DU COTÉ MORAL
L* plus digne objet de la littérature , le seul même qui l'ennoblisse et qui l'honore , c'est son utilité morale ; et tous les talens de l'esprit ont si bien senti que c'était là leur gloire , qu'A n'en est aucun qui du moins ne veuille paraître y aspirer.
Demandez à l'orateur pourquoi il s'exerce avec tant de soin dans l'art de plaire et d'émouvoir : il vous dira que c'est pour mieux persuader l'utile, l'honnête et le juste ; et sans cela le plus habile ne serait guère qu un parleur oiseux, ou qu'un dangereux charlatan.
Demandez à l'historien pourquoi il se consume à découvrir les traces du passé , et dans le naufrage des nations les débris de leur existence : il vous dira que ce sont des exemples ,
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des leçons , des avis salutaires qu'il veut traits-*» mettre à Fa venir, et sans cela le plus laborieux lierait son tourment d'amuser une curiosité vaine , métier stérile, et méprisable ; ou de montrer indifféremment les jeux divers de la fortune, et de rendre problématiques, entre le crime et la vertu, l'avantage du choix et les calculs de la prudence , métier perfide et odieux. " •
Demandez au poète- à quoi bon tous ces rêves d'une imagination mobile et vagabonde; à quoi.bon ces métamorphoses d'une âme versatile et variable à volonté , cette magie de son style, ce charme répandu dans 'ses récits, cet intérêt dont il anime ses peintures : si c'est Horace , il vous dira que c'est pour enseigner aux hommes à être bons, sages , heureux :
Quidrerum atque decens euro et rogo, et ornais in hoc sum . .
Si c'est Homère , il répondra qu'il fait sentir aux rois les conséquences de leurs folies , et aux peuples qu'ils sont punis des imprudences de leurs rois :
Quidquid délirant reges plectuntur Achwi.
Sophocle , à son tour, vous dira qu'il exerce
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les esclaves de ht destinée à traîner patiemment leur chaîne, et qu'il les charge- de la douleur d'autrui, pour les habituer à supporter la leur. ,
Tous répondront avec Lucrèce qu'ils enduisent de miette bord du vase où est la liqueur amère et bienfaisante qu'ils veulent faire boire à des enfans malades :
Utpuerorum celas improvida ludijlcetur.
' Et sans cela , le plus fidèle imitateur des faiblesses du coeur humain! de ses passions, de ses vices, occupé sans cesse, au milieu d'une société frivole , à la bercer d'illusions, à lui causer d'agréables songes , à la flatter dans tous ses goûts, à colorer ses vices mêmes, ne serait qu'un vil complaisant et qu'un ser~ vile adulateur.
Que l'intention d'être utile aux hommes ait toujours été bien sincère , où qu'elle soit toujours fidèlement remplie du côté des talens } que la poésie n'ait jamais peint les mœurs que pour les corriger; que l'éloquence n'ait .jamais loué , recommandé , voulu persuader que ce qu'elle croyait louable, honnête ou légitime ; que l'histoire n'ait jamais honoré le erime heureux, et mis la fortanç à la place
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de la ver/u , ce n'est pas ce que je veux dire ; N il s'agit de leur profession , et de l'aveu qu'elles ont fait, qu'il n'y avait pour elles de dignité, de gloire , de vrai mérite , qu'à ce prix.
Or du .mélange de ces trois genres s'est formé celui du roman , qui* susceptible de leurs Vices commedé leur bonne morale, s'est rendu plus ou moins digne de mépris où d'estime , de blâme ob de louange , selon son caractère et l'usage de ses moyens.
La action romanesque et la fiction poétique ont tant d'affinité , qu'il est aisé de voir que réciproquement , ou la poésie n'a été que le roman perfectionné , ou le roman qu'une poésie déréglée et dégénérée*
D'abord , selon la marche la plus commune de l'industrie humaine , il a fallu que l'art de feindre ait commencé par des ébauches. Ainsi, ' dans aucun temps , le poème n'a devenir qu'a- . près le roman. Nous Tarons vu dans l'Europe moderne, où fe&romans chevaleresques, grossis d'un puéril amas? de traditions populaires , nùbtis d'une ignorance superstitieuse , et aussi mal fabriqués dn côté du style que dp coté du* plan , ont fourni ii la poésie les matériaux avec lesquels elle a construit ses palais magiques* VoyestfArioste et le Tasse.
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La même chose dut naturellement arriver chez les anciens; et il est plus aisé de croire qu'avant l'organisation du système et de la langue poétique, l'art de feindre avait commencé par des ébauehes romanesques, qu'il n'est aisé de concevoir comment cette mythologie avec toutes ses fables , cette langue avec ses images , sa prosodie , sa cadence métrique , en un mot ce grand art dé peindre un monde imaginaire en vers harmonieux , serait sorti de la tête dHomèfe , tel qu'on le voit dans «es poèmes*
Il est donc probable qu'avant Homère , et avant les poètes qui l'avaient précédé , il y avait eu de ces trouvères qui , des histoires de Cadmus , d'Hercula , de Jason , .de Minos , des Àtrîdes , etcT, avaient fait des contes senv hkbles à ceux que nos vieux écrivains nous ont fait d'Arthus , de Merlin , d'Airiadis , des chevaliers de la Table-Ronde , des paladins de Charlemagne ; qu'aux traditions répan- \ duos et altérées parmi les peuples , ces conteurs avaient ajouté des fables de leur invention* ; que de ce mélange ils avaient composé les chroniques de leurs pays ; et que dan* cet état d'incohérence et d'invraisemblance r ils les transmirent aux poètes , pour les-dégros.-
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sir , les polir , et leur donner la forme , la grâce et la beauté:
Produire un ensemble complet dé ces traditions bizarres et diversement insensées , c'eût été lé chef d'oeuvre de l'ordonnance poétique j et Ton voit qu'Ovide lui-même , avec toute la souplesse de son imagination et Ta- ~ dresse de son esprit , n'a pu lier et accorder ensemble les fables qu'il a recueillies. Il eût été plus difficile encore de tirer quelque moralité de «et amas de crûmes et de vices infâmes* qui composaient l'histoire des dieux et des héros,; et ce fut bien évidemment l'ouvrage d'une foule d'imaginations déréglées , qui successivement renchérissaient les unes sur les autres par de nouvelles turpitudes et de nouvelles atrocités..
Mais la poésie épique et dramatique n'ayant point de système régulier à former de ces opinions éparses , n'en a pris çà et là que ce qui lui a convenu ; et des malheurs d'une famille , des aventures d'un héros , de la fortune d'une ville où d'un peuple , elle a détaché son action , sans se mêler du «este. Ainsi , dqns tous les temps , et pour Homère comme pour lé Tasse , j'oserais croire que la fiction poétique ne fut que la fiction romanesque employée
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avec choix, maniée avec art, réduite à de s exemples qui pouvaient servir de leçon* , surtout ennoblie, embellie pat le coloris /des images , et par tous les charmes d'un style pittoresque et harmonieux.
Peut-être même y eutril d'abord , et assez longtemps, des poètes qui négligèrent de disposer sur un plan moral et régulièrement tracé, leur action et ses épisodes : l'ordre , la symétrie , la liaison > l'accord , les unités 9 leur furent inconnus comme aux} écrivains romanesques ; mais ils surent donner à des parties incohérentes «ne élégance particulière; en négligeant l'ensemble, ils travaillèrent les détails; leur tableau manqua d'ordonnance , mais il eut de l'éclat : les uns furent mauvais dessinateurs, mais .ébtouissans coloristes ; les autres ne connurent pas assez l'art de former les groupes , mais ils donnèrent à. leurs figures du caractère et de l'expression : enfin l'élégance du style,' l'abondance et la variété des images, l'heureuse nouveauté des tours , le mouvement que 1$ nombre imprimait au sentiment et à la pensée , l'harmonie enfin , la couleur, qui séduisaient l'oreille et l'imagination?', donnèrent encore aux poèmes sur, les romans d'assez grands avantages pouf les faire
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oublier ; et à mesure que la poésie, versa dans ses compositions plus de richesse et de- magnificence , on pensa moins aux sources obscures et fangeuses d'où ces fleuves limpides et majestueux découlaient.*
Une révolution contraire arriva dans la décadence des lettres ; ce fut la poésie dégénérée qui donna naissance aux romans ; et cela devait être : car dans 4 'accroissement des arts , leur tendance est toujours du plus aisé au. plu* difficile $ au lieu que dans leur décadence , c'est toujours eu plus difficile au plus aisé que les ramène cette pente à laquelle ils se laissent aller.
