DE I^ETIOLOGIE
acres , ruLéfîans y qui portent leur action sur la peau et les membranes muqueuses avec lesquelles ils sont immédiatement en contact : tels sont les alimens , les boissons ^ peut-être les virus et certains miasmes , qui pénètrent clans l'économie par la voie des vaisseaux âbsorbans , et qui peuvent porter leur action morbifîque fort loin du lieu où ils ont été primitivement déposés : telles sont enfui les passions, les sensations , les actes intellectuels qui n'agissent que par l'intermède du système nerveux.
Nous n'étendrons pas plus loin ces réflexions sur la manière dont pénètrent dans récoixomie les causes morbifiques : nous allons exposer le mode d'action des trois ordres de causes que nous avons admis.
§ P". L'action des causes spécifiques est en général évidente j bien qu'elle ne soit pas toujours facile à expliquer, et que dans beaucoup de cas même elle soit entièrement inexplicable.
Lorsqu'un corps vulnérant pénètre dans quelque partie, fracture un os , intéresse un tendon ou une artère, nous jugeons que la force qui a divisé ces organes était supérieure à celle qui en soutenait le tissu; nous pouvons également nous rendre compte du désordre des mouvemens et de l'écoulement du sang qui résultent de cette lésion. La présence d'un corps étranger dans la trachée - artère ou dans la vessie produit encore des effets que nous expliquons, facilement , parce que son action est toutà-fait mécanique. Il en est de même de l'interception du cours des matières alimentaires produite par une cause physique. Nous comprenons de même
DE l'ÉTÎOLCXîIE. 10^
comment mie violente contraction des muscles peut déterminer la formation d'une hernie, la luxation d'un os , la fracture de la rotule , ou la rupture d'un tendon ; mais la plupart des causes que nous Tenons d'énumérer, en même temps qu elles ont une action mécanique sur les organes \ivans, produisent d'autres effets qui sont subordonnés aux lois de la vie. Ainsi les parties qui ont été divisées ou déplacées deviennent rouges, chaudes, douloureuses et tuméfiées; une exhalation nouvelle s'y , établit, etc. Ces phénomènes n'ont rien qui nous étonne, parce que nous sommes accoutumés à les observer. Cependant si nous voulons les approfondir ^t chr^ cher à connaître la cause intime qui les produit, nous sommes obligés de convenir de notre ignorance , à moins que nous ne voulions la remplacer par des erreurs ou la voiler sous un langage qui nous en impose à nous-méme. On doit^ malgré les progrcs de la chimie moderne, en dire autant de l'action des gaz qui produisent l'asphyxie. Nous savons que les uns déterminent peu à peu, les autres tout-àcoup, la suspension des phénomènes de la vie; mais nous ignorons , au moins en grande partie , comment ils causent cet effet. L'action des poisons sur l'économie est également démontrée , mais tout aussi inexplicable. Comment le poison narcotique produit-il une sorte de coma ; le poison acre , f inflammation de l'estomac et des intestins; le poison septique^ la gangrène de diverses parties.'^ Voilà autant de questions qu'il est impossible de résoudre. Les effets du feu et des caustiques semblent être plus faciles à concevoir , parce qu'ils sont en partie
io4 I5E l'étiologie.
les mêmes sur tous les corps oi ganise's ; mais leur
action intime est également au - dessus de notre
pénétration.
La manière d'agir des principes contagieux est au moins aussi obscure. Nous connaissons jusqu'à un certain point les autres agens dont nous venons de parier : nous pouvons apprécier les propriétés physiques et cliimiques des gaz non-res pi râbles et délétères y des caustiques, des poisons. 11 n'en est pas de même des principes contagieux , puisqu'ils échappent à nos sens , et que ce n'est qu'à l'aide du raisonnement que nous en admettons l'existence. Beaucoup d'auteurs ont comparé le développement des maladies contagieuses à celui des végétaux, et assira.ilé les principes contagieux aux semences végétales. Si l'on se rappelle ce qui a été dît précédemment sur la contagion, on pourra facilement entrevoir les principaux points d'analogie qu'ils ont entre eux; mais la ressemblance est loin d'être complète. Les végétaux et les semences qui les produisent sont des êtres dont l'existence est manifeste et ne peut être révoquée en doute. Celle des prinpes contagieux , au contraire , est assez obscure pour ne devoir être admise qu'avec restriction ; et les maladies qu'ils produisent ne sont autre chose que des modifications dans les fonctions ou dans les organes, dont on ne peut concevoir ni admettre l'existence isolée.
