‹ Elémens de littératureChapitre 26 sur 32 · SUR CE QU'ON APPELLE LA LITTÉRATURE ROMANTIQUE · texte numérisé non relu

SUR CE QU'ON APPELLE LA LITTÉRATURE ROMANTIQUE

4 1 el est le titre d'une série d'observations inspirées par les irruptions littéraires de l'école du Nord dans les domaines de la littérature méridionale. J'avais eu d'abord le dessein de les insérer textuellement à la suite de chacun des articles dont la réunion compose les Élémens de Littérature ; depuis , comme il m'a semblé qu'elles formaient un système complet et, si j'ose le dire, un corps de doctrine, j'ai cru devoir les présenter selon Tordre de leur génération et dans leur développement théorique. Toutefois , ce travail , fécondé par l'analyse , aurait usurpé dans ce volume une étendue réclamée plus légitimement par les principes classiques : j'ai donc dû réduire à de moindres proportions l'exposé de ceux-ci. Leur abrégé fera l'objet de cet article. Mais s'il est étayé sur une critique irré-

* CM artidt eét 4é M. Récit*. w.T-WiAiir.

prochable, il faut que, dans ses linéa mens les plus fugitifs, on reconnaisse l'ébauche d'un livre. L'opinion des juges compétens m'avertira si , par la suite , la situation des doctrines et l'influence des produits littéraires exigent que ce livre soit publié. Jusqu'alors , les premières, faiblement attaquées, se sont autant enrichies par les concessions de leurs adversaires, que défendues par leur propre solidité ; e* quan,t aux productions réclamées par la nouvelle école, celles que/ distinguent des beautés incontestables appartiennent, par ces beautés mêmes, à la littérature éternelle. Non pas cependant que je croie cette littérature inépuisable; peut-être même le temps est-il arrivé d'en féconder le champ par des engrais étrangers; mais, en continuant cette métaphore un peu hasardée , il faut qu'une main intelligente distribue ces engrais selon les besoins réels et les répartisse avec économie. Il ne s'agit pas de faire foisonner , parmi les fleurs du Parnasse , des plantes sauvages qui les étouffent : près des palmes cultivées par Corneille, à côté des myrtes que Racine planta et que l'amour arrose de ses pleurs , parmi cette poétique yégétation où Voltaire a réuni la magaifi-

cence à la "variété , rien n'empêche de transplanter le chêne robuste sous lequel Shakespeare a couché le roi Léar gémissant , ni ces ifs sombres à travers lesquels le souffle de la tempête apporte les sons de la harpe d'Ossian ; mais , pour que ces additions deviennent des richesses , il faut que le goût en ordonne l'emploi, comme il a fallu que l'appauvrissement en prouvât la nécessité.

On voit où conduisent ces préceptes. Si , pour continuer à produire , notre littérature n'a besoin que de renouveler ses formes ; si , pour rendre aux jouissances de l'esprit une force et une vivacité analogues au mouvement du siècle , il ne lui faut qu'une couleur plus ardente et une allure plus décidée, cette littérature subsiste donc dans toute son intégrité, elle est debout, elle marche, elle vit. Si, au contraire , les produits de l'école septentrionale ne peuvent se naturaliser parmi noutf, qu'introduits par nos règles et. épurés par notre goût, la littérature de laquelle ils se croient émanés ne présente donc point un corps de doctrine , un système complètement ordonné , une science faite. Elle n'a donc ni principes permanens , d'où résultent des conséquences invariables ; ni modèles prototypes,

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<ï après lesquels l'ouvrier figure, en les modifiant, ses copies; ni autorité qui justifie ses écarts , ni précédons qui les excuse. Sous prétexte que son original est la nalure, sa muse le génie 9 et son guide la conscience, elle dédaigne les monumens , nie l'existence ou méconnaît l'ascendant de l'art, rejette la tradition; et croyant ou feignant de croiFe que l'imitation méthodique est l'absence 4e l'invention, elle s'abandonne aux essors vagabonds d'une pensée sans direction comme sans but; elle envahit,, plutôt qu'elle ne les embrasse , des sujets sans unité qu'elle traite sans proportions. Gigantesque dans sa conception première , elle étale , dans ses enfantemens laborieux , l'orgueil de ses prétentions joint à l'impuissance 4e ses efforts. La bizarrerie de sa néologie décèle le vide de sa substance , et la courte apparition de ses produits prouve que ce sont des monstres qui ne peuvent vivre,

