, ou collectif, sont faits pour être en* semble et suivent dans leur union les lois et le plan de la nature , l'idée de ce composé, a sa vérité dans la cohésion de ses parties et dans leur mutuel accord. De même , si les rapports d'une cause avec son effet sont na* turels et sensibles , l'idée de l'action portera $a vérité en elle-même. Il est dune bien aisé de voir daris le physique ce qui est fondé sur la vraisemblance , et par conséquent cfe qui ne Test pas.

L'opinion sur les faits , soif moraux , soit

physiques , est tantôt de pleine croyance , tantôt de simple adhésion ; mais quelque faible que sôit le consentement qu'on y donne, il suffit à l'illusion du moment. Un mensonge connu' pour tel, mais transmis, reçu d'&ge eh âge, est dans la classe des faits authentiques : on le passe sans examen. A plus forte raison , si les faits sont solennellement attestés par l'histoire, ne laissent - ils pas à l'esprit la liberté du doute ; et le poète , pour les supposer , n'a pas besoin de les rendre croyables : qu'ils soient d'accord avec l'opinion , cela suffit à leur vraisemblance.

Mais distinguons i° l'opinion d'avec la vérité historique, 2° les faits compris dans le tissu du poème d'avec v les faits supposés au dehors. « Je ne craindrai pas d'avancer , dit Corneille à propos du sacrifice qu'a fait Liéontine en livrant son fils à la mort , que le sujet d'une belle tragédie doit n'être pas vraisemblable, d Et il se fonde sur le précepte d'Aristote, <le ne pas prendre pour sujet un ennemi qui tue son ennemi , mais un père qui tue son fils , une femme son mari , un frère sa sœur, etc. : a ce qui n'étant jamais vraisemblable , ajoute Corneille, doit avoir l'autorité de • l'histoire ou- de l'opinion commune » .

J'ai fait mes preuves de respect pour ce grand homme ; j'oserai donc ici , sans détour, n'être pas de son sentiment.

Je suifr donc loin de penser que les sujets proposés par Aristote soient tous dénués de vraisemblance : il est très-simple et très-na- 'turel qu'un fils tue son père , comme OEdipe , sans le connaître , ou qu'une mère soit prête à immoler sonjils, comme Mérope, en croyant le venger ; et quand ces faits n'auraient en eux-mêmes aucune apparence de vérité , pris dans les familles les plus illustres de la Grèce, ils avaient sans doute pour eux la célébrité , l'opinion publique : or , pour les laits que l'on suppose dans l'avant-6cène , extra fabulam , l'opinion tient lieu de vraisemblance. Mais en voyant sur le théâtre les sujets dfePoîyeucte, de Rodogune, et d'Héraclius, personne ne sait ni ne veut savoir ce qui en est pins dans l'histoire ; elle est donc comme un témoin muet.

En vain Baronius fait mention du sacrifice de Léontine : on ne lit point Baronius ; et son témoignage n'eût servi de rien , si l'action de Léontine n'avait pas eu sa. vraisemblance en elle-même, c'est-à-dire un ju6te rapport avec l'idée que nous avons de ce que

peut une femnië aussi fière, aussi ferme , aussi courageuse , dévouée à son empereur.

Je dis plus : de quelque manière que les faits soient fondées , rien ne les dispense d'être vraisemblables , dès qu'ils sont employés dans ^intérieur de l'action ; et nous n'y ajoutons foi qu'autant que nous les voyons arriver comme dans la nature r , c'est-à-dire selon l'idée que nous avons des moyens qu'elle emploie et des procédés qu'elle suie Res autem ipsœ ita deducendœ disponendœque sunt, ut quant proœime accédant ad verirtatem. (Seal.)