L'action des principes contagieux présente encore de l'obscurité sous plusieurs autres rapports : agissent-ils directement sur les nerfs de la partie avec laquelle ils sont mis en contact , ou sont-ils portés
DE l'ÉtîOLOGIE. ' Î05
par Fabsorption dans le reste de l'économie? Ces deux opinions ont ëtë appuyées par des argiimens assez plausibles.
L'efficacité de la cautérisation faite quinze à vingt jours après la morsure d'un animal enragé porte à croire que le virus n'a point été absorbé et qu'il a seulement agi d'une manière spécifique sur les parties divisées , et spécialement sur les nerfs. Mais d'un autre côté, la douleur, le gonflement et la rougeur qui surviennent dans le trajet des vaisseaux et des glandes lymphatiques après l'inoculation de certains virus rend l'absorption très - probable , malgré l'opinion de quelques auteurs qui ont attribué ces phénomènes à la sympathie. Si l'on admet avec le plus grand nombre l'absorption , cjuelle est , si ces virus sont volatils , la surface qui les absorbe? Est-ce la peau? est-ce la membrane muqueuse des bronches, où ils sont portés avec l'air ? est - ce celle du canal digestif, où ils parviennent mêlés aux alimens ou à la salive? Quelques auteurs ont. pensé que les principes contagieux ne pouvaient pas agir sur la membrane de l'estomac , parce que toutes les substances qui sont portées dans ce viscère y sont digérées et par conséquent altérées. Cette opinion est assez ingénieuse; mais si Ton se rappelle qu'on a inoculé la variole , en mêlant quelques croûtes desséchées aux alimens ou aux boissons, on conviendra que cette prétendue décomposition des virus par l'action de l'estomac ou par le suc gastrique, est encore fort douteuse. D'autres ont prétendu que les principes contagieux ne pouvaient être absorbés que par les organes sur
io6 DE l'étiologie.
lesquels leurs symptômes se manifestent ; qu'ainsi îa Tariole , la scarlatine , étaient contractées par la peau, la syphilis par les membranes muqueuses, etc. Mais c'est là une simple assertion , contre laquelle s'élève un trop grand nombre de faits pour qu'il soit nécessaire de la discuter. Dans l'état actuel de nos connaissances, il est plus rationnel d'admettre que les agens de la contagion peuvent être absorbés par toutes les surfaces avec lesquelles ils sont en rappoi't , et qu'une fois introduits dans l'économie ils portent leur action sur l'organe qui semble être affecté à chacun d'eux.
Avant de terminer ces considérations sur la manière d'agir des causes spécifiques , nous ferons remarquer que , parmi les affections produites par ce genre de causes, il en est quelques-unes qui doivent, dans tous les cas, leur développement à une seule cause spécifique : telles sont la syphilis , la variole , la peste, qui , au moins dans notre climat , sont dues exclusivement à l'action du principe contagieux. D'autres affections peuvent être produites par des causes spécifiques très-variées. L'asphyxie , par exemple , est tantôt le résultat de la privation d'air ^ comme cela a lieu dans la suspension, dans la submersion , dans certaines angines ; tantôt elle est due à l'introduction de gaz non respiiables ou délétères, etc. L'inflammation de l'estomac peut être déterminée par le contact d'un corps très- <:haud , par un acide ou ini alcali concentré , par des poisons végétaux , par Faction d'un corps vulnérant, etc. Chacune de ces causes, qui produisent l'asphyxie ou la gastrite , n'est pas moins cause
DE l'ÉtIOLOGIE. 10'
spécifique de ces maladies , par cela qu elle les détermine conatamment.
