ARTICLE III
Doctrine des Jours critiques.
Les crises, c'est-à-dire les changemens en bien ou en. mal qui surviennent dans le cours des maladies , ont-elles lieu exclusivement ou spécialement à certains jours, ou se montrent-elles indistinctement à tous? Ÿ a-t-il ou n’y a-t-il pas de jours . critiques ? |
Ce point de doctrine a été long-temps, dans les écoles, un sujet de controverse. Ses partisans et leurs antagonistes ont été entraînés, comme cela arrive presque toujours , par l1 chaleur de la discus-
sion , au-delà du point qu'ils voulaient défendre ou attaquer. Les premiers ont été ainsi conduits à ps tendre que les maladiesne pouvaient être jugées qu’à certains jonrs tandis que les autres soutenaient qu'aucune espèce de maladie ne se terminait à un jour plutôt qu’à tout autre.
Voici quelle était la doctrine d’ÆZ ippocrate, velativement aux jours critiques :
Il regardait les derniers jours de chaque semaine ou septénairecomme les plus favorables aux changemens qui surviennent dans les maladies, Ces:jours étuent le 7°, le 14°, le 20°,-le 27°, le 34°.et le 40° : 1l les nommait jours critiqués. Dans cette manière de
compter les ; Jours ; le troisième 'septénaire commençait le dernier jour du second, c'est-à-dire le 14° Jour ; le sixième:septénaire commencait le dernier Jour du cinquième, c’est-à-dire le 34°; en-sorte que trois sépténaires ne formaient que-vingt jours, six n'en formaient que quarante. Hippocrate comptait vingt et.un jours médicaux dans vingt jours sy Are Chesneau, dans son Traité des fièvres, a pr oposé un jour médical de vingt-trois heures; mais il ne serait pas tout-à-fait le même que celui d'Æippocrate, qui est un peu plus court.
Hippocrate plaçait au sécond rang les jours qui tiennent le milieu des septénaires, tels que le. 4, de 11°, le 17°; iles nommait indicateurs , parce que, selon lui, les changemens sont plutôt: indiqués que produits aux jours dont il est question ; ils sont mdiqués, soit par quelque phénomène nou- Veau , soit par une diminution ou une augmentation dans l'intensité de la maladie.
Les autres jours étaient distingués en jours in+ tercalaires , auxquels les crises arrivent moins fréquemment et sont moins complètes qu'aux jours critiques et indicateurs, et en jours vides ou non décrétoires, auxquels les crises n’ont presque jamais lieu. Voici l’énumération des jours qui appartiennent à chacune de ces quatre séries :
Jours critiques, 7°, 14°, 20°, 27°, 54°, 4o°, Go°, etc.
Jours indicateurs, 4°, 11°, 17°, 24°, etc.
Jours intercalaires, 3°, 5°, 6°, o°, etc.
Jours non décrétoires , 2°, 8; 10°, 12°, 13°, 15°.
Ce serait avoir une idée fausse de la doctrine d’Æippocrate sur les jours critiques que de læ
considérer comme exclusive. Ce grand médecin eut la sagesse de ne rien présenter à ce sujet comme constant ; 1l fit lui-même observer que la marche des maladies était modifiée selon les saisons et les épidémies. Les observations qu’il a consignées dans ses ouvrages ne sont pas toujours conformes à ses axiômes généraux sur les jours critiques, et cela
seul prouverait qu'il y mettait des exceptions. IL
pensait d’ailleurs que les crises pouvaient avancer ou retarder d’un jour , avoir lieu, par exemple, le sixième , et même le huitième, qui est 20on-aécrétoire, au lieu du septième.
Galien et ses sectateurs furent pe imiter la
sage circonspection du père de la médecine : ils défigurèrent sa doctrine, en soutenant que certains jours étaient constamment heureux , d’autres toujours funestes ;.en sorte qu'aucune maladie ne pouvait se terminer défavorablement le septième jour,
TERMINAISON DES MALADIES: 413 ni heureusement le sixième. Galien appelle à ce sujet, en témoignage, les dieux immortels, qui connaissent, dit-il, la vérité de ses paroles !
Autant il est aisé de détruire les assertions exclusives de Galien , autant il serait difficile de combattre la doctrine sage et réservée d’Hippocrate. S'il est un certain nombre d’affections qui peuvent se terminer indifféremment à toute époque , il en est beaucoup d’autres qui cessent régulièrement dans un temps déterminé, qui ont, comme on l’a dit, une sorte de maturité comparable à celle des végétaux : la variole et le typhus en particulier sont dans ce cas. Sur les quarante-huit fièvres graves dont Forestus a donné l'observation, trente
* ont été jugées aux Jours critiques , huit aux jours indicateurs , dix seulement aux jours vides ou intercalaires: En rassemblant toutes les observations qui se trouvent disséminées dans les écrits d’'Aippocrate, Dehaen a constaté que sur cent soixantecinq maladies aiguës, il s'est présenté cent seize crises complètes ou incomplètes aux jours critiques ou indicateurs, et soixante-dix-sept seulement aux autres Jours. Les crises favorables ont plus
fréquemment eu lieu aux jours critiques ou indicateurs , Les crises funestes aux jours intercalaires ou vides (1).
