‹ Elémens de littératureChapitre 25 sur 32 · livre , et certainement je Faurais écrit sans · texte numérisé non relu

livre , et certainement je Faurais écrit sans

fiel et sans déguisement. N

Toi vu les mœurs de mon temps , nous dit-il , et/ai publié ces Lettres ; que n'az-je vécu dans un siècle où je dusse les jeter au feu!

^ Quel est donc le temps où il soit bon de publier ce qu'on aurait dû brûler dans ira autre ? Et si tout ce qui était né lui semblait àé}k corrompu , né devait-il pas quelque ménagement à ce qui était à naître ? N'attendaitil de son ouvrage qu'un succès assez .éphémère pour que l'enfant , qu'il voyait au berceau , n'en eût jamais rien à redouter. Je suis loin de penser que la licence que Rousseau s'est donnée, de tout dire dans ses Mémoires, soit un exemple à suivre ; mais s'il est des personnalités offensantes qu'il n'est jamais permis de révéler , il est des vérités utiles qu'il n'est pas même permis de taire , et la défense des mqwrrs publiques est de droit naturel lorsqu'elle est fondée en raison.

Je dirai donc du roman de Rousseau, après, sa mort , ce que j'en aurais dit de son vivant , et à lui-même : que je le crois d'autant plus immoral que tout a l'air d'y être honnête.

Dans Manon F Escaut et des Grieux, le liber-

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tinàge est peint dans ses couleurs ; r amour et la bonté du naturel l'excusent , mais ils ne le déguisent pas ; dans Jolie et Saint-Preux , il a si Bien le ton , le langage , la contenance ûe la vertu ,' qu'en le prendrait presque pour elle. Tout ce que la faiblesse peut avoir de grâce et de décence dans ses faux-pas et dans tes chutes ; les premières alarmes de la pudeur* ses timides délicatesses, ses imprudences , ses oublis , ses refus attrayans , ses résistances inutiles ; tout cela , dis-je , est nuancé avec un artifice qui enchante au lieu d'épouvanter. Jamais le cœur humain n'a été amené du bien au mal par une pente si facile et si douce ; de l'autre côté , l'amour est peint avec tant de chaleur; il s'enveloppe de tant d'apparences de probité , de bonté , de noblesse ;' lé séducteur se x montre tour à tour si passionné , si délicat , si sage , si généreux , si éloquent surtout, qu'à peine le jeune homme le plus honnête croirait devoir se reprocher d'être un Saint - Preux s'il rencontrait une Julie , et qu'à peine la plus sévère oserait se permettre de n'être pas une Julie , s'il y avait pour elle un Saint-Preux.

Qu'a donc voulu, demanderai* je encore , qu'a donc voulu l'auteur de ce roman? prouver

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qu'avec de beaux semblans d*l*annéjteté l'on pouvait cendre intéressant .un vice qui n'est que trop séduisant par lui-même. Certes il n'avait pas- besoin pour cela de tout son art et de tout sou talent ; Prévost > dont*}* viens de parler , n'a prodigué. , dans Manon V Escaut , ni l'éloquence .ni le» sophisme» , et il a rendu ' ses deux libertins plus intéressant que les deux amans de Rousseau.

Celui-ci a~t-il donc, voulu offrir à, la jeunesse, dans ses égaremens , la perspective d'un retour honorable» vers . le devoir et la vertu ? Mais ne voyait-il», pas que cette perspective d'une belle retraite et d'une considération renaissante , après que Ton s'est avili , est, maintenant surtout , le plus funeste des encouragemens , et peut- être celui de tons qni fait le plus négliger l'opinion et mépriser la renommée. Dans tpus les temps, pour abuser, et endormir sa conscience , on a pu se promettre, de regagner sa propre estime, , en revenant de ses erreurs ; mais il était réserve à notre siècle de permettre à l'homme flétri et à la femme déshonorée, d*eçpérer qu'après des bassesses et de honteux déréglemens une contenance imppsante , une récrépissure d'honnêteté tardive les blanchirait et leur

SUR LES ROMANS. , % rj

rendrait leurs droits à l'estime publique. Il est malheureusement plus vrai de dire que l'honneur soit une t le escarpée et sans bords : celui qui en sort ne v-oit déjà que trop de moyens d!y rentrer; et en confirmant Topir nion , que tout s'oublie et se répare , Rousseau. , u'aura fait qu'ajouter encore k cette funeste sécurité.

Enfin a-t-il voulu montrer combien l'intimité, la familiarité, la liberté habituelle du tète à tête est périlleuse entre uue jeune fille honnête et un jeune homme vertueux? C'est encore pue vérité malheureusement bien commune; mais, pour en donner un exemple , fallait- ii employer tant de manèges à déguiser la faute , ou tant d'art £ l'atténuer ?

Le cr;me de séduction est infâme, et puni du dernier supplice : ii est enoorep|us irrémissible dans le maître chargé d'instruire la jeune personne qu'il a séduite; il Test surtout d*ns le corrupteur domestique qui abuse de l'asile et de la confiance que l'on accorde à son état; et plus la sainteté de ses devoirs les rend inviolables , plus en les viqlant il se rend infâme et odieux ; c'es. t même sur la honte et la peine attachée à cette espèce de sacrilège , que repose la sûreté de l'innocence , la foi de

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l'hospitalité , l'honneur d'une famille. Que petit donc avoir de moral toute l'éloquence employée à donner le change au reproche et à l'indignation publique sur cette horrible profanation ? Saint-Preux n'est point aux gages du père de Julie , et l'on a cru éluder par là l'infamie attachée à la trahison domestique; mais c'est là , selon moi, l'un des grands torts de ce roman : car , entre l'homme de confiance à qui l'on accorde l'hospice, et qui perce le cœur à la mère imprudente qui ose lui confier sa fille, et l'homme qui reçoit de plus un juste et modique salaire , la différence est si peu de chose, que' celui -ci, tenté du même crime , ne manquera jamais de s'appliquer les excuses qu'on donne à l'autre.

