CHAPITRE XVIIL
Des diverses Altérations que présentent les
organes après la mort. n, L | pis altérations nombreuses que la maladie apporte dans lastructure de nosorganesont particulièrement attiré l'attention des médecins modernes qui en ont
fait, en quelque sorte, une science distincte à laquelle
ils ont donné le nom d’anatomie pathologique , mais qu'il est plus naturel de considérer comme une simple branche de la pathologie. L'histoire desmaladies est nécessairement incomplète quand on en sépare Faltération des organes qui correspond à chacune d’elles , et l'étude de ces altérations n'offre presqu'aucun intérêt quand on veut l'isoler de l'histoire des maladies.
On a droit de s'étonner, avee Sénac (1), que, pendant long-temps, les médecins n'aient pas montré plus de zèle pour acquérir les lumières que leur offrait l'examen des cadavres ; mais ce qu'il y à de plus étonnant encore, c’estque, dans les temps. même où l'anatomie de l’homme sain a été cultivée avec le plus de succès , on se soit à peine occupé des
(1) Dereconditä Febr. Natur& , pag. 194 : « Mirum estsanë » eos qui de morbis scripserunt , non majori studio invesli- » gasse quid morte ipsû edoceamur.» ©
lésions que la maladie détermine dans les divers or ganes. Fallope, Vésale et Eustachi, qui firent faire de si grands pas à l'anatomie ; G. Harvey, qui découvrit la circulation du sang, précédérent d’environ un siècle les premiers médecins qui se livrèrent à l'étude de l'anatomie pathologique. L, exemple donné par Thomas Bartholin et Théophile Bonet n'a d'abord eu qu'un petit nombre d’imitateurs , tels que Morgagni, Lieutaud , le professeur Portal, et ce n'est que vers la fin du dernier siècle que cette branche de la pathologie a été généralement étudiée. Depuis cette époque, il n’est aucun médecim instruit qui ne saisisse toutes les occasions de constater , après la mort, l’espèce de lésion qui à produit ou accompagné les phénomènes qu’il a observés pendant la vie du malade ; et depuis ce temps aussi plusieurs ouvrages ou mémoires importans ont été publiés sur cette matière par des médecins distingués , et entr’autres, par MM. fetes Baillie, Laennec , etc.
La avantages attachés à l'étadé de Lane pathologique sont si généralement appréciés au— jourd’hui, qu'il serait superflu de lés énumérer. Quand on envisage la multitude d'erreurs que l'ouverture des corps a fait rectifier , les connaissances positives qu'elle a fournies sur le siége d’un grand nombre de maladies , l’importance dont elle sera toujours pour confirmer le diagnostic, on ne peut disconvenir que cette étude n’ait puissamment concouru et ne doive encore concourir aux progrès de l’art.
Celui qui veut rechercher et dbbréciér les lésions
produites par la maladie dans les organes, doit avant tout connaitre avec exactitude leur conformation et leur structure dans l’état de santé. L’étude de l'anatomie proprement dite doit donc précéder celle de l'anatomie pathologique (1).
IL faut aussi que celui qui se livre à ces recherches procède à l'ouverture des cadavres avec un ordre convenable ; afin de ne rien négliger d’essentiel, et plus encore pour éviter qué l'examen des parties d’abord découvertes ne nuise à celui des organes qui seront mis ensuite à nu.
Il est enfin , sinon indispensable, du moins très-
utile de connaître préalablement par des descrip=
tions bien faites, ou plutôt, pour les avoir déjà observées, les divers genres d’altérations propres
aux différens organes, et les noms par lesquels
on les désigne.
+ (x) Il serait à désirer que les variétés de forme, de couleur , de consistance , que les organes peuvent offrir dans l’état sh santé, fussent décrites avec plus d’exactitude qu’elles ne Vont été jusqu'ici, afin qu’on pât distinguer avec plus de pré-
jusq ) q 8 P l cision ce qui appartient à la maladie de ce qui n’est qu'une
D JT »,» i variété de l’état sain.
OUVERTURE DES CADAVRÉS. “ Bo 1 ARTICLE PREMIER.
. De la Manière d'ouvrir les cadavres.
On emploie à-peu-près comme synonymes les mots ouverture et autopsie (1) du cadavre, pour désigner , soit l’acte par lequel on met à découvert tous les organes afin d'en examiner la disposition, soit le rapport dans lequel on expose le résultat de ces recherches.