Cependant la chaîne des causes et des effets n'est pas si constamment visible , et le cercle des facultés de la nature n'est pas si marqué , que le vraT connu soit la limite du vrai possible; et c'est par une extension de nos idées que la poésie s'élève du familier à fextraordi- . naire ou au merveilleux naturel., '

Dans la nature , tout est simple et ' facile pour elle, et tout devrait être merveilleux pour nous. Un homme sensé ne peut réfléchir sans étonnement ni à ce qui lui vient du dehors , ni à ce qui se passe au dedans, de luimême : l'organisation c\'un brin d'herbe est

V&AISEKBL'ANCE. 223

aussi prodigieuse que la formation du soleil; lç mouvement qui passe d'un grain de, sable à , l'autre est aussi. mystérieux que la propagation de la lumière et que l'harmonie des sphères célestes ': mais l'habitude nous rend l'incompréhensible même si familier, qu'à la fin ilnout paraît commun. « Au bout d'un an , le monde a joué son jeu ; il n'y sait plus rien que de recommencer. » (Montagne), Voilà du moins ce qui nous en semble : nous croyons trouver tous les ans le même tableau; et les variétés infinies qu'il étale y sont distribuées avec une harmonie si constante, une si parfaite unité de dessin , que la nature s'y voit toujours semblable à' elle-même.

Mais si, dans la fiction du poète, la nature, en s'éloignant de ses «entiers battus, produit un composé moral ou physique d'une singularité qui ressemble au prodige , l'étonnement nous porte à l'incrédulité ; et c'est là qu'il est difficile de ménager la vraisemblance. Voyez

MEBVE1LLEUX.

Si la feinte passe les moyens et les facultés que nous attribuons à la nature ; si elle emploie d'autres ressorts, d'autres mobiles que les siens; si, au lieu de la chaise qui lie les évenemens et de la loi qui les dispose , elle établit des

intelligences pour y présider et des causes > libres pour les produire , ce nouvel ordre de choses nous étonne encore, davantage : mais l'opinion l'autorise , et il est moins invmésemèable K qae le merveilleux naturel.

Pour nous faire imaginer la nature appliquée à former un prodige , il faut d'abord que l'objet en soit digne à nos yeux , par l'importance que nous y attachons ; et de plus , que les moyens que la nature a mis en oeuvre nous soient inconnus ou cachés , comme les cordes d'une machine : dès que nous les apercevons , l'admiration se refroidit. '

La nature , aux yeux de la raison , n'est jamais plus étonnante que dans les petits objets. In arctum coacta reram nalurœ m aj es tas ( Pline l'ancien); je le sais ; mais ce n'est point à la raison que s'adresse la poésie , c'est à l'imagination. Or celle-ci ne peut se figurer la nature sérieusement appliquée à produire un papillon. Aristote l'a dit : la beauté sensible n'est pas dans les petites ehoses ; elle consiste dans une composition régulière et harmonieuse , qui , po/ur se développer aux yeux , exige une certaine étendue. Or Pimagination se décide sur le témoignage des sens : ce qu'ils "n'aperçoivent qu'en petit ne saurait

tlonc lui paraître digne d'occuper ia nature. Les plus grands génies ont pensé quelquefois à cet égard comme le vulgaire : Magna du curant , parva negligunt , dit Cicéron ; et il en donne pour raison l'exemple des rois :

Nec in s regnis quideqi rtges omnia minima curant : « comme si à ce roi-là, dit Montagne, c'était plus et moins de remuer un empire ou la feuille d'un arbre, et si la Providence s'exerçait autrement, en inclinant l'événement d'une bataille ou le saut d'une puce » . Il résulte cependant de la façon de concevoir commune

. au plus grand nombre, que le merveilleux dans les petites choses iloit être renvoyé aux contes ' des fées , et que , si là poésie en, fait usage , ce ne doit être qu'en badinant.

Quant aux moyens que ia nature emploie pour opérer un prodige , s'ils sont connus, il faut les déguiser , et,, par des circonstances nouvelles , nous dérober la liaison de la cause avec les effets.

» La comète qui parut* à la mort de Jules- César fut un prodige pour Rome. Si sa révo-

. kition eût été calculée et son ellipse décrite , ce n'eût été qu\ine planète comme une autre, qui eût suivi le branle commun. Mais qu'eût fait le poète alors ? 11 eût donné à la cheve- >

?a6 VRAISEMBLANCE.

lure de la comète une, forme étrange , un immense -volume ; et dans ses feux redoublés à l'approche de la terre , il eût marqué rintenv tîon de la nature d'épouvanter les Romains.