Pourquoi un jeune maître de danse ou de musique , s'il est bien amoureux , se croira- t-if moins pardonnable de séduire ma fille, que ne Tétait Saint-Preux d'avoir séduit Julie.

ÏTaura-t-il pas de même pour excuse un cœur, des sens , une âme vive, l'occasion et les désirs ; et n'en sera- 1— il pas de même de toutes les nuances qu'on fait servir, de palliatif à la conduite de Julie. Un écrivain ne doit pas oublier que le cœur humain , dans ses faiblesses et dans ses vices, ne demande pas

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mieux que d'avoir des excuses, et que toute excuse lui es,t bonne pour se déguisera hiimême le mal auquel il est enclin. Rien ne lui sera donc plus cher que des exemples qui l'encouragent à suivre sespenchans, ou qui adoucissent le reproche 'qu'il craint qu'on ne lui fasse de les avoir suivis. Vous aurez beau ménager dans l'exemple des différences qui le distinguent et qui l'exceptent de la règle commune; chacun le verra du côté qui lui ressemblera le phis ; les circonstances ne seront pas les mêmes , mais on y suppléera par des équivaiens ; et si , pour rendre le pas glissant et la chute excusable , il ne faut que des situations imprévues et difficiles, des momens de trouble et d'erreur, des surprises involontaires, des combats mêmes, et, après la défaite, des pleurs, des plaintes, des regrets;, chacun dans sa position se croira sans peine aussi digne d'indulgence et d'estime que ceux qu'il aura plaints et pardonnes dans ce roman* Celui de tous les romans qui me semble donner le plus d'attraits et de subterfuges au vice , c'est celui de Rousseau ; et, quoi qu'on -< dise pour l'excuser, il serait toujours vrai, non pas que la jeune personne qui l'aura la sera perdue (cette hyperbole est une adressa

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pour affaiblir la vérité), mais qu'elle ne sera plus accessible au péril de l'occasion, moins enrayée de la honte attachée à nue faiblesse» plus disposée à se livrer aux séductions de l'amour ; je me suis donc mis à la plafce du père de famille qui trouverait sa fille les yeux en larmes , le visage enflammé , et le cœur palpitant, lisant la nouvelle Héloïse; et je n'ai pas eu besoin d'être l'ennemi de Rousseau pour le blâmer d'avoir fait ce roman.

Il y avait un moyen de le rendre moral ; mais il ne pouvait F être qu'autant que le séducteur aurait au moins été chassé, on se serait banni lui -même , chargé de honte' et de remords ; et que la jeune infortunée qui s'est livrée à lui se serait condamnée à pleurer dans l'humiliation , et à ne se marier jamais. Alors que devenaient , me direz- vous, ces lettres éloquentes que des situations singulières ont amenées ? elles n'avaient plus lieu, je lésais bien; et le bel esprit y eût perdu de grands modèles dans l'art d'écrire ; mais plus on y a mis de chaleur et prodigué de charmes, plus la 4 passion qui les anime , et le vice qu'elles colorent, est un venin subtil et pénétrant. <

J'en reviens donc à mon principe ; Tins*

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tinct des animant choisit , parmi des plantes vénéneuses Y l'herbage innocent et salubre qui doit être leur aliment ; l'instinct moral de l'homme ne choisit pas de même , entre les exemples nuisibles , l'aliment pur et sain dont son âme doit se nourrir ; au lieu de , la tromper encore par des dégùisemcns , il faut donc Téclairer , et c'est la tâche de l'écrivain. Ce n'est pas que l'intérêt de l'art et l'avantage de l'artiste ne fut bien souvent d'imiter les jeux et les cajSricëA de la nature , dans les nuances indécises de vice et de vertu dont elle compose et varie le tableau du mondé moral ; mais par la même raison que dans nos jardins nous ne cultivons pas des fruits empoisonnés et des plantes nuisibles , quoique la nature en produise ; de même , dans nos fictions , ce n'est pas assez d'imiter , il faut épurer la nature , et singulièrement dans un genre d'écrits qui fait les délices delà jeunesse : ce ne doit jamais être au péril dé ses mœurs qu'on lui procure des plaisirs.

Peignez l'amour , car il est bon en soi ; peignez -le même aVec tous ses charmes ; mais qu'il les doive à l'innocence , à la bonté , à la vertu : nulle indulgence pour ce qui est vil et bas ; nul ménagement , et surtout nulle

décoration pour ce qui est malhonnête , et si l'amour » dans un même cœur , se trouve avec le vice , que ce ne soit que pour l'humilier, le corriger ou le punir.

Les -Anglais nous ont donné de grands exemples dans ce genre d'écrire : ils n'y ont .mis ni l'élégance , ni le brillant , ni les grâces légères de nos romans licencieux ; ils n'y ont employé ni le tragique sombre des romans de l'abbé Prévost , ni l'éloquence artificielle qui , dans le style de Rousseau , nous éblouit et nous encbante ; mais par la seule' force du naturel, ils Font rendu intéressant et profondément philosophique ; ils y ont réuni , au plus haut degré , la vraisemblance , le pathétique , la vérité et la bonté des mœurs.

Dans Tom Jones , roman de Fielding , quelle distinction fine et juste entre les erreurs % et les vices ; entre ces écarts passagers , qui , dans un jeune homme , ne prennent rien sur la bonté du naturel , et ces vices profonds et graves qui ne laissent rien espérer du mauvais cœur où ils sont empreints ! Quel contraste de caractères , que ces deux jeunes gens !

l'un dissimulé , fourbe et méchant jusqu'à la noirceur , sous les dehors de la sagesse ; l'autre , ayant contre lui toutes Us appa-

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rentes , et siqcère , bon , généreux jusque la magnanimité ! Quelle indignation l'un inspire ; et l'autre, quel tendre intérêt ! Quel' soulagement on éprouve lorsque cet odieux Blifil est démasqué , et que l'aimable et vertueux Jones est connu et rentré en grâce ! Il n'y a rien là "d'équivoque , ni dans les mœurs , ni dans l'exemple , ni dans l'impression qu'if laisse ; sans préambule et sans épilogue , chaque chose y produit son effet naturel.