Dans l'intervalle de ces deux époques, c'està-dire depuis Homère jusqu'au temps qui sui-r virl'asseiwsseinenrde laCreee, il n'y parut pas un roman; et cela mena est encore naturel. Les poètes s'étaient saisis de toutes les anciennes fables ; et ils savaient leur donner un charme dont la narration prosaïque dès romanciers, eût -en vain prétendu soutenir la rivalité. La Grèce Voulait bien encore prêter l'oreille à des mensonges ; mais elle les voulait déguisés avec art et colorés par de beaux vers. Son goût avait acquis le droit d'être difficile et sévère. ^
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Ce ne fat donc que lorsque le génie poétique , s 'étant éclipsé dans la Grèce , ify jeta plus que des lueurs pâks et défaillantes ; ce ne fut , dis-je , que long-temps après les beaux jours de sa gloire que 'l'art se réduisit à produire quelques romans d'une invention froide et timide , d'un style fade , languissant , maniéré , sans aucune intention morale , d'une licence même funeste aux bonnes mœurs , et d'une petitesse de dessin très-éloignée de cette fiction antique déréglée mais imposante , dont Homère s'était rempli.
Quelle que soit l'époque des fables ionnienes^ milésiennes, sybaritiques, et de toutes ces petrtesiMstorieftes allégoriques et morales, ou erotiques etlibertines, que le savant M. Huet, pour ne rien oublier, a mises au nombre des anciens romans , il me semble qu'on ne peut guère les assimiler qu'à nos fables, on qu'à nos petits tontes licencieux ; et le premier roman qui se présente dans l'ancienne littérature est celui dont sont pris Ydne de Lucien et Yéne d'Apu- * lée : or , ce roman de' Lucius est du temps des sophistes grecs , sous Antonin et Marc- Aurèle. Celui d'Hélioâore ( les Amours de Théagène et Chariclès) est du règne d'Honorius. Celui de Daphnis et Chloé ( du sophiste
Longus) est d'un temps plus récent encore; Hùet ne le croyait guère antérieur k deux romans, obscurs qu'a produits le xii e siècle ; rien de plus vain, de plus frivole , de moins ingénieux , rien surtout de moins délicat sur l'article des bienséances. Voilà pourtant la fleur des romans de l'antiquité.
Rome n'en eut aucun jusqu'au, temps de Néron , où parut celui de Pétrone , lequel , autant qu'on en peut juger par les fragmens quf nous en restent , n'était qu'une satire obscène, élégamment écrite, des vices de Néron et des infamies de sa cour.
Que si , dans les temps où les mœurs de Rome étaient moins corrompues , on ne laissait pas de s'y amuser de ces contes licencieux qu'on appelait fables milésiennes, fables sybariùques , il en était de cet amusement comme de tous ceux dont on rougit, et que l'on se pardonne : on le méprisait en l'aimant • A l'égard des romans que nous appelons héroïques, les Romains n'en eurent jamais.
La poésie leur, était venue de la Grèce toute formée et dans tout son éclat. Homère, Sophocle , Euripide, Cratinus et Ménandre, avaient été en même temps leurs maîtres et
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leurs modèles dans l'art de feindre. Ainsi la naissance des lettres n'eut point, pour eux , ce crépuscule où l'ignorance , la superstition , lé mauvais goût et la chaleur d'une ima-' gination sans lumière et sans règle engendrent les romans. Quel succès/ d'ailleurs, aurait eu parmi ce peuple fier et grave un long tissu de faits incroyables et de prouesses gigantesques. Sa propre histoire lui était • présente , il, n'était ni permis ni possible de l'altérer; celle des nations étrangères ne le touchait que par des faits dignes de foi ; et comme il ne connaissait rien au-dessus de lui-même pour le courage et la grandeur , d'âme , un merveilleux plus incroyable que ses propres exploits eût blessé son orgueil ou rebuté sa patience.
i Quant aux idées religieuses , qu'il était bon de répandre et de perpétuer, c'était foffice de l'histoire elle-même de les graver dans les esprits, en mêlant au .récit des faits le merveilleux des songes , des oracles, des auspices, des présages , etc. Il n'eût pas été prudent de reléguer parmi les fables romanesques ce qu'il était si important de persuader à la multitude. v L'attention que les dieux donnaient à tout ce tjui intéressait Rome,
leur présence dans ses conseils y leur entremise dans * ses affaires , et r selon te besoin , leur faveur, leur colère, leurs avisj et leurs volon-' tés étaient de troppuissans moyens de dominer l'opinion, de remuer le peuple , de mouvoir les années , pour ne pas kur donner le ton le plus sérieux ele plus imposant. Je •■ • parlerai dans .peu de cette espèce de roman ' politique.
Pour ce qui dut arriver à l'époque de La décadence des lettres , sous les tyrans, successeurs cY Auguste , Rome ne fat alors rien moins que disposée à s'amuser de vaines fictions. Dans un état de choses où il fallait sans cesse endurer et dissimuler , la philpso- phie était un besoin pour, l'âme, un refuge - pour la pensée ; et rien n'est plus incompatible que l'esprit romanesque avec la triste sévérité de la raison philosophique.
Mais autant la philosophie répudie efcrebute les aventures merveilleuses, autant l'ignorance et la superstition les saisissent avidement. De là cette ajfiuence et ce succès universel des romans du x« et du xi« siècles.
De tous les grands hommes des temps modernes, celui qui a dû le plus imprimer a son siècle le caractère des temps héroïques de la
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Grèce , c'est Chartemagne ; et rien , en effet , ne ressemble plus que les mœurs de son siècle à celles des temps fabuleux. La même barbarie .les avait précédés , et s'y mêlait encore. Jusqu'à Thésée et jusqu'à Charlemagne, même anarchie, même licence, mêmes ravages , même oppression du côté de la force?
et par conséquent même besoin pour la fai-' blesse d'inspirer à des hommes généreux et yaillans le soin de la défendre et de la protéger. -La -valeur secourable et protectrice n'a donc jamais dû être plus honorée que dans les temps ou Ja force contre la force faisait l'office de la loi. Ainsi les temps de barbarie , féconds en oppresseurs et en brigands, durent l'être "en héros , et produire à ia fois les Cacus et les Hercule, les Procuste et les Thésée , les Ardans et les Ajnadis.
De tous les biens, le seul v qui reste à l'homme obscur, indigent et faible, c'est la propriété domestique de sa femme et de ses enfans ; de tous les privilèges de la beauté timide et sans défense , le plus inviolable , c'est l'innocence et kt pudeur; de tous les droits de la liberté, le plus sacré, dans la femme surtout , c'est la tranquille sûreté de Rengagement de sa foi, quand sonamour se
réfugie sons la tutelle de Phymen. Or ces biens furent dans tous les temps les plus exposés aux atteintes de la cupidité et de la violence, et ceux que l'homme impunément le plus injuste fut le plus tenté de ravir : tellement qu'on ti fait un prodige de la vertu de èeux qui s'en sont abstenus, comme. Cyrus et Scipton. Le comble de ht gloire a doné été de porter l'héroïsme non seulement jusqu'à respecter ces privilèges de la nature , mais jusqu'à les défendre et à les garantir, et c'^st ce - qui donne tant d'intérêt au merveilleux des anciens romans. La chevalerie n'était autre chose que l'héroïsme, religieusement consacré à la protection de la faiblesse et de l'innocence, delà beauté et del'ataour.