§ II. La plupart des maladies, et surtout des maladies internes , se développent sans causes évidentes ou spécifiques, sous l'influence de certaines conditions , dont l'action est plus ou moins difficile à apprécier^ comme Test celle de toutes les causes prédisposantes.
L'influence des causes prédisposantes , dans le développement des maladies, est souvent obscure, par cela même que ces causes ont agi pendant long-temps sans produire de dérangement notable dans l'exercice des fonctions. Leur action, néanmoins ne saurait être révoquée en doute lorsqu'on réunit une grande masse de faits et qu'on en déduit des conclusions générales. Si, par exemple, on rassemble toutes les observations relatives à telle ou telle affection, et qu'on reconnaisse dans tous les cas particuliers, ou du moins dans le plus grand nombre, que la maladie s'est manifestée dans telle saison, sous tel climat, à telle élévation du sol, à tel âge, dans tel tempérament, on ne pourra refuser d'admettre que ces circonstances forment autant de conditions favorables ou même nécessaires à la production de cette maladie. A la vérité, quand on descend des conclusions générales aux applications particulières , l'action des causes prédisposantes devient plus obscure; ainsi , de ce que telle maladie attaque plus géne'ralement les enfans que les adultes , le tempérament lymphatique que les autres , il ne s'ensuit point rigoureusement que toutes les fois que la maladie se développe à cet âge
io8 DE l'étiologîe.
et dans ce tempérament, ces deux conditions aient concouru à la produire ; mais il n'en est pas moins démontre, en général, que le tempérament lymphatique et l'enfance sont des conditions favorables au développement de cette affection.
Bien que difficile à constater, l'action des causes prédisposantes est quelquefois susceptible d'être expliquée d'une manière assez satisfaisante. Le développement de certaines maladies par l'usage de vêtemens trop serrés, comme le trouble des digestions , l'avortement , par l'emploi de corsets trop étroits, est facile à concevoir. On peut également rendre compte de la disposition pléthorique qui succède a l'usage d'alimens succulens , et de la disposition opposée produite par l'abstinence ou par un mauvais régime. On explique aussi l'influence débilitante des évacuations excessives et la diathèse inflammatoire qui succède à la suppression d'évacuations habituelles. On conçoit de même l'effet d'un repos habituel , ou de fatigues excessives sur la santé. Le développement des maladies nerveuses, chez les personnes qui ont des inquiétudes ou des chagrins prolongés, chez celles qui se livrent exclusivement au travail du cabinet, se lie assez naturellem.ent aux causes qui produisent ces affections. L'influence de l'air et de l'habitation sur la production des maladies est généralement plus obscure; celle des âges , des tempéramens , l'est davantage encore.
Les causes prédisposantes n'ont pas toutes une influence égale dans la production des maladies; par exemple, l'usage d'alimens succulens^ devins
DE l'ÉTIOLOGIE, ÎOO
gëiiéreiix, une diminution sensible dans l'exercice accoutume', dans les évacuations ordinaires, sont autant de causes qui agissent avec plus ou moins d'énergie pour amener la pléthore ; chacune de ces causes, portée à un certain degré, aurait pu produire Teffet auquel toutes ont concouru. L'âge, au contraire, le sexe^ sont plutôt des conditions qui ne s'opposent point au développement de telle ou telle maladie , que des circonstances qui concourent activement à la produire.