Et Clarisse ! Quel apologue , que les suites épouvantables de la faute la plus légère , dans une fille que la nature semblait avoir faite à plaisir pour être l'orgueil de son sexe , les dé- 1 lices de sa famille , l'objet des vœux de tous les cœurs bien nés ! Quelle effroyable perspective^ pour un sexe doux et facile , pour un âge faible et crédule , que cet abîme d'ignominie et de malheur , dans lequel un seul pas , hors des limites du devoir , précipite l'innocence, la bonté , la vertu , et la vertu la plus aimable ! Quelle censure à jamais effrayante de la tyrannie domestique ! quel reproche et quel avis terrible pour des parens qui abusent de .leurs droits ! Quelle éloquente révélation de * noirceurs, que peuvent cacher , dans un jeune homme , les grâces' de l'esprit , les charmes du

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langage , les agrémens de la figure; et de tous les dons de séduire et de plaire ! Quel exemple des perfidies et des'liorreurs dont l'orgueil et l'amour , réunis dans une âme violente et dans un cœur déprave , sont capables ! Que!

tribunal enfin , quel juge et quel arrêt pour toute une famille coupable et accablée de remords, que les funérailles de Clarisse ! Tout est simple dans ce roman , hormis le caractère atroce et monstrueux , mais malheureusement trop vrai de Lovelace. Nulle affectation $* éloquence , nul épisode tiré de loin et artistement enchâssé , nul détail curieusement travaillé , nulle ostentation d'esprit et de philosophie. L'auteur ne s'y montre jamais ; on ne soupçonne pas même qu'il y en ait un. On est persuadé que ce n'est qu'un recueil de lettres , qu'on n'a pas même retouchées : chacun y parle son langage et avec une vérité si distincte que , sans la signature , on reconnaît la main. Dans l'intrigue , rien d'arrangé ; rien de composé dans, les scènes : tout y est naturel et comme spontané. Les groupes s'y forment d'eux-mêmes ; la beauté du tableau résulte de l'ensemble et de la situation. ïl y a peut-être dans la marche de l'action trop de lenteur; mais cette lenteur est celle d'un

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orage qui grossit insensiblement , et qui gronde avant d'éclater : elle peut fatiguer des âmes vives et légères , dont la curiosité impatiente' plaint le temps qu'elle donne à ce qui l'intéresse , veut savoir au plus vite ce qui l'attend, jouir d'une émotion rapide et fugitive , et aussitôt changer d'objet. Mais les âmes qui se complaisent dans un intérêt prolongé , qui les attache et qui par degrés les pénètre , pardonnent sans regret quelques longueurs au développement des sentimens divers dont ces lettres sont animées. Il est difficile en effet d'éviter les répétitions dans un genre d'écrits où les cœurs se répondent et se renvoient, comme autant d'échos , les impressions qu'ils reçoivent , les émotions qu'ils éprouvent; et je conçois comment, de la traduction française de Clarisse , une âme profondément sensible ne voit plus rien à retrancher.

Ce fut un bonheur rare pour le plus pathétique des écrivains anglais , de trouver en France un traducteur comme l'auteur de Cléveland. Mais ce qui n'est pas concevable , c'est que la même plume qui avait décrit la sépulluret de Manon Lescaut ait retranché du roman de Clarisse les funérailles de Cla~

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risse. Un écrivain d'un caractère encore plus analogue au génie de Richardson noas a restitué ce tableau si déchirant et si moral , ce tableau qu'on ne verra jamais sans mêler ses larmes à celles de miss Howe , tendre et parfait modèle d'une sainte amitié;

Grandisson n'a pas eu en France le même succès que Clarisse; mais du coté moral e'tse encore un chef-d'œuvre de la plus saine philosophie : l'un , comme je l'ai dit, est l'effrayant tableau de Finnocenee à la merci du crime ; l'autre présente le plus touchant spectacle de l'influence de la vertu et de son ascendant sur tous les cœurs honnêtes".

Le défaut qu'on reproche au caractère de Grandisson es\ d'être infaillible , accompli , et d'une égalité parfaite. Je conçois aisément

. qu'un homme en qui chaque nouvelle. épreuve signale une vertu nouvelle, qu'un homme généreux, magnanime et modeste, sensible au degré qu'il le faut pour être bon par .excellence , d'une droiture incorruptible , d'une sagesse inaltérable, d'un sang-froid, d'un courage que rien n'étonne, et que rien n'ébranle; je conçois , dis-je , qu'un tel homme impatiente l'homme envieux qui se compare à lui ,

• et déplaise à la femme vaine qui ne le voit

SUR LES RbMANS. &7

jamais susceptible , même en amour , d'une , erreur ou d'une faiblesse. L'amour-'propre . est importune d'une supériofité dâ&t rien ne Itfcorisote ; et sa ressource , quelquefois même son premier mouvement , est de se dispenser de croire à ce qu'il faut tarit' admirer. La coquetterie est encore plus* blessée d-une égalité d'âme dont rien ne peut déranger l'équi- r libre; et dans un cœur qui se possède au point dérégler tous ses mouvemens, elle ne ▼oit qu'une froide chimère , sans vraisemblance et sans attrait.

•Il n*en est pas moins vrai que dans ce ca** ractère rare , et merveilleux par l'accord de ses qualités réunies , tout est simple , aisé , naturel , sans ostentation , sans effort ; que' dans cette élévation d'âme il n'y a rien d'outré; que dans cette conduite, toujours si noble et généreuse , il n'y a pas un trait romanesque ; que dans les situations critiques . et les conjonctures délicates où se trouve ce personnage , ce n'est jamais qu'un homme de bien ,- tel qu'il est possible à chacun de l'être, si , avec une raison saine , l'on se sent doué d'un bon cœur. Ce n'est donc qu'avec de la bonté, de la droiture, du courage, et un juste mélange de sensibilité 7 de force et de

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douceur, que ce. modèle est composé : il en résulte- cependant un ensemble si admirable, qu'avec ies : simples qualités d'un homme , sir Charles Orandisson est comme un Dieu à qui l'ftft rend une espèce de culte , et pour qui l'amoujile plus pur, le respect Je plus tendre > la vénération la plus profonde et fat plus unanime n'ont rien, que de très-juste et de très-natureK

C'est cet empire universel, attribué à la simple -vertu , la, constante égalité d'une belle âme fidèle à ses principes, qui forme le ta* ' bleau exposé sous no» yeux dan» le roman de Grandisson : modèle peut-être affligeant pour des cœurs lâches ou déjà corrompus , effrayant pour des âmes faibles , mais, encougeant pour toutes celles qui se sentent quelque énergie et un fonds de bonté que le vice n'a pas atteint.