L'aurore boréale a pu donner autrefois , comme l'a obseryé un philosophe célèbre, l'idée de l'assemblée des dieux sur l'Olympe; aujourd'hui qu'elle est au nombre des phénomènes les plus communs , elle attire à peine les regards du peuple : mais qu'un poète sût agrandir l'image de ces lances de feu que semble darder une invisible main des bords de l'horizon jusqu'au milieu du ciel , et appliquer ce phénomène à quelque événement " terrible; il reprendrait, même à nos yeux, le caractère effrayant de prodige.

Il est tout simple que , dans les ardeurs de l'été, une rivière se déborde, enflée par un .orage , et tarisse le lendemain. Homère rapproche jees deux circonstances : au lieu de l'orage , c'est le Xante lui-même qui s'irrite et qui enfle ses eaux; au lieu, des chaleurs de L'été , c'est Vuicain qui fait consumer les Aux du fleuve par les flammes.

Lucain , en décrivant les signes redoutables

qui annoncèrent la guerre civile : « L'Etna ,

, dit-il % vomit ses feux, mais sans les lancer

, VRAISEMBLANCE. t±J

dans les airs; il inclina sa cime béante, et répandis les flots d'un bitume enflammé du côté de l'Italie ».

Dans la Jérusalem du Tasse , les nuages qui versent la pluie dans le camp de Gode- Xroi ne se sûMjpas «levés de la terre , ils viennent des rtKrvoirs célestes.

Ecco subiti nubi, e non de terra Guiper fviriii del sole in alto ascèse ; Ma sol dal ciel, che tutte âpre e*disserra Le porte sue ,+vetoei in grà discese.

Voilà ce que j'appelle donner à un événement familier le caractère du merveilleux, et a ce merveilleux un air de vraisemblance :

car dans tous ces exemples la grandeur de l'objet répond a cette du prodige , dignus vinxjUce nodns. ,

J'ai déjà dit en quoi consiste le merveilleux naturel, et je ne fais ici qu'en détailler encore l'idée. Dans le moral , ce qui est le plus digne ' d'admiration et d'amour, un Burrhus, un Moraai, un Télémaque, uste Zaïre , une Cornéke ; dans 4e physique , ce qui peut nous causer réniotkm du pkisir la plus pure et la fins sensible, une wie délicieuse comme celle , de, Page d'or, des lieux enchantés comme

ia3 TR AI SE M 11 LA ET CE.

Eden , ou comme les {les fortunées , surfont Fimage de ce que nous appelons par excellence la beauté, une taille élégante et correcte, la douceur, la vivacité, la. sensibilité, la noblesse, toutes les grâces réunies dans les traits du visage , dans la forajÈtet les mouvemens du corps d'une Vénus 1m d'un Apollon, Hélène au milieu des vieillards troyens , Achille au sortir de la cour de Scyros : voilà le merveilleux de la beauté dans le physique. Le soin, du poçte alors est de rassembler les plus belles parties dont un composé naturel soit susceptible , pour en former un tout ré- . gulier; et de disposer les choses comme la » nature les eût disposées , si elle n'avait eu. pour objet que de nous' donner un spectacle enchanteur . L'accord en fait la vraisemblance. Il ji'y a point de tableaux parfaits dans la disposition naturelle des choses : la nature, dans ses opérations , ne songe à rien moins qu'à se composer et à se donner en spectacle; et l'on doit s'attendre à trouver dans le moral autant et plus d'incorrections que dans le physique. La clémence d'Auguste" envers . Cinna est dégradée par le conseil de Livie : la gloire du conquérant du Mexique est ternie par une lâche trahison : César a quelquefois

VBAISEMBLANCZ. 220/

été cruel jusqu'à l'atrocité : le vieux Caton était avare. L'histoire a peu de caractères dans lesquels la poésie ne soit obligée de dissimuler, et de corriger quelque chose ; c'est /comme une statue de bronze qui sort raboteuse du moule , et qui demande encore la lime ; mais il faut bien prendre garde en la polissant de n'en pas affcnbKr les traits. Il est arrivé souvent de détruire l'homme en faisant le héros.