Il ne faut pas confondre les causes prédisposantes a\ec les prédispositiojis : celles-ci sont l'effet des premières, mais elles n'en sont pas l'effet constant. Les mêmes causes prédisposantes n'agissent point d'une manière uniforme chez tous les individus, et l'on ne saurait mesurer avec exactitude la prédisposition à la maladie d'après l'énergie absolue des causes qui l'ont préparée. Chez telle persono® une cause prédisposante légère déterminera une prédisposition très-forte ; chez telle autre , au contraire, plusieurs causes prédisposantes, beaucoup plus énergiques, agiront pendant un temps plus long sans produire un effet aussi marqué , ou même sans en produire aucun. Dans un assez grand nombre de cas , on est forcé de reconnaître une prédisposition très-prononcée à telle ou telle maladie , chez des sujets qui n'ont été exposés à aucune des causes regardées comme propres à la développer.
Toutes les fois qu'une maladie se montre sans cause évidente, et c'est ce qui a lieu dans la plupart des cas qui sont du ressort de la pathologie interne; on est obligé , pour en concevoir la produc-
IIO DE l'ÉTIOLOGIE.
tion, de recourir à une prédisposition inconnue ^ qui elle - même semble devoir consister en une modification spéciale , soit de toute l'économie, soit d'une ou plusieurs des parties qui la constituent.
L'observation a fait connaître que chez un certain nombre d'individus, un organe est beaucoup plus fréquemment affecté que les autres , ou même est le siège exclusif de presque toutes les m.aladies qui se montrent pendant le cours de la vie : chez Fun , c'est le poumon ; chez l'autre, c'est l'estomac ou les intestins ; chez un troisième , c'est le cerveau qui , suivant l'expression vulgaire , est l'organe faible, c'est-à-dire, le plus disposé à recevoir l'action des causes morbifiques. Les partisans de la doctrine de l'irritation ont proposé de désigner, par le mot diathèse (i), cette disposition d'un organe à être affecté de maladies quelconques, et ils ont admis ainsi des diathèses pulmonaire , gastrique, cérébrale, utérine, etc.; mais, dans les écrits de la plupart des médecins et dans le langage usuel de la science^ ce mot a une acception différente. La diathèse est une disposition en vertu de laquelle plusieurs organes ou plusieurs points de l'économie sont à la fois ou successivement le siège d'affections identiques dans leur nature, lors même qu'elles se présentent sous des apparences diverses. On doit , en conséquence , admettre autant de diathèses qu'il y a de maladies susceptibles de se montrer dans plusieurs parties à la fois ou successivement, sous l'influence d'une cause commune : cette
(i) AtâQco-i;, disposilioii.
DE l'ÉTIOLOGIE. I I I
dernière condition est de rigueur. En effet; si plusieurs phlegmasies, une péritonite, par exemple, une pneumonie et une ophthalmie se montrent simultanément chez un même sujet, et si chacune d'elles est produite par une cause extérieure manifeste, il n'y a point là de diathèse; mais si les mêmes affections viennent à se développer sans causes évidentes, on dit alors qu'elles sont dues à une disposition commune , à une diathèse qu'on nomme m- Jlammaioire. — On a admis de même des diathèses rhumatismale , goutteuse , tuberculeuse , cancéreuse, gangreneuse, dartreuse, scorbutique, syphilitique; on doit y joindre les diathèses hémorrhagique, mélanée , ulcéreuse, granuleuse. Quelques auteurs ont encore admis des diathèses purulente , hydropique , nerveuse et même bilieuse ou muqueuse. Ces deux dernières ne sauraient être reconnues: elles n'offrent rien que de vague.
Il existe, chez un petit nombre d'individus, une disposition particulière qui détermine , soit dans l'exercice de quelqu'une de leurs fonctions , soit dans l'impression produite sur eux par les agens extérieurs, des phénomènes tout -à- fait différens de ceux qui ont lieu chez la plupart des autres hommes , dans des circonstances semblables : telles sont les syncopes qui résultent de la vue de certains objets, de la position à genoux gardée pendant quelque temps ; telle est l'éruption ortiée qui se développe chez quelques personnes toutes les fois qu elles mangent une espèce j>articulière d'alimens, comme les fraises , les coquillages. Il en est d'iiutres chez lesquelles l'exposition à l'air extérieiu' dans les
ï I 2 DE l'kTIOLOGIÊ.
saisons froides produit constamment le même efTet^ Le professeur Bourdier a vu, à FHôtel-Dieu de Paris, un homme de quarante ans chez qui , plusieurs fois, l'introduction de sondes élastiques dans Turètre donna immédiatement lieu au développement d'une fièvre intermittente (i). On est forcé d'admettre dans tous ces cas une prédisposition particulière en vertu de laquelle une cause aussi légère produit constamment un effet aussi remarquable. Cette prédisposition est une idiosjncrasie morbifîque.
