DE LA GANGRÈNE PRODUITE PAR LE SEIGLE ERGOTÉ
Le seigle ergoté, introduit dans les voies digestives en quantité suffisante, fait naître chez l’homme et chez plusieurs animaux des accidens variés. Parmi ces accidens, les uns consistent en des troubles qui portent spécialement sur les fonctions du système nerveux; ce sont. des convulsions , des vertiges , du délire, etc. C’est ce groupe de symptômes qui a été désigné sous le nom d’ergotisme convulsif, affection qui fait partie du domaine de la Pathologie médicale, et qui sera traitée par mon collabo-
rateur. D'autres fois ce sont les phénomènes de la gangrène que l’on voit se manifester sous une des formes que nous avons décrites sur différens points du corps, et particulièrement sur les extrémités inférieures. C’est À l’ergotisme gangréneux , le seul qui doit nous occuper ici.
HISTORIQUE. — Il est permis de croire, avec Read ( Traité du seigle ergoté. Metz, 1774), que l’on à observé dans les temps les plus reculés les accidéns produits par le seigle ergoté. Suivant cet auteur, c’est à cette cause qu'il faudrait rapporter l'épidémie qui sévit à Athènes au temps de Périclès, et dont Thucydide nous à conservé la description. Plusieurs épidémies observéès dans la Lorraine , le Dauphiné , la Provence , ainsi qu'à Paris, depuis le x° jusqu’au xvi° siècle, reconnättraient aussi la même cause. Cependant, ce ne fut qu’à la suite des épidémies qui désolèrent là Hesse en 1596 et 1597 que les médecins de Hambourg commencèrent à croire que c'était à l'usage du seigle ergoté qu’il fallait attribuer ces gangrènes , dont on n’avait pas encore jusque là soupçonné la cause. A partir de cette époque, la plupart des observateurs qui ont été témoins de ces épidémies ont porté le même jugement sur l'influence du seigle ergoté. Nous citerons particulièrement, parmi les auteurs dont les recherches ont le plus contribué à nous faire connaître cette affection, Thuiliers, Perrault, Bourdelin, Conrad Brunet, Noël d'Orléans, Nicolas Langius, De Salerne.
SYMPTOMATOLOGIE. — Une chose qui frappe tout d’abord , lorsqu'on lit là description des épidémies de gangrène produite par le seigle ergoté, c'est la diversité des symptômes mentionnés par les observateurs ; et, pour le dire en passant , c’est là une circonstance qui rend difficile une exposition dogmatique des symptômes de cette affection. Nous exposerons donc d’abord les symptômes qui ont été notés dans la plupart des cas, et nous mentionnerons, à titre de symptômes exceptionnels, ceux qui n’ont été observés que dans certaines épidémies.
Les malades éprouvent d’abord un sentiment de faiblesse, de lassitude dans les membres inférieurs; bientôt apparaissent des douleurs, des élancemens profonds dans ces parties : c’est sans doute ce qui a fait dire que la gangrène commence par la profondeur du membre. La chaleur du feu et celle du lit exaspèrent ces douleurs, qui durent de huit à quinze jours; un léger gonflement se montre aux orteils, aux pieds, à la jambe ; la peau offre une teinte pâle, livide, ou , suivant quelques auteurs, une rougeur érysipélateuse; elle se couvre de phlyctènes, et bientôt elle est convertie én escarres noires, sèches et dures. La gangrène se propage assez lentement des extrémités vers le tronc. C’est surtout dans cette affection que l’on à vu plusieurs fois les membres se séparer spontanément dans leurs articulations, séparation qui s’opère sans donner lieu à aucune perte de sang.
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Les troubles fonctionnels qui accompagnent cette altération locale sont très variables; la gangrène est ordinairement précédée de vertiges, d'hébétude, d’un état d'ivresse, surtout après les repas; les fonctions digestives s’accomplissent, en général, avec régularité ; quelquefois il y a de la diarrhée; le pouls est petit, la peau est sèche; quelques malades cependant sont couverts de sueur. Les uns accusent une sensation de chaleur intérieure excessivement vive, d’autres perdent le sommeil, et sont en proie à un délire qui souvent ne cesse qu'avec la vie, |
Outre les symptômes précédens , observés dans presque tous les cas, certaines épidémies ont présenté plusieurs phénomènes particuliers. C’est ainsi que Noël d'Orléans, dans le mémoire qu'il adressait à l’Académie des sciences en 1710, rapporte que la maladie commençait par une sensation de chaleur extrêmement vive, qui disparaissait tout-à-coup au bout de quelques jours, pour être remplacée par le froid. C’est ainsi que dans les épidémies observées en Allemagne et en Suède, en 1716, les malades éprouvaient une sensation comparable à celle que produit l’eau froide lancée sur le corps, püis une chaleur très vive et des palpitations; que d’autres ressentaient un mouvement d’ondulations sous la peau ou dans les muscles; d’autres enfin des douleurs revenant par crises, douleurs qu’ils comparaient à celle que produirait l’arrachement des membres dans leurs articulations ; les uns mouraient dans l’accès, les autres dans un assoupissement profond. Dans les cas nombreux observés par De Salerne, le ventre était tendu, ballonné ; le pouls était imperceptible.
ÉTIOLOGIE. — Malgré la controverse élevée à ce sujet par Schleger, Morel et Parmentier, qui soutinrent que les accidens que nous venons de décrire ne reconnaissent point pour cause l’action du seigle ergoté sur l’économie, tous les médecins adoptent maintenant l'opinion contraire, L'apparition de ces épidémies de gangrène précisément dans les années où le seigle contenait une forte proportion d’ergot , et surtout les expériences faites sur les animaux, ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. Mais il faut savoir que cette substance doit être prise en grande quantité pour produire des accidens: aussi n'est-ce généralement qu’à la suite des années pluvieuses dans lesquelles le seigle contenait un quart où même un tiers de grains avariés, que les épidémies de gangrène ont été observées. Un fait curieux à noter, c’est que. dans certaines épidémies, les femmes ne furent point atteintes ; la maladie ne sevit que sur les hommes adultes ou les petites filles. ( Noël. )
TRAITEMENT. — Cesser immédiatement de faire usage du grain avarié, telle est la première et principale indication thérapeutique. — On peut ensuite avoir recours aux vomitifs, qui ont été plusieurs fois, suivant
quelques auteurs, administrés avec avantage. — Depuis quelques années, on emploie, dans la Sologne, le café pris à haute dose, que l’on boit par tasse, d’heure en heure; cette pratique compte, dit-on, de nombreux succès. — L’ammoniaque aurait, suivant M. le docteur Courhaut (*), donné les résultats les plus satisfaisans , puisque , sur plus de 300 malades que ce médecin aurait eus à traiter, il n’en aurait perdu qu’un seul. Il frictionne les parties affectées avec de l’ammoniaque, et en donne à l’intérieur plusieurs gouttes dans une infusion de quinquina. — Quant aux saignées, préconisées par M. Couvert, elles ont paru plus nuisibles qu’utiles. — L’amputation a toujours hâté la perte des malades.
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