Or, dans cette intention , qui est bien éwi- % demment celle de l'écrivain , quoi de mieux composé que le groupe de ces trois femmes, la noble et sage miss Biron , l'ingénue et douce Emilie , la pieuse , modeste et fière Clémentine , toutes les trois adorant le meilleur des* hommes , chacune avec son caractère et une

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sensibilité graduée , depuis la naïve tendresse jusqu'au délire de l'amour ! *

Je ne veux pas dissimuler que l'intérêt <Je ce roman étant moins vif que celui de Cla»

risse , les longs détails sont plus fatigans ; et; je répéterai ce que j'en écrivais il y a vingt- neul ans, * , d'après l'impression que j'en avais reçue dans une première lecture : le temps n'y a presque rien, changé^

<i L'avantage de ces romans (épistolafres) est de donner, disais-je, pour auditeurs à celui qui raconte , des personnages intéressés. La narration en est plus vive et plus tour chante, l'efàision des sentimens plus naturelle , le lecteur plus attentif, plus impatient, plus ému : car il se met tour à tour à la place de l'acteur qui parle et de celui qui écoute ; il oublie l'auteur, il s'oublie lui-même; il ne voit., il n'entend que les personnages qui sont en scène : ce qui fait le charme de l'illusion.

* Les inconvénients* qu'on y trouve sont les longueurs et les redites ; mais ne serait-il pas possible de les éviter dans des lettres , comme dans un simple récit ?

* Mercure de France , mois d'août 1758.

Sa© essai ■

» Quant à la manière de F auteur >( Richardson) , je ne crois pas que* notre siècle ait un pinceau plus vrai, plus délicat, plus animé. On ne lit pas, on voit ce qu'il raconte. Ce qu'il raconte n'est pas toujours digne d'être peint ; et son extrême facilité à rendre sensibles tous les détails d'une action l'engage quelquefois dans des longueurs dont l'ennui va jusqu'à l'impatience : on jette le livre , mais on le reprend , et il attache , quoiqu'il impatiente'; ou plutôt il n'impatiente que par la raison qu'il attache : car rien n'est plus inquiétant qu'une action intéressante qui ne court point au dénouaient. Ce n'est pas que des repos bien ménagés ne contribuent beaucoup eux-mêmes a l'illusion, à l'intérêt. Il est certain que la vie privée a peu de ce qm'on appelle coups de théâtre , et beaucoup de ces situations plus familières qui font le tableau. On ne rec6nnaîtrait pas la société dans une succession rapide d'événemens inattendus; ces événemens , pour être amenés naturellement, exigent que les intervalles en soient remplis par les circonstances d'une vie tranquille; mais celles-ci doivent tenir aux inci* dens, marquer les caractères, développer les sentimens , préparer les situations; et tout ce

qui n*a pas l'un de ces effets doit paraître froid, languissant, superflu.

» Dans le roman de Grandisson , la plu* part des personnages n'ont point de caractère particulier : la famille de mîss Birott et celle de Grandisson se ressemblent ; c'est la même bonté, la même pureté de mœurs; mais si le tableau en est moins frappant, iL faut convenir qu'il en est plus vrai' !Lés cbn~ trastes recherchés ressemblent trop aux études' d'un peintre; l'auteur a réservé ces fortes oppositions pour lès figures principales : c'éét la 1 ma£îe de l'ordonnance. Ainsi , tandis t\\fôn voit sur les premiers plans missBiron entre* le sage Grandisson et le forcent Hargrave , on aperçoit dans le lointain les parfcnVdte cette fille adorée dans l'inquié tilde et diras l'afftfct-' tioh , mais sans aucun jeu 7 d'attitudes qui détourne notre attention du* premier groupe du tableau*. - >*;••>• ■ •"'••*'

» Des situations pi as 'théâtrales y sorittrai- . fées avec autant de vérité que de force : telleest la désolation delà famille de miss Biron, après- soti enlèvement; la scène de Hargrave* avec cette vertueuse fille, au village de Pe* 1 dmgton ; la scène de sir Thomas Grandisson avec ses deux filles , la désolation' delà fenulié :

de Clémentine autour de cette infortunée ; le courage de miss Biron au milieu de ses amis, à la nouvelle du mariage de Clémentine avec le chevalier Grandisson : tous ces morceaux sont faits de main de maître.

, : * A J'égard des mœurs , il n'y cn,eut jamais déplue nobles ni de plus pures : il n'est pas possible de /rendre l'honn&eté , l'innocence et la vertus plus intéressantes , plus aimables que dans les personnages de miss Bjron , de miss Jervrins, et du chevalier Grandisson, ni l'enthousiasme dje l'honneur et de la pitié plus touchant que dans. Clémentine; l'égarement où l'excès de l'amour et du malheur la fait tomber estime fie ces beautés rares que le génie seul invente» l'antiquité n'a rien d« ph» exquis. , Mais, au milieu de tous ces personnages celui de:- Grandisson domine avec une supériorité qui ne se dément jamais-: ce calme 4 et cette élévation d'âmé sans ostentation , sans fajbjesse* est un eheftd'eeuvre. de philosophie» un modèle, de, sagesse, et «le bonté, d'autant . nlus utile , que, les épreuves qui le font écla*ter. sont «presque; toutes des circonstance» familières delà; vie privée. Quelques -personnes trouvent ce caractère trop composé et trop peu nature) ;,Gi$i%diq$QU est à la vérité uti homme

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rare, en ce qu'il a tontes les "vertus sans aucun mélange de vices; mais ses principes sont si simples , ses actions en découlent avec tant d'aisance, elles s'enchaînent si naftirelfemcnt Tune avec l'autre , que l'admiration qu'il im> pire ne prend rien sur la vraisemblance , ni sur la persuasion de pouvoir l'imiter. » ' - -

Je me suis plu à rapprocher les deux int* pressions que m'a faites ce "livre à vingt-neuf ans d'intervalle.