Aux dangers auxquels s'exposaient naturellement leurs vengeurs , contre des ennemis vaillans , déterminés, terribles sbusjes armes j la superstition , fille de l'ignorance et mère ' du mensonge, ne manquait jamais d'ajouter, dans ses récits, l'intervention de quelque puissance magique; et comme dans les. fictions des Grecs on avait vu des dieux «mis et des dieux ennemis embrasser indifféremment la querelle du juste et de l'injuste, et servir , selon leur caprice , ou l'oppresseur
ou l'opprimé ; de même , ef seulement avec un peu plus d'équité , on employait dans le nouveau, système les bons et les mauvais génies, les fées bienfaisantes et les méchantes fées t les enchanteurs favorisés du ciel , ou secondés par les enfers.
Quelle était la bonté , l'utilité morale de ces anciens romans ? Il est aisé de le comprendre : d'exalter l'âme /et le caractère d'une jeunesse noble et vaillante ; de donnerau courage non seulement plus d'énergie et plus d'ardeur» mais plus de générosité ; de suppléer aux lois qui n'existaient pas , ou qui manquaient de force , en soulevant , contre la tyrannie , des hommes engagés par un serment inviolable à ne jamais laisser l'innocence' opprimée ni le crime impuni.
Il est encore aisé de concevoir quel dût être, pour cette- espèce de fietion, et pour tout ce qui ressemblait aux mœurs héroïques de ces romans, l'enthousiasme d'un sexe à qui hi nature a donné le courage , mais refusé la force , et qui contre elle n'a peur défense que ses larmes, et l'intérêt qu'il inspire aux cœurs généreux. H y voyait ériger en culte ce sentiment qui nous attache à lui : cet amour qui le flatte encore quand même il n'est que de.
l'instinct, il le voyait épuré, ennobli, élevé au rang des vertus ; associé avec la gloire,. ' apprivoisé , soumis aux lois de la décence la plus austère , docile même dans sa fougue , craintif jusque dans son audace , d'une constance à toute épreuve , d'un dévouement à tout péril , créant tout mériter, et n'osant rien prétendre , heureux de pouvoir espérer, fidèle encore sans espérance, et portant la délicatesse jusqu'au plus absolu désintéressement. Tel fut -cet amour romanesque , N qui était l'orgueil de la beauté, et qui, dans les toœurs de la chevalerie , lui avait donné , Sur les plus grands *cœurs , un si glorieux ascendant.
De là ce caractère exalté qui était l'héroïsme des femmes : carie haut prix qu'on attachait à leur estime et à leur amour leur donnait d'elles'-mè^mes une opinion très-élevéej et pour la soutenir et n'en être pas indigné , leur âme se mettait au niveau de leur condition.
Quel beau règne en effet pour elles, quJun temps où la valeur ne semblait occupée qu'à plaire «aux yeux de la beauté ï Les tournois étaient à la fois des fêtes galantes et guerrières : le champ -clos était un tribunal où leur innocence attaquée était défendue le
fer à la main , et où l'injure faite à leur hon* neur 9e lavait dans le sang : les combats singuliers n'étaient le 'plus souvent que le défi de deux rivaux ; dans les batailles on distinguait chaque héros aux couleurs de sa dame , et leur panache nommait celle donjils allaient mériter les faveurs. Ainsi , le même esprit animant les .deux sexes, une influence réciproque excitait leur émulation ; et ces mœurs dent nous regrettons' la franchise et la loyauté, sans en excoser la rudesse , en passant, comme il est maturel , de la nation dans les livres * et des livres dans la nation , y redoublaient d'activité , et s'y reproduisaient toujours, avec une chaleur nouvelle.
Quant au merveilleux romanesque, il faut se souvenir qu'alors on croyait aux çnchantemens , aux sortilèges., aux revenans , aux esprits , à la puissance des deux magies ; on était même loin c\u temps où l'imagination cesserait d'être obsédée de ces fantômes : il fallait donc l'y accoutumer y l'y aguerrir, lui faire .entendre et croire que ces périls surnaturels avalent eux-mêmes leur issue i et qu'aux puissances malfaisantes que pouvait évoquer le crime le ciel en opposait de secourables pour l'innocence, de favorables à la vertu.
fin cela consistait l'utilité morale du merveilleux des anciens romans, moins insensé à l'égard des mœurs que le merveilleux mythologique.
Leur utilité politique est d'une évidence encore plus frappante. L'état habituel de l'Europe du temps de Charlemague, et avant lui, et après lui encore , était la guerre , et la. > guerre alors ressemblait assez à des" temps héroïques. Le sang-froid , la constance et l'intrépidité n'étaient pas les seuls caractères de de la valeur : comme elle était active, elle avait besoin de la force. L'arme à feu l'en a dispensée; mais la lance, l'épée, la massue la demandaient; une pesante .armure la rendait nécessaire; et secondée de l'adresse et du courage, elle décidait tout, soit dans un combat corps à corps , soit dans le choc de deux années. Les coups de main, aujourd'hui si rares, étaient, dans ce temps-là, ce qu'il y avait dé plus fréquent. Or l'avantage de la force unie à la valeur était le résultat de tous ces exploits romanesques, et l'objet d'émulation qu'on présentait à de jeunes guerriers , pour leur faire aimer le travail qui exerce et redouble la force, et leur fait éviter le repos qui l'énervé, la mollesse qui la détruit.
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À l'égard des vertus publiques, la franchise, la loyauté, la noblesse et la grandeur d'âme , une fidélité inviolable à sa parole , un entier dévouement à sa patrie et à son roi, composaient essentiellement le caractère chevaleresque ; et que n'eut-on pas lait avec ce caractère, s'il avait pu s'étendre et se perpétuer dans l'élite d'une naàon? Or c'était à le retracer que servaient , comme autant a exemples, les aventures des vieux romans; et ces vertus des paladins , présentes à l'esprit d'une noble jeunesse > lui inspiraient à la fois l'envie et le courage d'imiter ce qu'elle admirait-.
Mais d'un côté la poésie, tantôt en jouant comme dans le poème de TArioste, tantôt d'un air sérieux et sincère, comme dans le poème dû Tasse, s' étant approprié les fictions romanesques , les a parées de ses couleurs ; et , enrichie de la dépouille des vieux romans , elle les a laissés ensevelis dans la poussière. » D'un autre côté l'anarchie et le brigandage , ayant' perdu, sous les grandes polices , le privilège d'opprimer, et les peuples, longtemps foulés par des tyrans , srétant réfugiés sous les rois, le droit naturel de la défense et dé la vengeance personnelle a cédé se&fonc- N dons à l'autorité répressive. Les lois ont pris
la place jics chevaliers errans ,' qui tenaient la place des lois. Ainsi les .mêmes causes qui dans la Grèce avaient produit' les Hercule et les Tkésée, dans la Gaule les Amadis et les Roland , s'étant affaiblis à mesure que l'innocence , la pudeur , la sûreté , le repos dit faible, étaient moins menacés par l'injure et la violence ; l'héroïsme chevaleresque a dû perdre de son éclat. La superstition le mit en oeuvre dans nos malheureuses croisades; et ce fut là son grand théâtre. Il vint' expirer en Italie avee Bavard, sous les drapeaux de François i er .
