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«Depuis la cour jusqu'à la coterie la plus bourgeoise, la prétention du bon ton s'étend. Tout le monde , il est vrai , convient que la . cour en est le modèle , mais , de proche en proche , on se flatte d'avoir pris le langage et les manières de ce grand monde. Cest le ridicule que Molière a joué tant de fois , sans avoir pu le corriger. Tel homme nous parle sans cesse du ton de la bonne compagnie, qui passe sa vie dans la mauvaise ; tel femme se croit l'arbitre des bienséances , avec qui jamais une femme décente n'a osé paraître en public. Mais la cour elle-même est- elle toujours un juge infaillible, un modèle des conve- 1 nances du langage? Elle a un ton qui fa distingue, et qui est comme son symbole ; mais son ton est aussi changeant «Jue son esprit et que ses mœurs* Le ton cTune cour galante et voluptueuse n'est pas le ton d'une cour guerrière ou dévote. Le ton de la cour de Henri ni n'était pas le ton de la cour de Henri iv ; et , à bien des égards, le ton de la cour de Louis uv sous M°" de Montespan n'était pas le même que sous M me de Maintenon. Ce règne cependant avait pris un caractère de dignité qui se soutint , et qui fut véritablement un modèle de bienséance.
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Louis xiv , naturellement porté , par l'élévation de son âme, à tout ce qui était noble et décent, avait perfectionné ce goût naturel dans ta société des Mortemart, qui était l'é- j cole de l'esprit Je plus épuré , le plus délicat , le plus aimable. De là cette politesse exquise, cette galanterie ingénieuse , dont il donna le ton à sa cour; et ce ftm, une fois donné, fut bientôt celui de la ville. Ninon de Lenclos l'a- Tait reçu de ses amans , M œe de Maintenon l'avait pris dans le monde et chez Ninon même. Il s'altéra sous la régence ; encore le retrouvait-on dans la liberté même des soupers du régent ; et le tour d'esprit de ce prince en était un .précieux reste : mais les jolies femmes qui égayaient les soupers ne lais- 1 saientpas d'être d'assez mauvais modèles des bienséances du langage ; et ce n'était pas dans leur société que Fontenelle prenait des leçons.
Dans une cour polie , éclairée , élégante , le bon ton sera comme la quintessence du bon goût; mais pour le rendre inaltérable, il faut, au centre même de cette cour, une société spirituelle et dominante , qui serve de modèle et qui donne l'exemple. Alors le soin de plaire et le désir de ressembler engagera le reste du grand monde à se former sur ce mo-
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dèle; et le ton général de la cour sera bon.
Mais à moins d'un foyer où le goût s'épure et se conserve comme le feu sacré , et d'où il se répande et se communique , il n'est pas sûr de regarder le ton même de la cour comme une règle constamment bonne à suivre : car il petit arriver que la cour soit diversement composée ; et si le bon esprit et le bon goût n'y font la loi , il est possible que Je bon ton n'y soit qu'une mode fantasque et passagère , qu'un caprice aura établi, et qu'un caprice fera changer.
Dans les états républicains , le mot de bon ton est inconnu. Le ton dominant, bon ou mauvais , est celui du grand nombre : il est l'expression du caractère national. De même , . dans les monarchies où il n'y a d'autre cour que ce qu'exigé à la rigueur la dignité du souverain et le service de sa personne, on ne s'aperçoit presque pas de la différence de ton entre la cour et le public. C'est lorsque, pour le délassement et l'amusement des princes , il se forme autour d'eux une société nombreuse et agréablement oisive; c'est alors , dis-je , que la cour se fait à elle-même un langage plus châtié, plus élégant et plus exquis , ou seulement plus r*-
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cherché.- Il y avait vraisemblablement un bon ton à la cour d'Auguste , aux sofîpers de Mécène ; mais le bon ton de la cour d'Alexandre était le sien et celui de ses lieutenans. César avait formé son goût , son esprit , son langage à l'école des orateurs ; Alcibiade, à celle de Socrate et de Périclès son tuteur. On peut remarquer même qu'à mesure qu'une cour est plus inoccupée , et a plus de loisir de se livrer à la recherche des objets d'agrément , son goût , plus cultivé, donne à son ton plus d'élégance et de délicatesse.
En général., on doit s'attendre que loïs même que le grand monde 'n'aura pas , du côté de l'esprit et du goût, assez d'avantages pour se distinguer par des agrémens qui né soient qu'à lui seul , il ne laissera pas de vouloir se faire un langage qui lui soit propre; et ce langage sera , comme ses livrées, une chose de fantaisie. De - là toutes les singularités minutieuses et bizarres qu'on a vues érigées en lois du bel usage et en maximes du bon ton.
Quel sera donc , au milieu de tant de variations et d'incertitudes , la règle du bon ton pour un homme de lettres ? La même que cell« du goût , l'exemple des hommes qui, de l'aveu de tout un siècle de lumières , ont le mieux
observé en écrivant les bienséances du langage. Ce n'était point une corn ère bel - esprit que Racine consultait sur son style; c'était Boileau, c'étaient les écrivains de Port-Royal. Malheur à lui s'il eût pris le ton des précieuses de Rambouillet , toutes persuadées qu'elles étaient de leur suffisance infaillible.
Ces vrais modèles du bon ton , c'est-à-dire des grâces nobles , de l'élégance , de l'urbanité du langage , c'est Racine lui-même , c'est M me de Sévigné , c'est M me de Maintenon , c'est Hamilton , c'est La Bruyère , c'est Voltaire , dans ce qu'il a écrit à Paris avant sa vieillesse ; et si jamais leur ton cessait d'être celui du monde et de la cour , il faudrait encore avoir le courage de s'en tenir à ces modèles.
Lorsqu'un écrivain fait parler des personnages dont le ton est connu et distinctement décidé, il doit imiter leur langage : les originaux de Molière avaient droit déjuger s'il les avait bien copiés. Mais tors de là , l'homme de lettres a lui-même le droit d'examiner si le ton de son siècle et du monde ^où il vit est un bon modèle pour lui. C'est pour n'avoir pas eu cette attention ou ce discernement , que Voiture a gâte son style : c'est pour avoir
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eu le courage opposé à la complaisance de Voiture , que Pascal a donné au sien nue bonté inaltérable : son secret fat d'éviter tonte manière , et de donner toujours la préférence à F expression la plus simple et au tour le pins naturel. *