Les causes prédisposantes générales et individuelles peuvent agir concurremment dans la production des maladies ; elles peuvent agir aussi d'une manière isolée. Leur énergie est d'autant plus grande qu'elles se prêtent mutuellement appui , c'est-à-dire qu'elles tendent à imprimer à l'économie une même modification.
Comme les prédispositions individuelles d'une grande réunion d'hommes ne sauraient être en harmonie avec les prédispositions générales , il en résulte que presque jamais une maladie n'attaque simultanément tous les habitans d'un même lieu , à m.oins qu'elle ne soit due à un principe contagieux , c'est-à-dire, à une cause spécifique qui agit presque indépendamment des causes prédisposantes. Une affection qui se développe miiquement sous l'influence de ces dernières n'attaque presque jamais plus du tiers ou du quart des habitans , le plus souvent elle n'en frappe qu'un dixième, un
(i) Thèses de la Facullé de Médecine de Paris, année 1809 . u**. 1-.
DE L ETIOLOGIE. î 1 5
Tingtième, ou même une proportion beaucoup plus petite. Il est quelquefois possible de constater que les individus atteints par la maladie régnante sont précisément ceux en qui les causes prédisposantes individuelles ont rendu plus active l'influence des causes prédisposantes générales. Loi^que , par exemple , les fièvres bilieuses sont très-communes, les personnes d'un tempérament bilieux, celles qui font un usage exclusif de substances animales, etc., sont plus généralement frappées par la maladie , tandis que celles qui sont douées d'un tempérament sanguin ou lymphatique éprouvent moins fortement l'impression des causes prédisposantes générales, et trouvent, dans leur constitution même^ une sorte de résistance à en être affectées. Aussi , toutes choses égales d'ailleurs , les unes sont-elles plus rarement et plus légèrement atteintes , tandis que les autres sont attaquées plus généralement et avec plus de violence et de promptitude. Toutefois cette règle présente des exceptions nombreuses :
1°. Les causes prédisposantes individuelles suffisent seules pour produire le plus grand nombre des maladies. En effet, il n'est aucune affection qui ne se développe çà et là chez quelques individus isolés , indépendamment des causes prédisposantes générales. L'angine, la pneumonie, par exemple^ bien qu'elles soient plus fréquentes dans quelques saisons, peuvent néanmoins se montrer dans toutes , par le seul effet des causes prédisposantes individuelles. Souvent même, dans le temps où l'on volt régner; par l'effet des causes générales, des mala-
î iz{. DE L^ÊTIOLOGIE.
aies de tel ou tel genre , les causes prédisj30Santes individuelles produisent des affections d'un genre tout opposé. C'est ainsi que des maladies inilamniatoii es peuvent se développer chez quelques personnes , dans les lieux oii les hydropisies et le scorbut sont endémiques.
2"". D'un autre côté, les causes prédisposantes générales, lorsqu'elles ont une grande activité, peuvent agir sans le concours des causes prédisposantes individuelles , et même malgré la résistance qu'elles opposent. C'est ainsi que dans les calamités publiques , pendant les disettes , les sièges , etc. , les maladies qui se développent frappent presqu'indistinctement toutes les classes de la société , tous les tempéramens, tous les âges, etc., comme on l'a observé dans plusieurs épidémies, dans celles de Modène (i) et de Naples en particulier (2).