Dans tous les temps, même les plus barbares, l'utilité commune a été- invisible pour la raison publique; et si on laisse à l'opinion son influence sur les mœurs , elle ne manquera jamais «l'apprécier les hommes à leur juste valeur dans ce rapport d'utilité. Ainsi de même que dans la Grèce, Part de la guerre ayant changé de forme, le mérite d'un Miltiade , d'un Thémistocte , d'un Épaminondas , ne fut pas celui d'un Ajai , d'un Diomède , d'un Achille; et que le sang -froid , la prudence, la vigilance et l'activité , la maturité du conseil , le coup d'oeil du génie , la promptitude de la pensée et de la résolution, enfin l'habi-
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leté , le talent militaire, furent d'un prix fort au-dessus de la vigueur d'un athlète ou de l'a* dresse d'un archer ; tle même , dis-je , lorsque . la discipline fut introduite dans nos armées, les qualités d'un capitaine furent d'un ordre supérieur à celles de nos paladins.
Je ne dis pas que dans tous les temps il m'ait été avantageux au chef d'être soldat, de réunir les forces et du corps et de l'âme, et de pouvoir non seulement affronter les dangers , soutenir les disgrâces, se posséder dans l'une et d&n* l'autre fortune ; mais de pouvoir encore endurer constamment la faim , la soif, lefrfatigues , les veilles , l'intempérie des saisons , l'&preté des climats, et de s'être rendu vigoureux et robuste , afin d'exé~ i cuter soi-même ce qu'on aurait à commander. Je ne dis pastque dans la plus grande rigueur de la discipline grecque et romaine , lors-même que la tête d'un général remuait seule toute une armée , la supériorité dans la force du corps ne fût encore un très-grand avantage.jDansManlius, eUe défendit etprotégea le Capitole ; elle Tendit Coriolan formidable dans les combats; dans Marcelhts elle jeta la terreur parmi les Gaulois; dam Annibal elle dompta les A.lpes ; elle sauva deux foisPyr-
rfaus , et lui ramena la victoire ; elle fut le premier instrument de la fortune de SylLa, et ce fut par elle d'abord que commença l'étonnéy ment stupide et l'inconcevable ascendant qui tint si long-temps Rome immobile et muette ' sous le glaive de son bourreau. Enfin je ne dis pas que parmi nous encore elle ne soit, dans celui qui commande , d'un grand exemple et d'un grand secours , pour inspirer au soldat le courage d'exécuter /ou de souffrir. Mais dans tel temps cette qualité dut primer dans un capitaine ; dajas tel autre , elle fut subordonnée à d'autres vertus. Pour le czar Pierre et Charles xn , elle était plus' nécessaire que pour, Merci et pour Tûrenne. Maurice de Saxe , qui avait hérité de son père Auguste une force de corps digne du siècle de Charlemagne , a passé sa vie dans-les combats , sans trouver une seule fois l'occasion de la déployer. L'arme à feu a presque tout réduit an nombre et à la discipline : parmi les soldats même , le meilleur n'est pas le plus fort , mais le plus hardi, le plus ferme, le plus docile et le mieux exercé. À plus forte raison n'est-ce plus la force du bras, mais la vigueur de la tête et de a'àme., qui fait aujourd'hui le héros. Ce n'est plus un guerrier armé de pied en cap
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pour l'attaque et pour la défeuse, c'est un homme tranquille et froid , qui dans Faction , tout occupé des mouvemens qu'il observe et dirige /ne s'expose qu'autant que l'occasion le demande, mais qui alors s'oublie; au milieu du danger, comme 's'il y était inaccessible , et qui , parmi les morts et les mourans , semble se croire invulnérable , et se regarder comme un dieu qui présiderait aux combats»
Voilà sans doute un genre de valeur et de vertu guerrière supérieur encore à cfkii des héros fabulent et de nés paladins ; mais il est concentré dans l'âme , et la rioésié et les i?omans demandent , comme la peinture y un caractère dé vaillance extérieur et en action.
Athéniens ! disait Charès , voyez les blessures que j'ai reçues lorsque j'étais votre général , voye» mon bouclier percé de coups de lance.
Voilà le héfos poétique. Moi , Charès , lui répondit Thimothée /quand j'assiégeais Sâmos, je me souviens qu'ayant vu tomber une flèche assez près de moi, j'en eus honte , et me reprochai de m 'être exposé^en jeune^ homme et sans nécessité. Voilà le héros fle Phistoirt. Il est écrit sur les canons de Chantilli : c'est fait de la valeur. /Qui, de là valeur vofeanesque : «a effet , le premier coup de canon a été mor-
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tel à cette espèce d'héroïsme; et en même temps que la tactique.» la discipline , et ayec elle le caractère de la bravoure et de la valeur a changé, le progrès des lumières a fait évanouir les fantômes de l'ignorance et de la superstition. Plus d'enchantemens , plus de sortilège*, plus de châteaux dont les revenans se soient emparés : les démons et les morts ne se sont plus mêlés des guerres ni des querelles • des vivans ; et l'imagination romanesque a perdu presque tous ses songes. Elle a cherché dans des temps reculé» un nouveau genre de merveilleux; mais d'un côté ee merveilleux n'ayant plus rien d'analogue à nos moeurs , do l'autre les illusions de l'éloquence ppétique manquant aux éeriyains qui donnaient dans ces fictions, elles n'ont eu qu'un moment de vogue , et sont tombées , presque en naissant , dans -l'oubli qu'elles méritaient. Y a-t-il en effet rien de plus creux , de plus vide de toufe espèce de sens moral , quf ce délire épidéniique qui fait courir le monde aux héros de la Cajprenède , que cette galanterie froide *t fade qui occupe le héroa de mademoiselle Scudéry? Les Cadmus , les Hercule et les Tmfeée, les Àmadis , les Roger t les Roland, avaient, comme on vientdô. U
voir, un grand objet d'utilité publique. Ils pouvaient animer , par leur exemple , des hommes courageux à être seconrables ; mais de quel exemple étaient pour lès armées de Condé, de Turenne , de Luxembourg , les Cyrus , les Tiridate , les Juba , et tous ces Romains si indignement efféminés , défigurés dans la Clélie ? l'Histoire y était à chaque trait démentie et dénaturée. L'écrivain gascon et la précieuse des cercles de Paris, se montraient partout dans les mœurs et danfc le langage d'Artaban , de Brutus , de Màndane , de Cléopâtre. Calprenède et Juba parlaient du même ton. La civilité bourgeoise et maniérée que mademoiselle Scudéry prétait à ses fades héros, leur insipide et plate galanterie, la froideur ^le leurs'entretien* , la longueur et la monotonie de leurs phrases entortillées , pétaient , encore plus dégoûtantes que l'ignoble pro- . lixité du romancier gascon; et de tous ces'vo- * lumineux écrits qui dans leur nouveauté furent si vivement accueillis par la multitude , la Cléopâtre est le seul aujourd'hui îlont on soutienne la lecture. Qu'est-ce donc qui fit ieur succès? et pourquoi les poèmes épiques , qui paraissaient en foule dans ce temps-là n'obtinrent- ils pas le même accueil? c'est que les
hommes sans génie et sans goût qui. dans ces poèmes roulaient suivre les traces d'Homère et de Virgile n'en étaient que de mauvais singes. Us s'engageaient dans des récits Qu'ils ne savaient pas animer ; ils voulaient feindre , et ils n'avaient ni fécondité ni chaleur. Leur poésie était sans couleur et leur style sans harmonie ; une versification pénible et dure , ou prosaïque , traînante et lâche , n'était pas faite pour, soutenir le merveilleux de l'épopée , etFAlaric 1 , le Clovis, la Pucelle, durent paraître insoutenables à côté des anciens modèles.
. La prose des romans , comme on vient de le voir, ne valait guère mieux que cette poésie; mais elle n'avait pas de niéme une Iliade et une Enéide pour objets de comparaison. • Gomme elle était moins travaillée, elle était aussi moins fatigante; et si le ton en était commun, cette trivialité même était une sorte de naturel dont on s'accommodait. Pëujtàe gens ont besoin qu'un livre , ,dbnt la lecture est pour eux un rêve intéressant , soit bien écrit. Or, ce qui rendait intéressant dans ce temps- là les rêves si longs , si ennuyeux pour nous , c'était l'espèce de galanterie qui 'pour lors était à la mode, et qui, cherchant à s'en-
SUR LES EOMANS. 279
noblir, s'applaudissait de trouver des mov dèles dans une foule de héros.
