DES BANDAGES
On donne le nom de bandage à un assemblage de bandes , ou de pièces de linge, appliquées méthodiquement sur une partie du corps, pour remplir certaines indications thérapeutiques. On désigne aussi par le même nom, des appareils plus compliqués qui agissent d’une manière spéciale, soit par leur élasticité, soit par la résistance dont ïls sont doués. M. le professeur Gerdy {') décrit les premiers sous le nom de bandages proprement dits, et les seconds sous celui de bandages mécaniques. Il ne sera question dans cet article que des bandages proprement dits : encore parmi ces derniers ne décrirai-je que ceux qui sont journellement employés dans le traitement d’une foule d’affections diverses ; la description des appareils destinés à remplir certaines indications spéciales se trouvera mieux placée à la suite des maladies et des opérations qui en réclament l’emploi.
Dès qu’un bandage remplit l'indication que présente le cas particulier dans lequel on l’applique , il est bon, il est d'autant meilleur qu’il est plus simple : aussi les chirurgiens modernes ont-ils presque complétement abandonné tous ces appareils extrêmement compliqués dont les anciens faisaient un usage si fréquent : c’est ce qui nous permet au-
(4) Traité des pansemens et de leurs appareils. Paris, 1837, in-8°.
jourd'hui de faire en quelques pages cette description des bandages, qui occupe de longs chapitres dans les anciens traités de chirurgie.
Les objets employés pour construire un bandage sont : 1° des bandes dont on entoure une partie du corps, en les appliquant sur cette partie de diverses manières , suivant la configuration de la région , et suivant les indications que l’on veut remplir. On se sert ordinairement de bandes de linge, quelquefois de bandes de flanelle, qui ont l’avantage d’être plus souples et plus douces, d'exercer une pression plus égale. On a construit aussi des bandes en caoutchouc ; 2° des morceaux de toile représentant des carrés, des triangles, etc., qui servent à recouvrir une région , à envelopper un organe. M. Gerdy désigne ces derniers bandages sous le nom de bandages pleins. On joint quelquefois à ces pièces de linge des bandes cousues sur leurs bords ou à leurs angles, afin de pouvoir les fixer plus solidement.
$ I. Des bandages construits avec des bandes,
Considérations générales sur leur application.
Avant d'employer une bande, on la roule sur elle-même ; elle représente alors un cylindre que l’on peut facilement tenir dans une main et conduire dans toutes les directions, ce qui facilite beaucoup l'application du bandage ; quelquefois on roule ainsi les deux extrémités de la bande, les deux cylindres viennent alors se joindre à sa partie moyenne. (Bande roulée à deux globes.) Tantôt on les applique sèches sur la partie, tantôt on les imbibe d’eau ou d’un liquide résolutif ; les expériences de M. A. Bérard nous ont appris ce qui se passe dans les deux cas. Voici le résumé de ces expériences faites à l’aide d’un dynamomètre qui permettait d'employer la même force à l’application de chaque bande. 1° Une bande appliquée mouillée sur un membre exerce sur ce membre une pression plus forte qu’une bande appliquée sèche ; 2° une bande appliquée sèche ou mouillée se relâche graduellement ; le relâchement s’observe plus promptement si elle à été mouillée; 3° si on applique une bande sèche et qu’on la mouille, elle se resserre , puis elle se relàche considérablement en se desséchant ; 4° dans tous les cas, que l’on se serve de bandes sèches où mouillées, la pression du bandage augmente avec le nombre de tours que décrivent les bandes.
Lorsqu'on examine tous les bandages décrits par les anciens, on est d’abord frappé de leur complication et de la grande diversité qu’ils présentent ; mais lorsqu'on vient à les analyser , on voit qu’ils peuvent tous être ramenés à six types principaux , qui sont : le bandage circulaire, le bandage roulé, le bandage en spirale, le huit de chiffre, le bandage récurrent, le nœud d’emballeur.