U n'y a donc point de littérature romantique : je dis plus, Ù ne peut y en aveir; et si ceux qui se croient intéresses dans cette décision du simple bon sens<en appelaient, d'un arrêt qui condamne leur théorie , aux exemples qui semblent la légitimer , c'est dans ces

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exemples mêmes que je trouverais les argumens qui la détruisent. Qu'est-ce d'abord qu'une doctrine dont le nom , toujours contesté*, n*a pur encore être défini? En? le faisant dériver dfe celui de langue romane , que quelques-uns ont appelé le roman , aurait- on prétendu qu'ainsi que ce jargon , assemblage barbare die celtique et de latin , l'idiome romantique , débris de la langue révolutionnaire , dût offrir , dans ses phrases pénibles et dans leur construction tourmentée, des expressions insolites, des acceptions étranges, des rencontres choquantes ? Pour avoir substitué à la magnificence de la période oratoire, aux vives et pénétrantes incises des moralistes, > les formules sententieuses d'une philosophie aride ou les déclamations emphatiques d'une éloquence boursoufflée, penserait- on avoir créé une langue nouvelle, ou du moins avoir perfectionné la langue de Pascal , de Fléchier, de Racine, de La» Bruyère, de Rousseau , de Buflbn ? (Test la modeste opinion de l'école moderne sur les tours de farce qu'elle fait jouer à la pensée et aux mots; - mais estce en dansant sur la corde , qu'on peut élever un édifice solide et régulier ?* Si, an lieu d'être applicable à rélocution

J seulement, l'épithète romantique, traduite de l'anglais romantick , est l'expression du genre même, et lui impose la nécessité d'approfondir la pensée par l'analyse , d'échauffer le sentiment par la passion , de décorer le style par les descriptions, ces moyens, que le génie trouvé dans ses inspirations , répugnent à être désignés par une qualification dégradante.

/ Jamais y avant ces derniers temps, l'adjectif romanesque , traduction littérale de romantick , ne signifia que l'exagération de ces mêmes moyens 5 et c'est afin d'éloigner l'idée de cette exagération si familière à la nouvelle ( secte, qu'elle a essayé de l'ennoblir et surtout V de la naturaliser par un barbarisme. De eette 'précaution , commune d'ailleurs à toute innovation désavouée par la morale xui-par le goût, on peut en conclure la nécessité : il faut des mots étranges, des étiquettes de charlatan pour faire passer des idées fausses, des sentimens factices , des images baroques , comme il faut des raisonnemens alambiqués pour égarer, par leur subtilité , le jugement d'un lecteur sans défiance , comme il faut des phrases retentissantes pour duper son oreille: Aucune de ces. ressources n'a manqué à la nouvelle école : chez elle, la nature physique,

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au lieu de déployer cette magnificence qui la rend si [imposante , retombe dans un chaos <Tou le désordre bannit la majesté; la nature morale , le cœur de l'homme , est livré à de* convulsions nerveuses honorées du titre de passions; on prend l'irritabilité musculaire pour la sensibilité de l'aine; et, au rebours des Théophile et des Scudéry , qui , à force de' métaphysique, volatilisaient la matière, leur» successeurs , qui pourtant se piquent d'idéologie , matérialisent l'intelligence et bornent ses développëmens au positif des sensations. . Maintenant , conciliez cette tendance à l'athéisme; avec le nom de Dieu , la certitu.de de l'immortalité de l'âme, l'espoir d'une vie future, idées consolantes, dont l'emphase romantique, qui en abuse, n'a pu cependant altérer l'auguste simplicité.