$ I. L’examen du cadavre doit toujours commencer par l'habitude extérieure : lembonpoint ou la maigreur doivent être indiqués avec exactitude ; mais sans prétendre mettre une précision mathématique dans une chose qui n’en est pas susceptible. Le gonflement général ou partiel, produit par l’épanchement d'air où de sérosité, doit être soigneusement constaté. Il est quelquefois nécessaire, surtout dans les cas qui doivent être portés à la connaissance des tribunaux, d'observer avec la plus grande attention l'attitude du cadavre, le rapport où il se trouve avec tous les objets qui Fentourent, l’état des vêtemens , etc. Les circonstances
les plus minutieuses en apparence peuvent apporter dans la discussion des faits des lumières utiles. On ne doit pas non plus négliger l’expression de la physionomie, qui est quelquefois celle de l’effroi , du désespoir , etc. Les plaies, les con-
(1) AvroŸix , l’action de voir soi-même ou de voir la chose même; de äuros, ipse , et de üntoux, je vois.
tusions, les ecchymoses , les excoriations, l'impression d'un lien sur quelque partie, les éruptions, les tumeurs, les ulcérations , la gangrène des tégumens, sont autant de circonstances dont on doit toujours tenir compte. |
$ IL Après avoir examiné avec l'attention convenable l’extérieur du cadavre , on procède à l'inspection des parties intérieures (1).
A. La plupart des médecins commencent par ouvrir la cavité dans laquelle ils soupçonnent quelque lésion. Cette méthode offrirait rarement des inconvéniens si, après avoir rencontré la lésion qu'on soupçonne, on poursuivait les recherches pour s'assurer qu’il n’en existe pas d’autres ; mais comme, au contraire, on néglige souvent ensuite l'examen des autres cavités, il serait peut-être avantageux qu'on s’accoutumât à ouvrir d’abord les | cavités où l’on ne soupçonne aucune lésion. |
Toutes choses égales d’ailleurs , on doit ouvrir l'abdomen avant i poitrine, et celle-ci avant la tête. En voici les motifs : en commençant par ouvrir le ventre, si quelque liquide est contenu dans cette cavité, il s’en écoule librement; on apprécie sa quantité et ses qualités diverses ; si un liquide est contenu dans la poitrine, il y reste en totalité, et l’abaissement plus ou moins
(1) Les instrumens nécessaires pour l'ouverture des cadavres sont les mêmes que l’on emploie pour les dissections; savoir : des scalpels, des ciseaux à pointe mousse , plusieurs stylets, une scie, une hachette, un marteau; un tube de verre est quelquefois utile pour reconnaître par l’insufflation le trajet de certains conduits fistuleux.
OUVERTURE DES CADAVRES. bo3 considérable du diaphragme, qu'il refoule vers le ventre , peut être distinctement reconnu. Lorsqu'au contraire on commence par ouvrir le thorax, il arrive presque toujours, à moins qu'on ne mette dans cette opération un soin très-grand , qu'on perce le diaphragme et qu'on établit une communication entre les cavités des plèvres et celle du péritoine : dès-lors, si quelque liquide remplit lune de ces cavités, il passe en partie dans l'autre, s’il yen a dans les deux, il se mêle, et dans l'un et l’autre cas il en résulte des erreurs ou tout au moins de l'incertitude dans les recherches que l’on fait. Lorsqu'on a ouvert l'abdomen, il est plus naturel d'étendre l’incision à la poitrine que d'ouvrir la tête pour revenir ensuite au thovax , d'autant plus qu'après avoir ouvert le crâne, il est quelquefois nécessaire de retourner le cadavre pour examiner la moelle épinière.