Le temps où ces romans parurent était celui où lès jolies femmes, à la faveur du goût qu'un jeune roi montrait pour elles , songeaient à se faire un empire qui laissât à leurs moeurs , sinon toute leur innocence , au moins toute leur dignité. Or rien de plus favorable à ce plan de coquetterie politique , et rien de plus officieux pour ménager les bienséances , que de donner à la passion de l'amour un air de culte et d'héroïsme.
De là le crédit et la vogue qu'eurent d'abord les romans de d'Urfé , de Scudéri y de Calprenède, et en général ce système de galanterie alambiquée où l'amour se trouvait toujours associé avec la grandeur d'âme, et avoué par la vertu. Plus les amans rivaux qui faisaient tout pour plaire à une princesse adorable étaient illustres , et plus l'orgueil de celle qui croyait lui ressembler était flatté. Un prince qui avait renoncé à sa patrie , abandonné son trône et ses Etats , franchi les monts, passé les mers , soutenu vingt combats , couru mille dangers pour une cruelle dont il osait à peine espérer la faveur d'un regard moins sévère , était un exemple à citer; et chacune pour soi,
aÔo ESSAI
on prenait ces mœurs à.la lettre , on les tempérait à son gré ; mais au> moins faisait-elle grâce , et n'exigeait pas à la rigueur qu'on fût pour elle un Artamène , un Tiridate ou un Céladon.
Ce fut cet amour romanesque , raffiné jusqu'au . ridicule , qui iniatua les .précieuses. Molière fit tomber à la fois la secte et la doctrine. Il fut en France pour l'amour romanesque ce que Michel Cervantes avait été en Espagne pour la chevalerie; et l'un comme l'autre , si jejie me trompe , coupa trop avant. dans le vif : car il en est des révolutions dans les moeurs comme de celles des états *. le mouvement se fait le plus souvent d'un excès à l'autre; "et, si en politique le passage est rapide de la contrainte à la licence , en morale souvent il ne Test guère moins.
Cependant , comme dans la nature et dans .
la vérité des moeurs , la pudeur et l'honnêteté *e sont pas inconciliables avec. le sentiment mgénu de l'amour ; que ce sentiment peut avoir son élévation et sa délicatesse ; et que sans rien exagérer un cœur sensible peut être à la fois intéressant par sa faiblesse et estimable par sa vertu ; on imagina des situations où le devoir combattrait le penchant , et où la victime de
F un et de l'autre serait pardonnable dans ces combats, malheureuse dans son triomphe : c'est ce malheur involontaire , où tout le fort est du coté de la nature ou de la fortune, et toute la gloire du coté des mœurs ; c'est là, dis-je , ce qui R fait l'inWpét de ce roman célèbre -, qui a servi de modèle à tarit d'autres.; .et ce roman ( la Princesse de Clèves ) fut composé par une femme, comme poutr. marquer la limite jusqu'à laquelle l'amour illégitime pouvait être dans un coeur bien né sans l'avilir, et sans lui ôter ses droit» à l'estime et à la pitié.
Rien sans don te de. plus i ngéniex et de plus juste que cette apologie des faiblesses d'un sexe destiné à plaire, et à se défendre de ses propres séductions. Rien de plus propre à lui concilier l'indulgence ? que cette peinture d'utt cœur vertueux et tendre qui , n'ayant pas la forcé d'étouffer un sentiment répréhensible», a du moins celle de le vaincre; et, sous ce pe&t de vue , le roman de la Princesse de Clives est ce que l'esprit d'une femme pou-, vait produire de plus adroit et de plus délicat; mais 'comme rien n^st plus séduisant , rien aussi n'est plus dangereux. Car' cette ligne quelle a tracée entre une faiblesse innocente encore , et une faiblesse qui ne le serait plus,
> a8» essai
est une limite si peu distincte , et quelquefois si indécise , qu'il est bien malaisé d'y atteindre sans la passer. Toute jeune femme sensible, prise d'une passion qui ne lui est pas permise, dira aussi qu'elle est involontaire, s'en accusera doucement, se flattera de ne pas s'y livrer, s'avancera au bord du précipice ; et la nature faisant un pas de plus que le roman, l'innocence trop rassurée ne s'apercevra du péril qu'après qu'elle y aura succombé. Il faut à l'imprudence du coeur humain un signal de danger qui l'avertisse et qui l'effraie ; il faut à sa faiblesse une barrière ferme et haute qui sépare le vice eu le crime de la vertu. Le reproche que je ferais à madame de La Fayette serait donc d'avoir trop favorablement présumé, sans doute d'après ellemême , de la bonté du naturel et de la force de l'éducation dans les personnes dé son sexe ; d'avoir supposé indistinctement le même courage et la même constance dans fentes celles qui se croiraient semblables à son héroïne , d'avoir rendu plus glissante encore Une pente déjà trop douce ; enfin de n'avoir pas fait sentir assez ce qu'on avait à craindre dans ce qu'elle faisait admirer et -chérir.
, La princesse de Çlèves, après bien des comr
bats et une longue résistance , devenue coupable et malheureuse par la seule témérité de sa confiance en elle-même, et en ses propres résolutions , eût été d'un exemple moins honorable . pour son sexe , peut-être moins intéressant r mais certainement plus moral.
Toutefois , quelque glissant et périlleux que me semble le sentier par où le roman de la Princesse de Clèves promène ses lecteurs sur les confins du vice, ce sentier est du moins celui du devoir et de la vertu : dans cet exemple tout respire les bienséances les plus sé 7 vères., et un sentiment de pudeur dont rien n'altère la pureté; au lieu que dans la foule des romans qui depuis'ont eu tant de vogue, c'est tantôt. le viee coloré en vertu, tantôt le vice au. naturel , mais peint avec tous ses attraits. Ici, c'est une honnêteté hypocrite, qui se reproche tout , et qui se permet tout; , là, c'est, un libertinage effronté , qui se joue de tout ce qu'il y a de plus saint , et qui , dans sa légèreté , a toutes les grâces de l'esprit, tout le piquant du badinage, tout l'agrément des airs et des nianières; c'est , en un mot , le vice arméyde tous les moyens dé séduire;' et il faut avouer que si ces peintures n'avaient .
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pas le mérite d'être morales , elles avaient celui d'être fidèles et ressemblantes.
On sait quelles furent les mœurs de la régence. 'Du long ennui qu'avait causé la dignité d'une cour vieille et triste, on se précipita dans tous les excès du dérèglement et de la licence. Le vertige et l'ivresse d'usé fausse opulence avait gagné tous, les esprits, la masse des mœurs était corrompue dans toutes les classes de l'Etat. Il est bien vrai que l'enchantement qu'avait produit ^e système de Lavr étant une fqis dissipé , kieçonrda, malheur,' l'aiguillon du besoin, la nécessité du travail ramenèrent le peuple de son égarement , à cet état naturel de bonté qui est propre à ses mœurs domestiques. Mais la classe encore opulente n'eut pas les mêmes contrepoisons : le vice conserva ses privilèges dans le grand monde , et surtout la prérogative de se dévoiler sans rougir.
Nous avons vu le temps où le personnage d'homme à bonnes, fortunes, de tous les genres de fatuité le plus offensant pour les femmes , ne laissait pas d'être à la mode, et en grand honneur auprès d'elles. U était du . bel air et presque de la bienséance , pour un .