En général , dans les romans anglais } au moins dans ce que j'en ai lu , on voit une intention morale, et une vérité de touche et d'expression dans la peinture des caractères , qui me semble très-préférable à la manière de ceux de nos romans où l'on a prodigué le plus d'esprit et de couleuss brillantes : et c'est pour avoir pris exemple des Anglais y qu'avec un goût formé et une plume excellente , une femme a eu parmi nous tant et de si justes succès. Passons au roman politique.

Celui-ci , comme l'épopée , s'attache à de grands intérêts , peint les mœurs des nations, fait agir 4e grands hommes, et aii lieu des vertus privées , enseigne les vertus publiques ; mais selon l'espèce de fiction qu'on y emploie, il est historique ou fabuleux. ,

Lorsqu'il est fabuleux , c'est, connue je l'ai dit , ,une poésieébauchée , ou une poésie dégénérée. Si cependant , au lieu d'une longue suite d'événemens sans liaison , sans unité , on, y réduit., une action simple et intéressante à sa juste étendue; si, au lieu d'un style faible, inanimé , sans- couleur, sans mouvement , sans mélodie , *on y emploie un style vif, élégant, nombreux, riche en images , varié dans ses tons et dans son harmonie ; si les caractères en Sont correctement et distinctement dessinés ; si les détails , les épisodes , les tableaux , en sont choisis et placés avec goût; si l'action en est bien conduite , bien nouée , bien dénouée ; si l'exemple en est important et la moralité profonde , ce sera un poème en prose , ou , si Ton veut , un roman poétique , comparable aux plus beaux poèmes.

Tel serait Télémaque avec un, peu plus de chaleur et sa.ns quelques détail*, qui, pour être plus instructifs , sont quelquefois trop languissans. Je n'en dirai pas davantage ; c'est de tous nos livres modernes le plus connu.

Mais pour rendre en passant hommage à la vertu qui Ta produit , je confesserai que c'est , de tous les livres, celui que j'aimerais le mieux avoir donné au monde ,S celui de tous que je

serais , je fte dis* pas le plus glorieux , mais lé^lùs content d'avoir fait.

* L'autre espèce de roman politique est celui qui s'allie et s'entre-mêle avec Thlstoire , non pour la travestir ou la défigurer , comme on a fait souvent , mais pour l'épurer , Pennoblir, ranimer et là rendre encore plus instructive et plus morale: si bien que dans l'éloigné^ ment, "et dans cette espèce de pénombre où la Vérité historique se trouve quelquefois plongée , la fiction se confond avec elle , ou la remplace utilement. C'est ainsi que je crois la voir répandue dans tout ce que les Greics nous ont transmis de l'histoire sde& nations confuses , comme dans ce qu'ils nbus racontant de la sagesse des Egyptiens, de Fînnocence des moeurs des Scythes , de la philosophie des Indiens , de la discipline des Perses , de l'éducation et de la vie de Cyrus.

J'entends la Vie de Cyrus, par Xénophon ; car dans ce bel ouvrage , le plan , le dessin , l'intention , l'ensemble , les détails , tout décèle le romancier dans l'historien , avec une clarté qui ne peut laisser aucun doute. Mon opinion à" cet égard n'est pas nouvelle , je la crois même assez commune ; mais personne encore n'a pris soinlte la développer , de la tome vnt. a 8

îtiotiver en critique, et le. sujet en Vaut k peine. Je mets donc la.Cyropédie à La tête de» romans politiques r et jy crois voir l^.ménie objet , la même intention que dans iç TéJéraaque. IL est bien vrai que Xénapbon a es l'adresse de n'y rien mêler d'incroyable et de merveilleux ; il en a même écarté les fable* d'Hérodote , sur. le songe d'Astyage ,. sur la naissance de Cyras , exposé comme Œdipe ; sur sa guerre en Scy thie ; sur Tomyris. Mais ftus compter les difficultés qu'il laisse encore dans ses écrits à l'égard des lieu* et.djes temps, et en supposant vraisemblable cette, ligue de tant de peuples en faveur du roi d'Assyrie T cette nombreuse armée 4e Cyrus et la prodigieuse rapidité dû mouvement de cette armée ^de Babylone. à Sardes , d'Ecfiatone en Egypte ; enfin sans dispute» à .Xéuopbon la vérité d*. ses récits sur tes faits principaux, Àe' voit-on pas. que ,. dans ces circonstances , ii Fa modifiée à son gré pour l'effet qu'il voulait produire ? Ne voit-on pa> que cette peinture des mœurs des Perses est accommodée à r intention, de. tnacer un plan d'éducation publique , un modèle de discipline, et, un magnifique dessin de, monarchie tempérée ? Ne voit-on pas quepresqmtous ces traits du ca-

*actève de Cyrus sont des leçons préméditées d'une -morille politique 011 d'une conduite guerrière ; que , dans ses campagnes , les marches , les camperaens , les ordres de bataille , tout est méthode en action et préceptes * en exemple ?