A. Bandage circulaire. Pour appliquer un bandage circulaire on prend une bande roulée à un seul globe ; on fixe d’une main l'extrémité de cette bande sur le lieu que doit recouvrir le bandage; puis, avec l’autre main , on conduit le globe , qui se déroule à mesure que lon entoure la partie ; lorsque l’on a fait un premier tour, le chef initial se trouvefixé , et l’on continue à épuiser toute la bande en lui faisant décrire des circonvolutions qui sont superposées les unes aux autres ; on arrête alors le bout, soit avec une épingle, soit en le nouant ; pour cela il faut fendre ce chef suivant sa longueur : une des divisions est alors conduite comme l’a été le corps de la bande ; l’autre, ramenée en sens inverse , rencentre la première, avec laquelle on la noue.
Ce bandage , le plus simple de tous, est d’un usage extrêmement commun ; on l’applique à la tête, au cou, sur la poitrine, sur l’abdomen, sur les membres. Il peut être employé, soit pour maintenir certaines pièces d’un pansement, soit pour exercer une compression sur un point limité, etc. , etc.
B. Bandage roulé et spiral. Le bandage roulé diffère du précédent en ce que les tours de bande, au lieu d’être exactement superposés, sont seulement imbriqués de manière à se recouvrir en partie.
L'application d’un bandage roulé doit être faite d’après les principes suivans : 1° lorsqu'on l’applique sur un membre, les premiers tours de bande doivent être posés sur le point le plus éloigné du tronc, les suivans doivent s’en rapprocher graduellement : en agissant autrement, on refoulerait le sang veineux vers l'extrémité libre, et l’on produirait un engorgement douloureux ; 2° la pression exercée par le bandage doit être la même dans toute l'étendue de la surface qu'il recouvre, sous peine de voir les points les moins comprimés venir, pour ainsi dire, faire hernie à travers le bandage, et devenir le siége d’une tuméfaction œdéimateuse ; 3° les bandes elles-mêmes doivent être conduites de telle sorte que leurs deux bords exercent une constriction égale; 4° enfin, lorsqu’un bandage roulé à été appliqué pendant long-temps sur une partie , il est bon de ne pas supprimer brusquement la pression, car les tissus sont alors dépourvus de la tonicité nécessaire pour résister à l’afflux considérable des fluides qui se fait après la soustraction du bandage ; ils s’engorgent , deviennent quelquefois le siége d’un œdème inflammatoire, d’un phlegmon , d’un érysipèle, accidens contre lesquels il est bon de se prémunir.
Pour appliquer ce bandage, prenez une bande roulée à un seul globe, appliquez son chef initial près de l'extrémité libre du membre, faites deux tours circulaires , afin de fixer la bande , puis des circonvolutions disposées en spirale qui se recouvrent dans les deux tiers environ de leur largeur ; continuez ainsi tant que la bande s'applique exactement , tant
que ses deux bords exercent une constriction égale à la surface du membre ; mais si la bande tend à laisser des godets, c’est-à-dire des espaces vides placés au-dessous d’un de ses bords qui reste flottant et éloigné du membre , il faut alors retourner la bande en la tournant pour ainsi dire sur elle-même, et ayant le soin qu'il se forme un pli régulier au point de torsion. Ce pli, qui prend le nom de renversé, a pour effet de tendre le bord relâché de la bande , et de changer sa direction. Ces renversés sont indispensables lorsque l’on applique un bandage roulé sur une section du membre qui a une forme conique, la jambe, par exemple : il faut souvent en faire un à chaque tour de bande; on a soin alors de les placer tous sur la même ligne, ce qui donne à l'appareil une disposition plus régulière. Lorsque l’on a recouvert avec la bande toute la partie que l’on se proposait d’envelopper, on arrête l'extrémité de la bande en la fixant avec une épingle. Avant de recouvrir tout le membre thoracique, on applique quelquefois un petit bandage roulé sur chacun des doigts, Ce bandage, connu sous le nom de gantelet, est inutile ; il suffit d’entourer les quatre doigts réunis avec quelques tours de bande.