SUK LES ROMANS. 285.
homme^ aimable ou qui prétendait l'être y d'avoir ce qu'on appelai^ une petite maison , afin de se donner , dans ces galanteries , une mystérieuse publicité ; nous avons vu la fleur des jolies femmes se disputer la gloire d'aller souper , en tête-à-tête , ou en quadrille , dans . ces asiles du plaisir. Tous les romans de ce temps-là copiaient les scènes qois'y passaient, mais de manière à' inspirer pour la licence de ces moeurs, bien moins de mépris que d'envie. L'enjouement qui les animait avait tout l'esprit de l'auteur. La coquetterie y était vive et piqûante, le libertinage y était du meilleur ton j et si quelqu'un , dans ces intrigues , jouait un rôle ridicule , c'était l'amant trompa ou le mari jaloux. Ces romans ont passé de mode en même temps que leurs modèles ; et si le fonds des moeurs n'a pas absolument changé; s'il est vrai, comme le prétendent quelques observateurs malins, que c'est la liberté qu'on a chez soi qui rend inutile en amour le soin de la chercher ailleurs , au moins le viae a-t-il perdu cette effronterie intrépide qui encourageait à l'imiter, et ne laissait paa même à la faiblesse la crainte d'avoir à rougir* Tout n'est désespéré pour les mœurs publiques que lorsque 'les mauvais
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exemples peuvent se montrer sans pudeur.
Les écrivains qui dans leurs romans ont peint les vices de ce temps-là croyaient peut-être en faire la satire; et je n'ai pas envie de leur disputer cette louable intention. Mais n'avons-npus pas vu au théâtre les petits-maitres dont on jouait les ridicules, venir étudier les airs de tête , les mouvemens, les tons de Facteur qui faisait leur rôle pour le copier à leur tour ? La comédie était pour eux bien réellement une école ; mais un raffinement de fatuité était le fruit de la leçon. Il en était de même de la lecture des romans ; et à l'école de Versac on s'instruisait dans l'art 'profond d'être un aimable et dangereux perfide. L'office et le vrai caractère' de la satire est de présenter le miroir au vice , mais de manière à lui faire honte ou à lui foire peur de son image ; et dans ces romans , ni le caractère d'un fat, ni celui d'une coquette n'était ressemblant à faire peur ni à faire honte au modèle.
Il est étrange que ; parmi tant d'écrivains qui dans leurs romans ont voulu nous peindre leur siècle , il y en ait eu si peu qui soient sortis du siècle des moeurs libertines , et pas un put ait entrepris jTétre, dans le genre du
haut comique, ce qu'était Rabelais dans le grotesque et le bouffon.
Quand, j'ai parlé de la satire, je n'ai point laissé d'équivoque, entre la satire personnelle et diffamante , que je déteste , et de la satire générale, qui, sans désigner les personnes , ni donner lieu à la malignité des* allusions, serait là. censure innocente des ridicules et des vices :. tantôt plaisante , et livrant au mépris la sottise ou la vanité; tantôt sérieuse , et attachant l'opprobre à ce qui mérite l'opprobre ; car alors ce serait trop peu que de jouer avec le vice ; dès qu'il passe le ridicule, on est obligé d'inspirer ou du dégoût pour sa bassesse, ou de l'aversion pour sa laideur, ou de la crainte pour ses dangers. Le plus sûr même est de réunir au moins d^ux de ces sentimensj car souvent l'un des trpis ne suffît pas pour le faire haïr ou craindre.
Le roman satirique , tel que je le conçois , demanderait tantôt la plume de Lucien , de La Bruyère oqpd'Hamilton , tantôt celle de Juvénal , je n'ose dire le pinceau de Molière , celui de Le, Sage y suffirait avec une étude 4>lus savante des mœurs et une connaissance plus intime d'une certaine classe de la société,
que l'auteur de Cilblas n'avait pas assez observée ou qu'il ne voyait que de loin. Mais du <?ôté sérieux et grave , nul hotame n'eut excellé dans ce genre comme Rousseau , l'auteur à 1 Emile , si la mélancolie lui avait permis de voir le monde tel qu'il est,- et qu'il lui eut été possible d'en faire la censure avec une équité rigide, sans prévention et s?nshumeur.
Ce genre , dans lequel nous, n'avons fait encore que de faibles essais, serait, il est vrai, difficile : car il devrait être un mélange de finesse et de force, de profondeur et de légèreté, de philosophie et d'enjouement ; ce qui suppose > - une grande souplesse dans l'esprit comme dans le style, et singulièrement deux tons , l'un plaisant et l'autre sévère , que l'on ne trouve employés tour à tour, et dans un haut degré , que dans les Lettrés de Pascal.
Marivaux, moin*: minutieux et affectant moins la finesse , était fait pour saisir avec , sagacité les ridicules de son siècle; et une lettre que nous avons de lui prouve que l'éloquence grave ne lui atfeait pas manqué dans les situations et les peintures qui la demandent; mais , par la tournure habituelle de son esprit , et par le goût de prédilection qu'il avait pour des subtilités piquantes, il
ne s'est presque jamais donné l'occasion d'exercer un pinceau mâle et vigoureux ; à force d'être délié dans sa touche , il est sec et d'un naturel qui sent l'art. C'est le Girardon d* roman. V
Si, moins apprivoisé, moins familiarisé avec les moeurs de son siècle , Voltaire eût mis de l'étude à les peindre , tantôt du côté ridicule , tantôt du côté sérieux , c'eût été lui qui , avec cette vivacité piquante et cette vigueur de pinceau dont il était doué , eût excellé dans les - peintures dont il nous a donné de savantes esquisses. Mais quelquefois le côté plaisant lui a , fait oublier le côté moral. Indulgent comme Horace et léger comme lui , avec plus de gaîté encore, il a joué lui-même , en s'am lisant, le rôle de Pooccurante. L'abbé Prévost , que la nature avait doué d'une sensibilité ' profonde et d'une éloquence / véhémente, semble avoir oublié que le roman fut fait pour corriger les mœurs , et avoir borné son ambition à le rendre intéressant et pathétique : c'est de tous les genres celui dont le succès est le plus assuré , le plus universel , , et, j'oserai le dire , le plus facile à obtenir à peu de frais. Depuis le peuple jusqu'au petit nombre des esprits les plus cultivés , chacun toms vin. a 5
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demandé à être ému , et peu de gens sont difficiles sur l'espèce d'émotion qu'on y emploie ; ainsi , dès qu'un homme doué d'un Jfeu d'imagination se met à la place de la nature et dd la fortune pour disposer, comme bon lui semble , les accidens , les situations , les événemens de la vie , il est sûr de tirer du 5 eu physique de tant de causes du malheur, un spectacle qui nous émeuve; et, comme
'' il est encore facile de donner à l'infortuné un caractère d'innocence ou rie bonté qui nous attache , l'art de rendre la situation intéressante est connu des plus maladroits; aussi entendez-vous dire sauvent d'un roman mal ■ conçu , mal tissu ., mal écrit , et aussi dénué des grâces de l'esprit que de l'éloquence d»
Tâme, qu'il est intéressant; l'auteur, il est vrai , ne sait pas y faire parler la nature ; mais il la fait gémir , et quand la nature est souffrante sa plainte seule nous attendrît , et ses cris nous déchirent. Qu'est-ce donc qui rend difficile , estimable , ingénieux enfin , cet art si justement vanté d'intéresser et d*émouvoir? Sa fin ultérieure et sa bonté morale.