Quel est donc le guide du poète dans ce , genre de fiction? Je l'ai dit, le sentiment du beau moral , que la nature a mis en nous. Il a pu recevoir quelque altération de l'habitude et du préjugé; mais Tune et l'autre cèdent aisément au goût naturel qui n'est qu'assoupi, et que l'impression du beau réveille. Quel est le )âehe voluptueux qui n'est pas saisi d'un saint respect, en voyant Régulus retourner a Carthage? Ce Qui peut se mêler d'opinions et d'habitude dans nos idées sur le beau moral ne tire donc pas à conséquence et ne doit se compter pour rien. t . .

Mais le poète qui conçoit l'idée du beau, et qui est en état de le peindre en altérant la vérité, lé peut- il à son gré. sans manquer à la vraisemblance?

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fc$0 VRAISEMBLANCE.

Horace nous donne le choix , ou de suivre la renommée, ou d'observer les convenances.

Mais ce choix est-il libre ? Non ;; et si les caractères et les faits sont connus , l'altération n'en est permise qu'autant qu'elle n'est pas sensible. Qn peut bien ajouter aux vertus et aux vices quelques coups de pinceau^ plus hardis et plus forts ; on peut bien adoucir , déguiser, effacer quelques traits qui dégraderaient oh qui noirciraient le tableau ; mais on ne peut pas insulter en face à la vérité, en changeant les événemcns et en dénaturait les hommes :

ce n'est qu'à la faveur de Fobscnritéou du silence de l'histoire que la poésie , n'étant plus gênée par la notoriété des faits , peut en disposer à son gré , en observant les convenances; car alors la Tenté muette laisse régner Filhision.

L'abbé Dubos , après avoir dit^quc ce serait une pédanterie que de reprocher à Racine ' d'avoir changé , dans Britannicus , la circonstance de l'essai du poison préparé par Locuste, n'en fait pas moins le procès au même poète, pour avoir employé le personnage de Narcisse , qui ne vivait plus ; pttir moir gvçposé que Junie était à Rome , lorsqu'elle en était exilée ; et pour avoir changé le caractère

VRAISEMBLANCE. . s3l

de cette princesse , afin de F ennoblir et dé le rendre intéressant. N'est-ce pas encore là de la pédanterie ? Je conviens avec l'abbé Dubos qme les faits historiques de quelque importance ne doivent pas être changés , encore moins les faits célèbres et connus de tout le monde , et qu'il serait absurde de faire tuer Brutus par César. Mais la mort de Narcisse et le caractère de Junie sont-ils du nombre de ces faits? La règle, en pareil cas , est de savoir jusqu'où s'étendent les connaissances familières du monde cultivé pour lequel on écrit. Or quel est le siècle où les petits détails de l'histoire romaine soient assez présens aux, Spectateurs et aux lecteurs , pour que de si légères altérations les blessent? Un homme versé dans l'étude de l'antiquité sait ce que Tacite et, Sénèqué ont dit des mœurs de Junia Calvina; mais ni la ville ni la cour n'en sait rien. Virgile a donné dans Didon l'exemple des licences heureuses que l'on peut prendre en pareil •cas. Tout ce qu'on a droit d'exiger pour prix de ces licences , c'est qu'elles contribuent à la beauté <le la composition. * Il s'agit donc t non d'aller chercher dans l'histoire si Narcisse était vivant et si Junie était à Rome, mais de voir dans la tragédie s'il était bon de faire vivre

Narcisse et d'oublier l'exil de Junie. Que Ta-, cite et Sénèque aient dit d'elle qu'elle était une effrontée, on qu'elle était une Vénus pour tout le monde , et pour son frère une Junon, ces anecdotes ne sont pas du nombre des faits importans et célèbres qu'un poète doit respecter. Et sur x quoi porterait la licence que l'abbé Dubos lni-méme accorde aux poètes d'altérer' la vérité, si des circonstances aussi peu marquées étaient des traits d'histoire inaltérables ?

C'est un supplice pour les artistes que les préceptes donnés par ceux qui ne sont point

de l'art.

A l'égard de la beauté physique qui est l'objet capital de la peinture et de la sculpture , elle exerce peu les talens du poète ; il l'indique, il ne la peint jamais , et en l'indiquant il fait plus que de la peindre.,. Voyez

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