Cette influence des jours critiques n'est pas marquée seulement dans les maladies internes ; 1l paraîtrait , d’après les observations de Testa, qu’elle
(1) Denarx , Prælect. in Bognnaave. Inst. Path.,tom.3t, ‘pag. 276.
414 TERMINAISON DES MALADIES. | s'étend jusqu'à un certain point aux affectionschirur | gicales. Suivant cet auteur, c'est ordinairement le | quatrième, le septième, le onzième , le quatorzième | ou le vingtième jour qu’il s’opère dans les plaies de | grands changemens , que la rupture des abcès a | lieu , que surviennent les évacuations favorables, les accidens , les convulsions en particulier, éte. Les. antagonistes de la doctrine des jours criti= ques ont prétendu que ce n’était pas l'observation. qui avait conduit Aippocrate à la fonder; que ce. médecin avait été entraîné par sa prévention en faveur du système des nombres de Pythagore. Celse en particulier adresse indirectement ce reproche | à Aippocrate , lorsqu'il accuse Les anciens médez- \ cins d'avoir rapporté à la puissance des nombres les | périodes des maladies et les jours critiques. Quand | on réfléchit à la circonspection avec laquelle Æip= pocrate s'est exprimé sur l'influence des jours critiques , il est difficile de concilier, avec cette prévention dont on parle, un langage aussi réservé. Si l’on compare ensuite la doctrine des nombres de Pythagore et celle des jours critiques d’Z. ippocrate, on se convaincra davantage encore que ce dernier est loin d’être aveuglé par le pythagorisme. La lecture attentive des écrits d'Æippocrate ne permet pas de croire qu’il ait attaché aux nombres.en général ; ‘et aux nombres impairs en particulier , autant d'importance qu’on l'a dit généralement. La doc= trine des jours critiques , telle qu'elle est présentée | dans ses véritables ouvrages, est si différente de ce qu'elle est dans les livres qu'on lui a faussement attribués, qu’elle concourt, avec toutes les
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autres preuves, à démontrer combien est fondée la distinction qu'on en a faite.
Nous n’irons pas toutefois jusqu’à prétendre que les recherches d’ Hippocrate sur les jours critiques soient entièrement étrangères au système de Pythagoré; mais autre chose est que ce système ait fait supposer à ippocrate des jours critiques, autre chose est que ce médecin ait été conduit par ce système à les observer : or, s’il est démontré que la doctrine des nombres et celle des jours critiques, bien qu'ayant quelque analogie, diffèrent cependant sous beaucoup de sapports ; si, comme il serait facile de le prouver , elles se trouvent, à plusieurs égards , dans üne opposition complète , on ne peut point admettre que la doctrine des jours critiques ne soit que l'application du système de Pythagore à la marche des maladies, et l’on est obligé de conclure que c'est sur l'observation qu Aippocrate s’est appuyé pour fonder une doctrine dont le système des nombres a pu lui suggérer l’idée.
Quelques médecins, plus respectueux pour la doctrine d’Æippocrate que ceux qui l'avaient accusé de pythagorisme, ont prétendu que sa doc- trine des crises n’était applicable qu’au climat de la Grèce, et que ce serait à tort qu’on l’étendrait aux maladies du nôtre. Mais cette objection tombe d'elle-même, si l’on considère; 1°. qu'Æippocrate n'a pas seulement pratiqué en Grèce, qu'il a aussi exercé chez les Scythes ; 2°. que nous reconnaissons, dans les maladies qu'il a décrites, cellés qui se développent chaque jour sous nos yeux, et que
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nos observations journalières, loin d’infirmer Ïx plupart des préceptes qu’il nous a transmis, ne font qu’en mieux établir la vérité. |
La plupart des discussions qui ont eu lieu sur les jours critiques auraient été évitées peut-être si l'on se fût mieux entendu sur le point de la discussion , si chacun eût clairement exprimé jusqu'à quel point il voulait attaquer ou défendre cette Opi=. nion. Il n’est presque aucun de ses partisans qui ne fût convenu volontiers que les maladies ne se jugeaient pas, dans tous les cas sans exception , aux jours critiques ou indicateurs, et vraisem-— blablement aussi leurs antagonistes, du moins pour la plupart, auraient admis qu'il est certains jours où les changemens qui surviennent dans les maladies sont un peu plus fréquens; dès — lors la discussion n’eût plus roulé que sur la fréquence relative, et ce point, encore obscur aujourd’hui, aurait sans doute été éclairer.
Nous ferons remarquer, avant de terminer cet article, que la doctrine des phénomènes et celle | des jours critiques sont presqu’entièrement indé | pendantes , et que l’une d’elles pourrait être fausse sans que l’autre le fût.