Si donc je regarde la Cyropédie comme un roman , ce n'est point parce que Xénophon n'est pas d'accord avec un historien encore plus fabuleux que lui; mais parce que , dans ce tableau qu'il nous présente , d'un héros accompli , tout me semble ajusté au dessein de donner aux rois et aux -états de grandes leçons d'éducation militaire, de police intérieure , de discipline et de tactique ; au dessein , dis-je , de réunir en grand i, dans un petit espace, tous ces préceptes de l'art de la guerre , et singulièrement d'enseigner aux rois • les moyens de se faire aimer et obéir ; d'adoucir le droit de ka force , de tempérer eekù de la victoire; d'étendre leurs conquêtes et de les conserver , en laissant partout des heureux ; de fonder leur puissance sur celle du bienfait. Ce n'étaient point là seulement les rêves d'un homme de bien , comme on l'a dit de ceux de l'abbé de Saint-Pierre , mais les 'leçons d'un très-haWe homme et d'un eicel-

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lent capitaine-, qui , retiré à Sparte, auprès d'Agésila s, auprès d'un roi savant lui-même dans l'art de gagner les cœur» ,. se plaisait à lui retracer son propre caractère dans celui de Cyrus, et z lui. présenter >.,. comme, dans un miroir , une image de sa bonté, de sa sagesse et de sa gloire , telle qu'après sa mort il la peignit sans voile dans F éloge qu'il fit de lui..

Que si l'on me demandé plus en détail encore les motifs de mon opinion , je ferai observer d'abord, que les dialogues , les harangues , . les délibérations , qui font une partie considérable de cet ouvrage , sont tous évidemment factices; que, dans l'instruction de Carab y&e à Cyrus, dans l'interrogatoire du roi d'Arménie , dans les discours de Cyaxare, de Tigrane , c'est toujours bu la dialectique de Socrate , ou l'éloquence athénienne ; que dans tous les apprêts ppur la marche et le campement des armées , c'est ce conducteur des dix mille qu'on reconnaît à chaque trait. Je dirai que ni la tradition parmi les Perses , ni les archives de leurs rois n'auraient pu lui fournir ces détails où il est entré sur la tactique , les manœuvres , l'équipement des troupes y les munitions ,- les bagages : détails

sue les noMAN?. j 3ag

qui , dans leur petitesse , ont leur utilité , même leur importance ; mais que l'histoire a toujours négligés , et que l'on ne troev« pas même dans les Mémoires de César. J'ajoiir terai que , dans' son passage en Asie , ni la défaite de Cyriis le jeune, ni cette retraite précipitée et périlleuse qui la suivit, ne donnèrent à Xénophon le loisir de s'instruire comme il paraît l'avoir été. Ainsi , comptant pour peu de chose la tradition vague et confuse qu'il put recueillir en courant ,' je conclurai que rien de tout cela ne lui fut transmis par les Perses , mais qu'ayant pour base ce grand caractère de Cyrus , ses expéditions , ses conquêtes , il lui a fait penser , dire et faire tout ce qu'il a jugé propre à servir d'exemple et de leçon , et c'est par là que la Cyropédie me parait être , à peu de chose près , ' le vrai modèle des romans historiques. Je dis à peu de chose près , parce que les endroits où la narration m'y semble déparée par des détails minutieux , ou par un badinage de mauvais goût , sont rares et peut-être même ennoblis dans le texte par le choix exquis , la douceur , la pureté du style de celui que les Grecs appelaient Y Abeille.

Dans tout le reste , la dignité et l'impor?

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tance de l'objet moral et politique de ce roma» , les hautes leçons qu'il renferme \ la man*è«e viv* et frappante dont elles y sont présentées, l'éloquence naturelle et simple qui règne dans le dialogue et les harangues , M clarté, la rapidité, la chaleur des descriptions, tout , dans cet ouvrage, caractérise l%ômme d'état et le grand capitaine , le philosophe et le grand écrivain.

J'entends les zélateurs de la mérité* historique me demander s'il est jamais permis de l'altérer ainsi par le mélange du mensonge.

De ces deux questions l'une dépend de l'autre ; car ce qui est quelquefois utils doit «être quelquefois permis, il s'agit donc , ea premier lieu , d'examiner s'il est bon quelquefois d'accommoder les faits à la leçon qu'on veut donner , à l'effet que l'on veut produire.

Il y a pour l'âme deux sortes de plaisirs, la lumière et lemouvement, et l'jm et l'autre peut lui venir ou du vrai, on du vraisemblable, ou du réel ou du possible. Or, les lui faire éprouver ensemble , c'est réunir tous les moyens , tous les dons de la captiver. Tel est le plein succès de l'éloquence , lorsqu'elle esta m fois pathétique et morale ; tel est le triomphe de la poésie philosophique , de celle qui donne à la

SUE LES ROMANS. 3Sl

feinte tes contours , l'énergie, l'intérêt delà vérité , mais d'une vérité utilement frappante , dont l'exemple est une leçon; tel est enfin le ' succès de l'histoire , lorsqu'à la vivacité des peintures , à l'intérêt des situations et des événemens, elle joint ces enseignémens de l'expérience des siècles, qui réfléchissent sur le présent et prolongent sur l'avenir la lumière que laisse après lui le passé. Mais il s'en faut bien que l'histoire soit toujours disposée à produire ces deux effets. Chargée de toutes les iniquités delà fortune , elle nous transmet d'Age en âge nom seulement dfas vérités pénibles* mais bien souvent des vérités funestes; et si c^est un devoir , c'est aussi un malheur pour le témoin des temps, que dë-n'y pouvoir rien changer.

J'ai ouï dire que quelqu'un faisant observer à Voltaire qu'un fait n'était pas tel qu'il l'avait raconté : Je le sais tneh , dît-il , mais avouez qu'il est mieux comme Je le raconte.

Je doute de cette anecdote ; mais s'il avait été possible que, sans perdre de son cYédit, l'histoire se fut accommodée , comme là fiction , à 1 utilité de l'enseignement, et qu'elle eut recueilli sans cesse ce qu'il y avait dé meilleur à savoir, à croire , à imiter, ce qui

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faisait le mieux sentir les charmes de l'innocence, les délices de la bonté, les' avantages de la vertu , les opprobres du vice , le danger des passions , les tourmens , les remords du crime, elle en eût été là morale; et c'est ce que fait le roman. '