; L'incohérence des théories , les monstruo- , sites des productions démontrent que l'école, . qui prétend composer unie secte, ne possède ni assez d'ordre dans sa marche , ni assez de vigueur dans ses efforts , ni assez d'autorité, par ses exemples pour causer une scission; ce qui ne retarde pourtant pas, que dis-je? ce qui accélère la révolution littéraire, compagne des révolutions politiques, et qui, déjà leur

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organe circonspect, deviendra leur interprète courageux, quand' l'ascendant des ri&uveHes mœurs aura dessous les résistances du pouvoir. Jusque* le, Une école dm littératures du nord , et des essais de transplantation de leurs rejets parmi les produite littéraires du midi ; mais jusque là aussi , point de lktéràs turc roman tfefue. J'ai ajouté que, dans tontes les hypothèse*, il n'eav existerait jdtta&s, ii n'en pourrait exister; je" ni* explique :

Qu'est-ce en effet que ïa llttér*ttt*e? Ces*, dans le sens le plus limité , la' connaissance* des belles-lettres , et, dans une acception plus étendue, c'est l'expression' de Fintefligcnce sociale. Or, si l'on adopte la première de' ces définitions , comme plus individuelle et pltis scolastique, je demandé, quelle est la nature-, quels sont les caractères , et surtout où est le système* des belles-lettres mmdntiqàm ? Je me suis déjà interrogé sur leur type primordial , je m'interroge maintenant sur leurs modèles secondaires*. Où sont les épopées «fui les illustrent, les productions dramatiques qui le* honorent ? Peuvent-elles citer un hist&ffîeti appuyé sur leurs principes , un orateur inspiré par leur esprit, un critique qui justifie ses leçons par leurs lois? Est-il un philosophe qm •

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enveloppe se* préceptes de leur* nuages ? estil ua traducteur , est-il un érudît qui , dans leur idipme emphatique , ose «A puisse s'expliquer ? Mais peut-être , dédaignant les individualités , ont-elles la prétention de s'élever à des considérations fiLus générales; peut être ieur destin, comme leur ambition, sont-ils de sumrc , de devancer même la marche de Ja société et de se laine son interprète. Telle eat en effet la mission d'une littérature légitime. Mais de littératures légitimes, c'est-àdire qui doivent et puissent régner sur la pensée publique, dont elles sont les organes nécessaires , jJ n'y a , il né peuj y avoir que les littératures nationales. Celles-ci, à la formation desquelles concourent toutes les intelligentes de l'agrégation , ont pour objet de lui -offrir., dansteurs produits variés , l'image de son génie et de ses moeurs, il faut que dans cette représentation, que l'artifice embellit sans lui oter sa ressemblance , il faut que le "peuple , auquel on la soumet , retrouve les modèles qui l'environnent , les caractères qui le distinguent, les passions qui l'agitent , la pensée habituelle qui occupe ses facultés , le sentiment natif qui fait battre son cœur ; il faut aussi , et ce point est important à noter ,

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quand il s'agitde combattre des théories étrangères, il faut qu'il retrouve son langage. Qu'on remonte , parla pensée , à la conception première des littératures , et qu'on examine leurs premiers essais , on y reconnaîtra l'influence du climat et du territoire, l'ascendant des croyances religieuses , et plus spécialement encore celui de la législation et du gouvernement. (5e sont des empreintes indélébiles et devenues identiques aux nations qui les ont reçues ; empreintes dans lesquelles n'entreront jamais des formes étrangères que leur bizarrerie empêchera toujours de s'y ajuste». Telles sont i relativement à nous , les formes des littératures du nord; pas plus que celles de la littérature orientale, elles ne peuvent se naturaliser en France, à qui la saine raison et la bonne > logique ne manqueront jamais pour les combattre , mais qui leur préférera toujours l'arme du ridicule et le caustique de la parodie, pour repousser , .pour anéantir les usurpations d'un sublime insensé,

Le sublime, car c'est à l'atteindre que tendent les efforts de la secte romantique ; efforts visibles et faiigans qui se manifestent par les convulsions et se délassent par la trivialité. Il résulte tout naturellement de ce raé-

lange le pathos niais qui est la couleur locale du style de cette école. Et voilà ce qui explique comment les amphigouris, qui donnent le cauchemar aux imaginations nerveuses , font rire de pitié, quand la parodie les a réduits à leur valeur. N Le véritable sublime , comme Por pur dans le creuset , ne £eut rien perdre dans cette épreuve.