. .L'hoïnme , je le répète, se plaît à être ému , et s'il ne fallait que lui plaire , il serait jpres~ que aussi aisé de remuer son, âme par de»
SUfc LES RpMANS. 291
affections douloureuses , que d'irriter ses fibres et d'alterner son sang par des breuvages empoisonnés ou par des liqueurs enivrantes ; mais pour l'un et pour l'autre organe de notre sensibilité , il est des impressions nuisibles et des impressions salutaires • et l'art de feindre, pour émouvoir, est une espèce de chimie qui a ses remèdes et ses poisons. Sans xn'engager ici dans l'analyse des passions humaines , j'en distingue trois classes, les vicieuses* les vertueuses, et les indifférentes : les diriger au . bien par l'attrait de l'exemple , de l'opinion , de l'habitude; donner aux -bonnes le degré d'énergie qui leur convient ,. pour s'élever jusqu'à ce term« au-delà duquel serait ou le. vice bu r«accès , et )eur marquer cette limite; réprimer les mauvaises par tous, les sentimens d'effroi , de répugnance , d'indignation , de mépris et de honte , qui peuvent naître de leurs effets vivement exprimés; épurer leurs sources communes, la sensibilité, l'activité de l'âme; tempérer la chaleur qui les anime et qui les développe, éclairer et rectifier cet, intérêt, cet amour de soi-même, dùnt-elies* ne sont toutes que les métamorphoses ; tel est l'effet du pathétique sagement et habilement em-
ployé. J'ai fait voir ailleurs que chez les anciens le grand effet du pathétique était, de guérir l'âme de l'impatience et de la peur, en l'habituant au spectacle du malheur et de la douleur attachés à là vie humaine , et surtout au spectacle de ces calamités qui suivent les hautes fortunes ef font gémir Tes rois eux-mêmes sous le dur ascendant de la nécessité; j'ai dit quelles étaient les leçons de constance , de résignation , de counage qu'on y donnait au commun des hommes ; j'ai observé que le théâtre moderne s'est proposé une autre fin , celle d'intimider les passions actives , en nous rendant témoins des malheurs qu'elles causent, et en nous faisant compatir aux tourmens qu'elles font souffrir : c'est à quoi se réduit toute la théorie de l'imitation pathétique ; et hors de là, non seulement Veffet en serait inutile," mais le plus souvent dangereux.
C'est sans doute un spectacle attendrissant que de voir l'innocence accablée par l'infortune. Mais si la cause en .est inévitable , de quel fruit en sera l'exemple"? L'impression pénible et triste d'un malheur obstiné, qu'il ne dépend ni de prévoir ni d'écarter, ae sera-t-elle pas décourageante ou révoltante, 1 selon les caractères des témoins qu'elle affee-
tera ? Et si , après avoir soutenu le malheur avec constance et sans bassesse , l'innocent y succombe, ne dira -t- on pas comme OEdipe : *
Misérable vertu ! don fufteste et stérile !
Supposé même qu'en faveur du malheureux poursuivi par la destinée s'opère une révolution , si la cause de ce retour est elle-même un jeu de la fortune , que conclure de ses caprices , sinon que l'homme en est l'esclave et le jouet? Cette triste moralité du théâtre ancien peut rappeler aux rois qu'ils sont des hommes ; et ce que Philippe se faisait redire tous les matins à son réveil , lé spectacle tragique le dit aux souverains de mille manières plus éloquentes. Mais qu'apprendra au commun des hommes le drame ou le roman qui retrace à leurs jeux les misères qui les assiègent , les accidens qui les menacent ? Cest une source d'intérêt inépuisable, je le sais bien, que les dures extrémités ou du péril ou du malheur , et avec des prospérités injustes et d'indignes calamités on peut remuer aisément tous les ressorts du pathétique.
Mais qu'on accumule dans un roman la§ accidens les plus funestes , des inondations , des naufrages, des incendies, la ruine et la dé-
solation qui accompagnent ces grands désastres et le * désespoir qui les vSuit , la misère , la solitude , l'abandon , l'esclavage , l'oppression ,• l'horreur des cachots , le Besoin qui presse un malheureux entre le crime et le remords; que Ton ajoute à ces peintures, comme autant de causes du malheur, l'iniquité , la dureté des hommes, l'ingratitude , la perfidie et la noirceur, l'insolence et l'insulte du méchant impuni , du fourbe triomphant, enfin tous les succès du crime, et l'inclémence d'un ciel d'airain que ne peut pénétrer la plainte et la prière de l'homme de bien malheureux , ou de l'innocent opprimé, on va déchirer tous les coeurs; et, si on ne veut que des effets , on en produira de terribles ; mais quand les larmes auront coulé de tous les yeux , que resterait-il dans les âmes ? la triste conviction qu'il est dans la nature et dans la condition de l'homme une foule de maux dont il ne peut se garantir : réflexion accablante pour la faible innocence , désespérante pour la prudence humaine, affligeante pour la vertu , et que sans des motifs surnaturels la philosophie elle-même a bien de la peine à soutenir. Une hypothèse plus morale, cl dans laquelle l'art d'émouvoir est bien évi-
SDR LES ROMAHS. ao,5
demment utile , c'est lorsque le roman, comme la tragédie , nous prémunit contre le charme et le danger des passions actives j niais cet art même demande encore de l'adresse et de la prudence dans , des caractères mêlés de force et de faiblesse , dans l'homme sage devenu insensé , dans l'innocent devenu coupable , dans l'homme heureux , couvert de gloire , tout à coup précipité jusqu'au fond d'un abîme de malheur et d'humilation , Nous faire plaindre et redouter l'effet d'une passion intéressante dans son principe, excusable dans ses erreurs , mais funeste dans son délire et criminelle dans ses excès ; telle est aujourd'hui la théorie du. pathétique dans les romans > comme sur la scène ; f t le moyen de la mettre en pratique avec sagesse et sûreté, c'est de combiner de manière les mœurs et les événemens , que l'impression qui en ré-* suite contribue à nous faire haïr, désirer, craindre , applaudir on blâmer, saisir et embrasser avec admiration ou repousser avec 'mépris ce qui doit naturellement produirc^elle ou telle de Ces affections dans l'âme d'un homme de bien , ou dans le cœur d'une femme honnête. Ce principe établi, rien de plus facile que d'en faire l'application en se demandant
ag6 essai
à soi-même : Après avoir arrosé [de met larmes ce roman où l'amour le plus tendre est prostitué à rendre intéressans les vices les plus bas , et dans lequel ce qu'il y a de plus sacré au monde après la vertu , le malheur, n'est qu'un moyen xle séduction que Ton emploie pour m'attacher à un jeune escroc et à une jeune prostituée ; après cette lecture, en suis-je plus sévère ou plus indulgent pour les vices que l'on m'a peints ? et , si, avec des mœurs déjà trop décidées pour craindre la séduction , je puis impunément m'y laisser attendrir, suis-je également sur que mes enfans , après avoir associé leur âme à celle de Manon Lescaut et du chevalier Des Grierur, l'en retirent aussi pure qu'elle Tétait avant cette liaison que produit un vif intérêt.
Pour inspirer la compassion en faveur de ces deux libertins, l'auteur n'avait aucun besoin de leur attribuer des bassesses , et c'est évidemment un tour de force qu'il a voulu faire , que de concilier à l'avilissement l'intérêt même de l'estime, et d'ennoblir le libertinage en l'alliant avec l'amour. C'est par une semblable alliance que le même écrivain, dans un autre roman , a su nous attacher au caractère d'un scélérat , je parle de Gélin ,
STJK LES ROMANS. 297
personnage vraiment tragique , mais qu'il eût fallu faire expirer sur 4a roue , et qu'il fallait surtout ne jamais rendre intéressant. Il est bon de prouver sans doute qu'un amour violent peut dénaturer l'homme , le dépraver, et l'avilir ; mais il est d'un degré de perversité qui ne doit plus admettre ni l'estime ni la pitié , at il n'eit pas bon de donner un caractère qui commence par gagner tous les cœurs, k une âme noble, tendre, courageuse , à celui qui bientôt , n'étant plus qu'un homme vil ou fourbe , un scélérat profond, appliquera tout son génie à séduire la femme de son ami , à le calomnier près d'elle , à désespérer l'un et l'autre , et finir par se couvrir du manteau de l'hypocrisie , pour exécuter plus sûrement le plus lâche des attentats.