L'historien fait profession de dire la vérité , et de ne dire que la vérité. Son devoir est fondé sûr son engagement : il a promis d'être sincère; on attend qu'il le soit j rien ne le dispense de l'être. Telle est donc sa condition , qu'au risque même d'être immoral , il ne doitrien dissimuler, ni de ces prospérités iniques , ni de ces indignes calamités qui sont la honte et le crime du sort : et c'est ce. qui rend ses fonctions si critiques et si pénibles. Il est bien vrai qu'il a , dans ses. réflexions et. dans les couleurs dont il peint les bons et les médians , le contre-poison de l'exemple ; et entre Tacite et Machiavel,- également vrais l'un et l'autre, il sera facile de distinguer Feunemi de. la tyrannie et le précepteur des ty-. rans. Mais combien peu d'historiens , comme Tacite , ont dans leur âme et dans leur style la force d'imprimer aux hommes et aux cho-, ses leur vrai caractère moral , de commander à ropioipn, et d'attacher , en. dépit de la,.

bonne et de la mauvaise fortune , l*opprobre , l'indignation, Fhorreur au crime; la gloire, le respect, l'amour à la vertu? Le plus .grand nombre se prescrit une froide impartialité, et se dispense d'être juge, pour n'être que termoin fidèle. Alors quel est le résultat de cette foule d'événemens où le juste et Tin juste se trouvent confondue sans aucune équité , ni du côté de la fortune , ni souvent du côté des hommes. Sont-ce des vérités utiles et des exemples èncourageans qu'Aristide soit mort dans l'exil , Miltiade en prison, etSyïla dans son lit ? qu'Antigone ait été adorée dans AthéV nés, et que Socrate et Phocion aient été condamnés à boire de la ciguë? que Catilina soit mort en héros, et Brutus en homme faible?

Que Cromjvel ait] été impuni et honoré dans sa patrie, et Henri nr assassiné ? que la politique dé Louis xi, ait fait plus de bien à la France que la bonne foi de Louis xn et la loyauté de François I er , etc. , etc.

Cette curiosité de tout connaître indistinctement , et à tous périls , a fait violence à l'histoire '. Il a fallu tout dire , parce qu'on voulait tout savoir. Mais si Tibère était mort comme Auguste , et Néron comme Caton d'Utique , et qu'avec quelque vraisemblance

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l'histoire eût pu changer ce dénoûment en une catastrophe terrible et juste , n'eut-elle pas absous la destinée et soulagé l'humanité ? Lors donc que ^obscurité des temps , la distance des lieux , la diversité des témoignages ou des traditions la favorise , ne lui est-il pas permis de choisir , entre les vraisemblances , la meilleure leçon des mœurs ?

C*cst une énorme atrocité que la mort d * A- .grippine , commandée par îWron ; c'est encore une horreur plus inconcevable que le plaisir que prit ce monstre à parcourir des y eut le corps mort de Isa mère ; mais ce serait dora mage que ce trait-là eût manqué au tableau du plus horrible des sacrilèges ; et si Agrippine n'eût pas dit feri ventrem , Tacite aurait dû le lui faire dire.

L'historien d'Alexandre aurait mai fait de dissimuler , quand même il l'aurait pu , le meurtre deClytùs , la mort de Parménion , de Philotas , de Callistfcène , *t les rertueux citoyens de ïyr rais en croix , et le généreux défenseur de Gaza , attaché au char d'Alexandre , traîné Tirant par ses chevaux. ïl ne fallait pas nous cacher les revers des qualités brillantes qu'on a trop admirées dans* un jeune homme perdu d'orgueil , d'ambition et

de prospecté* Le tovt dft,£iunte~€nEce est roçme, de n!avoir pas gravé ces traits avec le ourin de Tacite.

Mats à quoi bon le. Cyrua d'Hérodote , si vertueux > si juste, si bon toute sa vie , và-t-il périr comme un insensé dans, une guerre ûtjuste contre l#s Scytfres et faire dire à Torayris : rassasie - toi de sang ? À quoi bon Hérodote lui fait - il envoyer sur le bûcher Çrésus , qui n/avait fait que se liguer contre le vainqueur de l'Asie ?.Un grand, homme avait - il besoin d'entendre crier : Salon S Salon ! pou#u$er, de clémence envers un roi dont tout le oçime était d'&re vaincu ? Xéûophon faifc mourir son liésoa $e vieillesse , au milieu de ses peuples ,. dont il est adoré ; il lui fajLt épargner Crésus ,. et l'honorer dans son malfeçur, cela est puis, doux, et. meilleur 1 à croire. H eût mieux fait encore , si dans son. héros il n'eut pas dottné,p*ur. un trait d?hafrilaté,, auquel ifcapplauc&t hriv même , Te» erime de comNpaf*& Les, ambassadeurs, du roi des. Inde» „ pour sfen faire des espions* : fourberie grecque , qui décèle la politique de ce» temps-là, etque Thémiatacle aurait employée, mais qu'eut réprouvée Aristide.

Je conclus donc que toutes Les fois que

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rauthenticité desJaits ne laissera Aucun doute à l'histoire , elle n'aura ni la liberté ni le droit d'en altérer , d'en déguiser aucun, au moins s'il a quelque importance ; niais que si , dans l'éloignement ou des temps ou des lieux , la vérité ne se présente que douteuse , équivoque et obscurcie par des nuages „ l'historien lui-même peut du moins ( s'il ne le doit pas) tirer avantage de cette obscurité, comme fierait le poète , pour donner à l'exemple son équité morale , et prononcer comme la loi :

ut bono bene ,' malo maie sit.

Après tout, il est plus indifférent qu'on ne pense, pour le plus grand nombre des hommes, que ce soit bien réellement la vérité qui leur est transmise , et si on les consulte , on verra que l'utilité de l'exemple , l'importance de la leçon , l'intérêt de l'événement , sont ce qui les touche le plus. '

La vérité historique a pour nous trois sortes , d'attraits : l*un de curiosité pure , l'autre d'af- . fection , et l'autre enfin d'utilité.

La curiosité pure est naturellement indiscrète , imprudente , et par là souvent dangereuse. C'est un désir inquiet d'apprendre qui se termine au plaisir de savoir , et plus il y a d'avidité , moins il y a de discernement.