Voici de quelle manière on procède à l'ouverture des trois grandes cavités. Pour mettre à nu les vis— cères abdominaux, on fait d’abord une incision demi-circulaire, qui commence à l’un des hypochondres , descend jusqu’au pubis, en avoisinant le plus possible l’épine antérieure et supérieure de l'os des iles, remonte de même vers l’hypochondre opposé, et forme un vaste flambeau qui comprend toute la paroi antérieure de l'abdomen. Lorsque ce lambeau est renversé sur le thorax, on continue les deux incisions dans les tégumens de la poitrine jusqu'à la clavicule. L'incision doit être dirigée vers l'articulation de cét os avec le sternum ; lorsqu'on se sert pour ouvrir le thorax d’un scal-
bo4 OUVERTURE DES CADAVRES.
pel avec lequel on coupe les-cartilages des côtes; elle peut être dirigée beaucoup plus en dehors lorsqu'on divise les côtes elles-mêmes au moyen de la scie. Cet instrument est le seul qu’on-puisse employer dans quelques cas où les cartilages des côtes sont complètement ossifiés. Lorsqu'on a scié les côtés et la clavicule, après avoir incisé les tégumens qui les couvrent, ou lorsqu'on a di- . Visé les cartilages et désarticulé le sternum , on soulève ce dernier os, on le sépare du médiastin à l’aide du scalpel, et l’on achève de le renverser Vers la tête; après quoi on le détache entièrement avec le lambeau des parois abdominales, en coupant les tégumens du cou auxquels il adhère: Il est souvent nécessaire de luxer ou de rompre les côtes à leur extrémité postérieure , après avoir incisé les parties molles qui les unissent. — Pour ouvrir le crâne, on commence par fendre circulairement les tégumens de la tête, en passant à six lignes audessus des sourcils , et en dirigeant l'incision vers la bosse occipitale supérieure, ou un peu au-dessus. Cette incision doit comprendre toute l'épaisseur des tégumens, qu’on écarte ensuite avec soin du trajet de la scie avec laquelle on divise les parois osseuses, Dans tous les cas où l’on suppose quelque lésion au crâne, on doit toujours employer la scie pour l'ouvrir; dans les aütres. , on peut sans inconvénient employer le marteau tranchant ou la hachette; cet. instrument imprime , il est vrai , des secousses plus fortes au cerveau, mais 11 ne déchire ni la dure-mère ni la substance cérébrale, comme le fait presque toujours la scie ,
OUVERTURE DES CADAVRES. bob qui exige encore un temps plus considérable. Lorsqu'on a achevé de diviser avec la scie , ou de rompre circulairement avec la hachette, la voûte du crâne, on passe un instrument de fer, le marteau, par exemple, dans la partie la plus antérieure de la division ; on fait en sorte de l'agrandir par des ‘mouvemens obliques et par TACIAUR tractions ; on y introduit ensuite lesdoigts, et, à l’aide d’une forte secousse, on détache entiérement la voûte, et l'on découvre la dure-mère.
BF. Dans l’examen successif des parties ainsi mises à découvert, on porte d’abord son attention sur la Los rinatitii extérieure des viscères, sur leur couleur, leur forme, leur volume, leur consistance , leurs rapports, les adhérences accidentelles qui les unissent, les fluides qui sont accumulés dans les cavités ; on lg imprime dans ce but des mouvemens variés pour découvrir ceux qui sont situés profondément; on lesrenverse pour examiner leurs diverses faces; on incise les membranes qui les enveloppent, etc.
Après avoir observé avec une attention suflisante la conformation extérieure des viscères, on passe à l'exploration des lésions intérieures qu’ils peuvent offrir. La méthode n’est pas la même pour les organes creux et pour les autres. Les premiers, et particulièrement les organes digestifs et respiratoires , doivent être incisés, autant que possible, dans toute leur étendue; on examine les fluides qu'ils contiennent , on les recueille même , si quelque circonstance l'exige. Les organes pleins, tels que le foie, la rate, le cerveau, les reims,
doivent être divisés par tranches minces , par co= peaux (assulatim), selon l'expression de Morgagni ; on doit encore suivre les conduits qui existent dans ces viscères, examiner les membranes qui les tapissent, les fluides qui y sont contenus. Une dissection très-délicate est souvent nécessaire pour bien apprécier ces diverses lésions : on ne doit négliger aucun moyen de les bien connaître ; car une ouverture de cadavre mal faite est plus nuisible qu'utile. C’est surtout dans les lésions des nerfs, dans les tumeurs anévrysmales , dans les altérations
considérables de structure de certains viscères, dans … les inflammations chroniques des membranes sé- …
reuses avec adhérence de tous les viscères entr’eux,
qu'un examen minutieux est souvent indispen- .
sable.
il est aussi quelquefois utile d'injecter avec une matière colorée et coagulable, les vaisseaux et les conduits de quelques organes , lorsqu'on veut connaître avec exactitude leurs rapports nouveaux ;, icur diamètre, etc.