On conçoit que l'on peut, à volonté, recouvrir plus où moins les tours de bande successifs. On peut également disposer les spirales de manière qu’elles ne se touchent que par leurs bords ; on peut même laisser entre elles des espaces vides. Ces derniers bandages , que nous appellcrons, avec M. le professeur Gerdy,bandages spiraux, ne peuvent convenir que quand on veut maintenir en contact avec le membre certaines substances , certaines pièces de pansenient.
C. Bandage en huit de chiffre.Ce bandage rentre dans la classe désignée par M. Gerdy sous le nom de bandages croisés ; il a pour caractère essentiel de former deux anses séparées l’une de l’autre, excepté dans un point où se fait le croisement des jets de bandes qui passent de l’une à l'autre.
Certaines régions se prêtent particulièrement à l’application des bandages en huit de chiffre: ce sont celles où deux sections d’un membre viennent se réunir en formant un angle, le coude, par exemple, et le genou, modérément fléchis, le coude-pied ; ils se placent également bien au point d’union des membres avec le tronc.
Pour placer un bandage en huit de chiffre, on se sert généralement d’une bande à un globe. Voici comment on procède : l'extrémité de la bande est placée obliquement au niveau de l'angle formé par la réunion des deux sections du membre que l’on veut entourer; le globe est condut autour de la parüe , et ramené à son point de départ, après avoir formé une première anse. La bande est alors conduite autour de la partie que Ja seconde anse doit envelopper, et revient également à son point de
départ; c’est là que se fait l’entrecroisement, On continue ainsi à former des anses jusqu’à ce que toute la bande soit déroulée.
Ce bandage est souvent employé. Il à reçu différens noms suivant les lieux où on l’applique: ainsi au coude-pied il prend le nom d’étrier ; à laine il est décrit sous le nom de spica, Il est facile de reconnaître que le spica n’est qu’un bandage en huit de chiffre ; une anse embrasse la partie supérieure de la cuisse, et l’autre entoure le bassin : l’entrecroisement se fait au-dessus du grand trochanter. Le spica peut être simple ou double, c’est-à-dire qu’ peut embrasser, en même temps que le bassin, la racine des deux membres abdominaux ; malgré cette modification, le caractère essentiel du bandage reste le même. Le huit de chiffre est encore employé dans une foule de circonstances : ainsi on le place souvent à la base du pouce et autour du poignet, spica du pouce. On entoure également les deux épaules avec deux anses qui viennent s’entrecroiser devant ou derrière la poitrine, etc.
D. Nœud d’emballeur (bandage noué de M. Gerdy). Il est formé de circonvolutions horizontales qui entourent la base du crâne et de tours circulaires verticaux qui entourent la tête, et se croisent avec les précédentes à angle droit en formant un nœud sur l’une des régions temporales.
Une bande roulée à deux globes est nécessaire pour appliquer ce bandage. Le plein de la bande est posé sur une des régions temporales, ordinairement sur la région blessée; les deux globes sont conduits autour de la tête, l’un en avant, l’autre en arrière jusqu’à la tempe saine. Les deux bandes s’entrecroisent et sont ramenées sur la région blessée ; Tà elles s'entrecroisent de nouveau ct sont tordues l’une sur l’autre, et portées, l’inférieure en haut, la supérieure en bas, de manière qu’elles forment deux anses qui s’embrassent réciproquement par leur concavité.
Les deux globes sont alors conduits , l’un sous le menton, l’autre sur le sommet de la tête, et forment chacun une circonvolution verticale en’ s’entrecroisant sur la tempe saine , et en venant se rejoindre sur la tempe malade ; là les deux bandes sont encore entrecroisées, tordues Pane sur l’autre , et dirigées horizontalement , l’une en avant, l’autre en arrière, après avoir fait un second nœud sur le premier. On continue ainsi jusqu’à ce qu'on ait fait quatre ou cinq nœuds l’un sur l’autre.