Le crime peut être l'effet d'un mouvement soudain , rapide* et passager ; et on le pardonne au délire d'une passion violente quand il est suivi dû remords : c'est l'accès d'une fièvre ardente ; et , comme il n'est incompatible ni avec un fonds de bonté ni avec un fonds de vertu , il peut laisser au criminel quelques droits à l'estime et à labienveillance ; mais la persévérance d'une scélératesse réflé- { chic et préméditée exclut toute bonté morale f
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et un composé aussi: monstrueux que le caractère de Gélin, ou n'existe point dans la nature f ou , s'il y existe , il est un de ceux que l'imitation doit s'abstenir de reproduire , de peur de les multiplier. Qu'a donc voulu l'auteur de ces peintures ? être immoral : assurément il n'en a pas eu la pensé , il a voulu nous remuer par de nouveaux ressorts , créer des caractères singuliers et frappans ; réunir les extrêmes , former un assemblage fortement contrasté de grandeur d'âme et de bassesse, de qualités aimables et de vices honteux , de sensibilité touchante et de fureur atroce ; et , par cette éloquence dont il était doué, rendre l!effet de ce mélange vraisemblable et intéressant.
L'abbé Prévost , avec une imagination féconde et une âme brûlante , avec un style abondant , facile et naturel , plein d'énergie et de chaleur lorsqu'il n'est pas trop négligé , aurait été le vrai modèle de la narration pathétique ; mais sa situation l'obligeait à écrire précipitamment et de verve , sans se donner le temps de la réflexion ; et content d'un succès rapide , il n'eut jamais , ni en bien , ni en mal , d'autres intentions que d'être lu avidement , et par la multitude : ce qu'il pat
donc imaginer de plus capable de l'émouvoir fut pour lui l'utile et le beau.
. S'i} est vrai cependant qu'il eut toujourssoin d'attacher le remords au crime , et le malheur au vice , n'en est-ce point assez ^me dira-t-on f C'en est assez sans doute pour l'effet pathétique , mais pour l'effet moral ce n'en est point assez. Et que faut-il de plus ? que le personnage dévoué au ni al heur soit innocent ? Non , car ce genre de pathétique es* très-peu moral selon moi. Que le personnage égaré par la passion soit odieux ou méprisable ? Non , car il ne serait plus à plaindre , et je n'entends pas que l'on sépare la comv passion de la terreur. Que faut- il donc ? Il faut que dans ce personnage intéressant le , malheur soit l'effet du crime , le crime l'effet de l'égarement , l'égarement l'effet de la passion, et que la passion prenne sa source dans un fonds de bonté naturelle , qui ne soit fouillé d'aucun vice détestable par sa noirceur ou dégradant par sa bassesse ; car si un vice odieux en lui-même se concilie avec quelques vertus , comme la perfidie avec la prudence , l'ingratitude avec la fierté , la dureté avec la force d'âme ; ou si un vice méprisable et avilissant , comme tous ceux qui blessent la
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probité dans l'homme , la pudeur dans la femme , se concilie avec la bonté ; il arrivera infailliblement au que le sentiment de haine ou de mépris qu'on doit au vice affaiblira le* sentimens d'amour qu'on doit à la bonté , d'estime et de respect qu'on doit à la vertu , ou que s'il laisse subsister l'intérêt de F un et de l'autre , il y participera lui-même ; et cet intérêt lui servira de véhicule pour s'insinuer dans les coeurs.
- C'est surtout ce mélange de vice et de vertu, qui, selon moi, rend dangereux le plus éloqùemment écrit de tous nos romans , la Nouvelle Héloïse ; et l'auteur lui-même en convient : « Jamais fille chaste, dit-il, n'a lu de ro- » man ; et j'ai mis à celui-ci un titre assez dé- » cidé , pour qu'en l'ouvrant on sût à quoi » s'en tenir. Celle qui, malgré ce titre, en osera » lire une seule page, est une fille perdue ; mais » qu'elle n'impute point sa perte à ce livre : le , » mal était fait d'avance ; puisqu'elle a com- » mencé , qu'elle achève de lire : elle n'a plus » rien à risquer. » Eh quoi ï dans l'âge de l'innocence , la chasteté, même la plus pure, est* elle un sûr préservatif contre la curiosité ? Un titre « Lettres de deux amans! » estce là un épouvantai!? et celui qui met de
SUR LES ROMANS. fol
doux poisons sous la main des enfans dirat-îl que s'ils s'empoisonnent on ne doit point l'en accuser? or fut-il jamais de poison mieux assaisonné que celui de cette lecture ? et publier un livre que l'on croit dangereux , le publier après l'avoir rendu le plus attrayant qu'il a été possible , et se déclarer innocent du mal qu'il fera et qu'on a prévu , est-ce parler de bonne foi? JUchardson a-t-il eu besoin d'une semblable préface , lorsqu'il a publié Clarisse. Je n'insisterai point ; mais je l'expliquerai , ce danger que l'auteur annonce.
D'abord, à ne voir que les faits, et sans considérer l'art dont-il les colore , Saint-Preux est bien réellement un des corrupteurs domestiqués , à qui la loi ne fait aucune grâce ; Julie est bien réellement une des filles que leur fragilité condamne à un modeste célibat ; et voyez de quelles couleurs sont fardés les deux caractères, de quels dehors d'honnêteté et de dignité tout cela s'enveloppe , et quel beau vernis de paroles est répandu sur les mauvaises mœurs. Jamais l'art de bien dire en faisant mal ne fut porté si loin. L'hospitalité , la confiance , la pudeur , tout est violé!; mais avec des manières et un langage si artistement composés , que la jeune, fille qui s'a- ' a6 \
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bandonne , et le jeune homme qui Ta séduite , n'en sont guère moins estimés , et n'en paraissent que plus aimables l'un et l'autre ; il est vrai qu'ils se donnent toute licence de faillir ; mais dans leurs fautes ils conservent tant de bienséance et de grâce ; en offensant l'honnêteté ils lui en marquent tant de regrets ; leur amour a tant de répugnance à trahir ce de- ' voir, et s'en excuse ou s'en accuse avec tant de délicatesse ; la raison blâme si éloquemment ce que le cœur veut se permettre ; le cœur demande avec tant d'ardeur ce que la raison lui défend; et, lorsqu'elle" a cédé, on se repent si bien de ce qui n'a pjus de remède, qu'il ne reste presque plus rien à reprendre ni à reprocher. Et enfin le moment arrivé où la vertu est la victime de l'amour , avant de l'immoler , on lui rend tant d'hommages , elle est si religieusement parée et conduite à l'autel , qu'on la prendrait pour la divinité dont on a va célébrer la fête. Qu'on me pardonne ce langage un peu trop figuré : je ne puis dire plus clairement combien me paraît immoral tout l'artifice et l'appareil qu'on a mis eh usagé dans ces situations , pour pallier le crime, pour ennoblir le vice , pour affaiblir ou dénaturer l'impression que l'un et l'autre devaient
SUE LES ROMANS. Joî
laisser. L'art de tout déguiser et de tout rajuster est tel dans ce roman , qu'au bout de l'intrigue , au moment que l'humiliation devrait au moins punir l'égarement et la faiblesse , on ne fait plus qu'admirer ceux pour lesquels on devrait rougir. Tel est , au moins dans de jeunes esprits , le résultat de la lecture de ce livre , admirable du côté du talent , mais par là même encore plus redoutable du côté des mœurs.
On me demandera ce que m'a fait Rousseau, pour l'attaquer ainsi. Rousseau ne m'a rien fait , je n'ai jamais eu à m'en plaindre ; mais je ne puis lui pardonner d'avoir semé des fleurs au bord du précipice le plus glissant , et d'avoir employé un art prodigieux à faire voir qu'il y avait pour les vices , dont la honte est l'unique frein , une manière de les ennoblir.
Rousseau a dit , en parlant de son livre :
Si après lavoir lu tout entier, quelqiSun.
m osait blâmer de V avoir public , quil le dise , s'il veut , à toute la terre , mais quil ne vienne pas me le dire : je sens que je ne pourrai de ma vie estimer cet homme-là.
J'aurais donc perdu son estime si j'avais écrit de son vivant ce que je pensais de son
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