J'ai signalé la plupart des nouvelles hérésies : le mépris des traditions et des exemples , Faorreur des règles et de l'autorité , la démangeaison d'innover , et dans les innovations, sans mesure comme sans nécessité , le besoin de renchérir sur les tentatives précédentes. Il est aisé de voir que , des domaines politiques , bouleversés par trente années de révolutions^ l'agitation s'est communiquée aux domaines littéraires. Jusqu'ici , elle ne 's'est manifestée que par des essais malheureux ; et le désordre, que son impuissance invoquait , n'a point troublé la sérénité de l'antique Parnasse. Mais à l'audace des tentatives , quelque génie peut joindre le talent qui lès foit réussir. Que du nuage où la méditation le tient peut-être en-' veld^pê, apparaisse tout à coup un novateur qui réunisse i la vaste imagination d'Homère," , à la forte intelligence de Corneille, la gros-

sière et subjime fécgndité de Shakespeare, la nébuleuse élévatipn d'Ossian : il rassemble » sous la bannière romantique toute la secte insurrectionnelle , manche en conquérant contre les inuses olympiques , dont il envahit , dont sans doute il voudrai* savagér le temple, ej asseoir sur un trône usurpé, et peut-être au-dessus d'elles, cette muse gigantesque, au front chargé de temples, an cœur gonflé de conspirations , à la robe empourprée de saug et souillée de lange; cette muse qui , dœ cavernes de la Cajédoniçf, répondait aux invocations de Milton , du $1$ de Fingal , de Schiller ; cette muse 'qui rit en évoquant les spectres de l'enfer, et qui, d'une bouche avide , s'enivre de. bière et4Ïky4*QH*elé*.ï*& k crâne sanglant des rois.

Ne nous le dissimulons point : les esprit* inquiets, demandent des changement l'opinion mécontente les, attend et peut-être les exige. Quand celui qui possède ne sait pas faire de concessions , celui qui attaque les lui or- . rache ; et s'il y a résistance d'un <^*é , bientôt de l'autre il y a insolence et révolte. Prér venons la révolte de «ette hé^^ie, «qui;* d^àr signalé son, apparition pa* l'indolence. <J#.fb& ses droits sont incontestable* , plus ses pré-?

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tentions sont ambitieuses ; moins ses titres sont légitimas , plus son usurpation sera facile. Elle a pour complice l'épaisse' phalange des hommes médiocres, qui lui rendraient en audace les secours qu'ils en ont reçus. Quel* cpias-uns se croient des génies , parce qu'ils sont fameus , et tous se repaient célèbres , par ee qu'ils ont fait du scandale. L'un , tout couvert .des fanges du Perroesse qui le repoussa , étale de son inintelligible roman le dernier tàmge^ que son libraire qualifie de neuvième édition; l'autre, moins raisonnable encore, anime, dans ses fantastiques récits , jusqu'aux infirmités humaines : ce n'est plus le crime furieux qui excite nos teneurs; ce ne soni plut les passions malheureuses qui appellent notre* pitié : il faut s'intéresser aux effort» d'une digestion laborieuse et placer dans Ja poétique des apparitions le fatigant cauche^ mar. Un troisième, souillast ses pages des turpitudes de l'inceste , renouvelle r en la mutilant, la funeste histoire d'Œdipe; un dernier, plus hardi peut-être., parce que le ta-, lent -ose tout , nous offre , sous les traits les ph» touchons et arec les couleurs les plus séduisantes , le tableau de la passion qui s'alimente de son propre feu, s'enivre de ses ré-

veries criminelles , s'abime dans ses voluptés mélancoliques et s'éteint consumée de plaisir et de douleur. Que cet admirable épisode * d'un grand maître a fait pulluler de détestablés écoliers!

C'est sur eux , c'est sur ces écoliers , qu'en d'autres temps une main sévère, devrait appesantir la férule. Aujourd'hui , que la discipline est relâchée, et que la force des choses entraîne aux réformes , il faut ouvrir à tous le sanctuaire des Muses ; et, dans la crainte qu'un peuple de musses divinités ne l'envahisse et ne les en chasse, il faut, tant qu'il est possible encore , il faut choisir dans ces dieux étrange» et les recevoir parmi les dieux de sa nation. Ainsi , pour faire cesser des cultes sacrilèges, les Romains admettaient dans leur Panthéon les dieux des peuples qu'ils avaient vaincus.

Voici sous quel point de vue je conçois cette révolution que l'expérience conseille , et que la prévoyance doit commencer aujourd'hui, si l'on, ne veut que l'anarchie la précipite demain*

Le siècle marche, ou plutôt il se meut dans

René, le chef-d'œuvre du nouveau genre, et celui de sou auteur.

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