Ainsi , selon leur degré relatif d'énergie , les causes prédisposantes générales peuvent neutraliser l'effet des causes individuelles , et déterminer des maladies tout-a-fait opposées a ces dernières , et les causes particulières produire le m.éme effet à l'égard des causes générales.
Avant de terminer ce qui concerne les causes prédisposantes, nous ferons remarquer que, s'il est un certain nombre de conditions qui disposent à la maladie, il en est aussi plusieurs qui tendent à en préserver. Sans parler ici de cette puissance inconnue qu'on nommeforce vitale^ et qui , comme
(i) RamazzinI; 1690 — 93.
(2) Saiicone ;, 1764.
DE l'ÉTIOLOGTE. fl5
on Fa dit , paraît lutter sans cesse avec les agen^ de destruction qui nous entourent, il est des conditions qui nous mettent à l'abri de certaines affections ; telle est, en particulier, l'habitude. Elle ôte en partie aux allmens les plus indigestes ce qu'ils ont de nuisible ; elle détruit, comme on sait, l'énergie pernicieuse des poisons les plus subtils : les Turcs font impunément usage de l'opium, et Mitliridate, au rapport des historiens , ne connaissait plus de poisons. Il ne faudrait pas croire, néanmoins, que l'usage habituel de substances délétères n'eût aucun effet nuisible sur l'économie; l'habitude ne met pas entièrement à l'abri de leur action : seulement elle la change et l'affaiblit beaucoup.
L'influence présérvative de l'habitude paraît également émousser la force de quelques principes contagieux. Dans les lieux oîi la fièvre jaune est endémique, les habitans n'en sont point atteints, à la Havane, à Vera-Cruz, par exemple. Les Turcs qui habitent Constantinpple semblent être familiarisés avec le principe de la peste, qui se montre presque continuellement dans quelques parties de cette ville, comme ils le sont ave€ l'opium par l'usage journalier qu'ils en font. Il esc également permis de croire que, si les médecins des hôpitaux ne sont pas plus fréquemment victimes du typhus, dans les grandes épidémies , c'est qu'ils sont déjà accoutumés à l'action du principe contagieux, avant qu'il ait acquis toute sa force.
La puissance de l'habitude s'étend plus loin encore^ quand elle ôle aux agens chimiques euxmêmes une partie de leur influence sur les tissus
Il6 DE L^ÉTIOLOGIE.
vivans. On voit des hommes manier impunément des corps dont la température est très-éievëe , des charbons enflammés, par exemple, ou des barres de fer dont l'extréra-ité opposée est incandescente ; on en a vu d'autres qui s'étaient accoutumés à avaler des liquides bouillans sans en être sensiblement incommodés , etc.
Il est à peine nécessaire d'ajouter que l'âge, le sexe, le tempérament, sont autant de conditions qui peuvent aussi être considérées comme propres à préserver de telle ou telle affection. On n'a jamais observé de cancer ou d'anévrysme primitif dans l'enfance; on ne cite qu'un seul exemple de croup dans la vieillesse.
Nous avons vu précédemment qu'il est quelques maladies contagieuses qui n'attaquent qu'une fois la même personne ; celles qui en ont été atteintes en sont, par conséquent, à l'abri. Un phénomène bien extraordinaire , quoique très-connu , est la propriété réciproquem.ent préservative de la variole à l'égard de la vaccine, et de la vaccine à l'égard de la variole. Ce fait , unique dans l'histoire des maladies contagieuses, conduit naturellement à soupçonner quelque chose d'identique dans l'origine de ces deux affections.