L'intérêt d'affection est quelquefois plus vif encore ; mais il n'est pas le même pour toute espèce de vérité. H tient à l'exercice d'une autre faculté que celle de l'entendement , et ne s'attache qu'à des objets qui nous émeuvent comme nous voulons être. émus. Or l'âme , pour jouir de son émotion v se donne rarement la peine d'examiner si ce qui la remue est la vérité ou le mensonge. Ce qui lui est le plus analogue est ce qui lui est le plus cher.

Le troisième intérêt que présente l'histoire est l'attrait de l'utilité. Celui-ci, lorsqu'il nous anime , nous rend sévères et attentifs à recueillir oe qui pour nous est vraiment digue de mémoire , à négliger ce qui. ne l'est pas ; et en cela notre prudence fait ce que l'histoire aurait dû faire. Elle rebute ou laisse dans l'oubli ce que l'exemple a d'inutile ou de perni- . cieux, et, ne conserve que ce qu'il y a de profitable ; ainsi elle corrige les immoralités de la nature, et de Ta fortune , le tort des bons et des mauvais succès , et l'erreur des événemens. Mais cette prudence est peu connue , et encore moins pratiquée. Le plus sûr aurait donc été que dans l'histoire même kt vérité eût déjà subi cet examen sévère, et que non seulement ce qui n'est d'aucune conséquence

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pour l'avenir y mais ce* -qui peut avoir une dangereuse influence , fût! retra&ckédes «ooh venirs que l'histoire nous a transmis. Mais , comme je l'ai dit , cette curiosité ^[ue nous avons de tout connaître à tous périls , ne* lui en a pas laissé fa liberté , et C'est à la poésie et aux romans qu'est réservé- ce* avantage. .

Jusque là cependant eet^avatitage sembië se réduire à' dissimuler ; et l'on démaridfe s'a est permis de même d'inventer et àe feindre. De quelle utilité peut être le mensonge? Comment ce qui> n'est pas , ce* qui ne- fat jamais , peut-ilt sérieusement être pris peu* une leçon? Est-il possible à l'nomme de sfinferdtrg-lB-raculté de discerner le vrai? Et? si pour son plaisir il se livre un moment aux Hfosions/de là feinte, n r a-t-il pas toujours en lur-ménteuir • sentiment secret 1 qui l'avertit que les .songe» qu'on lui fait mire n'ont aucune réalité? Sans doute il l'a ce sentiment courus?' et quand vient la réflexion, toute illusion est déduite. Que lui reste-i-ii donc de Cet enchantement?

Ce qui lui reste est une vérité indestructible , inaltérable , qui se fixe dans lîâme-, comme an fond d'un creuset, quand tout le reste est <Ss«sipé; c'est en elle que consiste la moralité poétique , moralité du roman.

SUR LES ■•MANS. 33o,

Dès que la narration est d'accord avec ellemême, et vraisemblable dans tous les points , il ae s'agit plus d'examiner ce qu'elle a de xééi f pour «avoir ce qu'elle a d'utile. Le Protestas dldoménée, le Séjande Tibère, le Louvois 4e Louis xiir, nous sont égaux, si l'iBnemple est le même. Et en effet, soit l'histoire ou la fable ,, le fruit qu'elle présente à la fréfleston n'est pas d'aimer ou de baïr, de fuir «ou d'imiter, éa souhaiter ou «te craindre ce qui a été , ma» ce cjni peut être, il ne s'agit pas du paasé, mais de d'avenir. Or l'avenir xtotpfts., dl est^possible ; et c'est l'idée de ce possible qui nous frappe et qui obus instruit. Ce raisonnement même,: Dans telle circonstance, ieUe cftbse a été, donc telle chose en pareil cas doit être encore; ce raisonnement, -dîs-je , n'a guère plus de force d'après la vé- .rité qua d'après une exacte et pleine vraisemblance. La persuasion ne tient pas exclusivement à la certitude; elle tient au besoin de croire ; et l'homme sent qu'il a besoin de croire ce qu'il lui est bon de pratiquer.

Qui de moms à jamais contesté à l'histoire ses bons exemples et ses grandes leçons ? On accuse Hérodote d'avoir été crédule en recueillant des fables ; mais est-ce lorsqu'il nous

3/jO SSSAI.

instruit dés bonnes lois on des sages coûtâmes des Egyptiens et des Cretois , qtfon discute son .témoignage ? Lois de Min os et de'Lycurgne, mœurs des Germains, discipline des Perses , contâmes des Égyptiens , t*ut cela , soumis à la critique , aurait peut-être bien de* la peine à soutenir l'épreuve d'un sévère examen; et si l'on demandait sur quel témoignage Hérodote , Xénophon , Inodore et Tacite ont écrit des choses si éloignées de leur -temps et de leur pays*, dans quelles sources ils les ont puisées , et quels garans ils eh avaient euxmêmes , l'autorité de ces traditions se réduirait à peu de chose. Qu'importe la vérité, si la vraisemblance et la volonté s'y trouvent ?Ce n'est qu'à la futilité , à la stérilité , à l'incohérence des fables , surtout à ce qu'il y a de pernicieux et d'insensé , que la saine raison refuse obstinément d'ajouter foi ; et quand même ce qui a dû être n'a pas été réellement, s'il en résulte un avis utile , la possibilité devient une réalité future , qui donne de la consistance à l'exemple et à la leçon. Les caractères de Cyrus, de Sésostris, de Sémiramts, sont .peutêtre aussi fabuleux que ceux d'Idoménée , de Pygraalion, d'Astarbé. Mais qu'importe, si

SUR LES ROMANS. , , 34l

Ton en tire des inductions frappantes et de graves enseignements ?

L'homme est de glace aux vérités ; Il est de feu pour le mensonge ,

a dit^afontaine. J'ose penser différemment :

car si la vérité nous touche d'aussi près et aussi sérieusement que le mensonge , nous l'aimons, nous la saisissons aussi avidement «t plus avidement encore. Mais si elle nous est étrangère , elle nous est indifférente ; et si elle nous est odieuse et nuisible, nous avons droit de lui préférer l'illusion qui nous console, la fiction qrçi nous instruit, le mensonge qui nous persuade d'être justes , nous encourage à être bons, et nous enseigne à être heureux.

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