‹ Elémens de littératureChapitre 7 sur 32 · TRADUCTION. H · texte numérisé non relu

TRADUCTION. H

pensée, on ne l'exige de la langue du traducteur qu'autant qu'elle en est susceptible; .et quoique le français ne puisse atteindre à la concision du latin de Salluste , il n'est pas impossible de le traduire avec succès. Mais l'énergie est un caractère de l'expression si adhérent à la pensée, que ce sera un prodige dans notre langue , diffuse et faible comme elle est en comparaison du latin , si Tacite est jamais traduit.

Ainsi , à mesure que , dans un ouvrage , le caractère de la pensée tient plus à l'expression , la traduction devient plus épineuse. Or les modes que la pensée reçoit de l'expression sont la force, comme je l'ai dit , la noblesse , l'élévation , la facilité , l'élégance, la grâce , la naïveté , la délicatesse , la finesse , la simplicité., la douceur, la légèreté , la gravité , enfin le tour, le mouvement, le coloris et l'harmonie : et de tout cela , ce qu'il y a d« plus difficile à imiter n'est pas ce qui semble exigeront*, plus d'effort. Par exemple , dans toutes i'**, langues, le style noble,' él«vé, se traduit} et le délicat, le léger, le simple, le naïf, est presque intraduisible. Dans toutes les langues, on réussira mille fois mieux à traduire Cinna qu'une fable de ta Fon-

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taine ou qu'une épître de Voltaire, par la raison que toutes les langues ont les couleur* entières de l'expression, et n'ont pas les mêmes nuances. Ces nuances appartiennent surtout au langage de la société ; et rien n'est plus difficile à imiter, d'une langue à une autre , que le familier noble. Or d'est ce naturel exquis et pur qui fait le charme de ce qu'on appelle les ouvrages d'agrément. C'est là que le travail est plus précieux que la matière.

L'abondance et la richesse ne sont pas les mêmes dans toutes les langues. La nôtre, dans l'expression du sentiment et de li passion , est l'une des plus riches , et ne l'est pas encore assez. Dans les détails physiques , soit de la nature ou des arts , elle est plus pauvre et manque à tout moment , non pas de mots > mais de mots ennoblis. Cela vient de ce que nos poètes célèbres se sont plus exercer dans la poésie dramatique que dans la poésie 'descriptive. Aussi lesfecombats d'Homèretent-ik plus difficiles à traduire dans notrot'frngue que les belles scènes de Sophocle et cTÈuripide ; les Métamorphoses d'Ovide , plus difficiles que ses Élégies; les Géorgiques de Virgile, plus difficiles que l'Enéide ; et dans celle-ci ,

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les jeux célébrés aux funérailles cTAnchise , plus difficiles à bien rendre que les amours de Dic(on. A l'égard des Géorgiques, M. l'abbé Delille a vaincu la difficulté ; et c'est un coup de maître dans l'art d'écrire.

Dans le genre noble, dès que le mot d'usage, le terme propre, n'est pas ennobli , le traducteur n^ de ressource que dans la métaphore on dans la périphrase : et quelle fatigue pour lin, de suivre par mille détours , à travers les ronces d'une langue barbare , un écrivain qui, dans la sienne , marche dans un chemin droit , uni , parsemé de fleurs !

On peut voir, à l'article mouvement nu style , ce que j'entends par là. Ces mouvemens peuvent s'imiter dans toutes les langues , mais le tour de l'expression les rend plus ou moins vifs et plus ou moins rapides.

Or la différence des tours est extrême d'une langue à une autre ; et surtout des langues où l'inversion est libre , à celles où le* mots suivent timidement Poréhre naturel des" idées.

g On a dit tout ce qu'on a voulu sur l'inversion * des langues anciennes ; on a cherché , on a trouvé des phrases où les mots transposés avaient par là même plus d'analogie avec le

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trouble et le désordre de la pensée ; je le veux bien. Mais en général l'intérêt seul de flatter l'oreille, ou de suspendre l'attention, décidait de la place que Ton donnait aux mots. Prenez des cartes numérotées , mêlez le jeu , et donnez-le moi à rétablir dans Tordre indiqué parles chiffres; voilà l'image très- fidèle du mélange des mots dans la construction des anciens. Or quelle assimilation peut-il y avoir entre une langue dans laquelle , pour donner plus de grâce, plus de finesse, ou plus de force au tour de l'expression , il est permis de transposer tous les mots d'une phrase , de les combiner à son gré ; et une langue où , dans le même ordre que les idées se présentent naturellement à l'esprit , les mots doivent être rangés ? Les ouvrages où la clarté fah le mérite essentiel et presque unique de l'expression ne perdront rien , gagneront même à ce rétablissement de l'ordre naturel : mais lorsqu'il, s'agit d'agacer la curiosité du lecteur, d'exciter s#n impatience , de lui ménager la surprise, l'étonnement et le plaisir que doit lui causer la pensée , ou de séduire * son oreille par les modulations d'un style harmonieux ; quelle comparaison, entre, la ligne droite de la phrase française et l'espèce '

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