Ce bandage se relâche difficilement; il exerce une pression assez forte au niveau du point où se trouvent les nœuds. Il peut donc être utile dans certains cas ; cependant, comme il enveloppe toute la tête, il est assez gênant. Aussi le remplace-t-on généralement maintenant par un bandage circulaire qui soutient des compresses disposées en pyramide au niveau du point sur lequel on veut établir une compression.
E. Bandage récurrent. M. Gerdy décrit sous ce nom des bandages
formés de circonvolutions paraboliques et récurrentes , maintenues chacune par une circonvolution circulaire. Ils sont décrits dans les traités de bandages sous le nom de capeline. Ce bandage est souvent employé pour le pansement des amputations. Voici comment on l’applique : le chef initial de la bande est porté sur la circonférence du moignon à deux ou trois doigts de la plaie, et décrit quelques tours circulaires; la bande est alors renversée sur l’un des côtés du membre, l’interne par exemple ; le pouce ou un doigt est placé sur le renversé pour le maintenir ; le globe de la bande est ensuite dirigé en travers sur la partie inférieure de la plaie et sur le côté opposé du membre. Lorsqu'il est arrivé au niveau des premiers tours circulaires, on fait un renversé et un ou deux tours circulaires, puis on conduit sur la plaie un second jet de bande recurrent que l’on fixe comme le premier, puis un troisième, etc., jusqu’à ce que l’on ait recouvert toute la plaie. Ce bandage se déplace facilement, il ne peut servir que pour fixer certaines pièces de pansement.
$ II. Des bandages pleins,
Ces bandages sont formés avec des pièces de linge entières et sans division, formant des carrés, des rectangles ou des triangles, suivant les usages auxquels on les destine. Ces bandages, dont M. le professeur Gerdy avait déjà fait ressortir les avantages dans la première édition de son Traité des pansemens (Paris, 1826), ont été préconisés (1) avec beaucoup de chaleur par M. Mathias Mayor, qui pense pouvoir les substituer avec avantage à tous les autres bandages construits avec des bandes. Nous reconnaissons volontiers avec M. Mayor que ces bandages pleins ont dans une foule de cas un avantage incontestable, la simplicité ; nous convenons aussi que l’on se procure plus facilement un mouchoir qu’une bande de plusieurs mètres; que dans bien des cas un mouchoir maintiendra aussi bien une pièce de pansement que pourrait le faire une longue bande ; mais nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître que les nœuds qui lui servent à fixer les angles de ses mouchoirs exercent dans quelques cas une pression douloureuse; que ces bandages ne sauraient convenir lorsqu'il est nécessaire d'exercer une pression égale et uniforme sur une surface très étendue.
Les principaux bandages pleins sont : l’écharpe, que l’on fait avec une pièce de linge triangulaire, dont le plein passe sous l’avant-bras ou le coude, et dont les angles vont se nouer sur l'épaule du côté opposé; le bandage de corps, que lon construit avec une pièce de linge en forme de rectangle très allongé, qui sert à entourer la poitrine ou l’abdomen : pour l'empêcher de se déplacer , on le soutient ordinairement
(1) AVouveau système de déligation chirurgicale. 1832, in-8e.
PHLEGMASIES, 63
avec deux bretelles : le bandage dit triangulaire de la téte, dont le plein est appliqué soit sur le front, soit sur Pocciput, et dont les angles sont noués du côté opposé; la cravate, placée comme une cravate ordinaire; A l'anus où au périnée, sur la région ingninale, 6n peut encore maintenir les nièces d’un pansement à Paide de pièces de linge placées en cravate, dont le milieu est appliqué sur la partie malade, et dont les angles sont noués à une ceinture qui entoure J’abdomen.
Les bandages que je viens de décrire constituent autant de types dont se rapprochent plus ou moins la plupart des bandages connus. La connaissance de ces bandages sera généralement suflisante pour le praticien. Je ne veux cependant pas prétendre que ce sont les seuis qui devront - être employés. En effet, dans une foule de cas particuliers, le chirurgien est obligé d’improviser un bandage propre à remplir des indications spéciales que l’on ne saurait prévoir.