Enfin , il est une heureuse disposition , inconnue dans sa nature , mais appréciable dans ses effets , qui m.et à l'abri de telle ou telle mialadie. On voit des individus qui ne sont point aptes à recevoir la contagion de la variole ou de la vaccine. On en voit d'autres s'exposer impunément, chaque jour, a contracter la syphilis. Dans toutes les épidémies de
DE L ETIOIOGIE. I T J
typliiis , de fièvre jaune, il est quelques personnes qui bravent la contagion et n'en sont point atteintes. Dans la peste de Marseille , le vénérable Belzunce , patriarche de cette ville, ne contracta point la maladie , quoiqu'il fût presque continuellement au milieu des pestiférés, leur prodiguant toute espèce de secours. Dans la peste noire qui, en i547j, lavagea le midi de la France, on observa un autre fait non moins remarquable : de trente-cinq religieux qui habitaient la chartreuse de Mont-Rieiix, vni seul échappa à la contagion : c'était le frère du célèbre Pétrarque , le moine Gérard , qui soigna tous ses frères, et les ensevelit après leur mort.
§ III. Nous avons considéré la manière d'agir des causes spécifiques et prédisposantes dans le développement des maladies : il nous reste à dire quel» que chose sur l'action des causes occasion elles. Cellesci n'ont pas , à beaucoup près, la même influence ; elles ne peuvent agir qu'autant qu'il y a prédisposition. Aussi observe-t-on que , sur dix personnes , par exemple, qui feront un excès de table, qui s'exposeront au froid, etc., il y en aura tout au plus une ou deux dont la santé sera troublée , et quelquefois sur un nombre plus grand, il n'y en aura aucune. Outre cela, ces causes n'ont point d'influence sur l'espèce d'affection qui se développe; la même cause occasionelle peut, comme nous l'avons vu, provoquer toute espèce de maladie, et la même maladie peut indifféremment être le résultat de toute cause occasionelle. Celle-ci n'est en quelque sorte qu'une secousse imprimée à l'économie ; elle n'a aucun résultat chez l'homme qui
Il8 DE l'ÉTIOLOGIE,
est driiis un ëtat de santé stable ; elle peut développer , chez les autres, toute espèce d'affection.
Telle est la manière d'agir de chacun des genres de causes niorbificjues. Il est un certain nombre de maladies à la production desquelles concourent évidemment des causes de ces trois genres; il en est d'autres ou la maladie est produite exclusivement par une cause spécifique , ou par une ou plusieurs causes prédisposantes. L'asphyxie est toujours due à des causes spécifiques ; le typhus exige , dans la plupart des cas, le concours de quelque cause prédisposante ; et quelquefois une cause occasionelle , comme la terreur ou un excès de régime en provoque l'invasion : la pléthore et les fièvres inflammatoires sont presque toujours produites exclusivement par des causes prédisposantes : aucune affection n'est due uniquement à une cause occasionelle.
Il n'est pas toujours possible de remonter, dans les cas particuliers, à !a connaissance des causes. Lorsque la m.aladie est due à des causes spécifiques , il est communém.ent facile de les apprécier ; mais lés causes prédisposantes , qui sont presque toujours obscures , échappent fréquemment à la sagacité du médecin . A la vérité , dans quelques cas , l'espèce de maladie qui se développe peut faire soupçonner les causes qui l'ont produite et guider dans leur recherche; mais dans beaucoup d'autres, les causes qui ont préparé le développement restent incertaines ou m.ême inconnues. Quant aux causes occasionelles , comme elles précèdent immédiatement la maladie ^ elles attirent davantage l'at^
DE l'étîologïe. r 19
tentlon flu malade, qui xie manque guère d'en iiistruire le médecin ; mais leur connaissance est en ge'néral peu importante , et beaucoup de maladies débutent d'ailleurs sans causes occasiopelles.
ARTICLE V
De la Distinction des Maladies, relativement aux causes qui les produisent.
Les maladies qui se montrent dans des conditions semblables, ou qui offrent entr'elles quelque point de contact sous le rapport de leurs causes , ont été réunies et ont donné lieu à quelques rapprocheraiens cjui ne sont pas sans intérêt : les principaux groupes auxquels cette division étiologique a donné lieu sont ceux des maladies innées et acquises , des maladies sporadiques , endémiques et épidémiques.
On entend par maladies innées ou congénitales (morbi cognati ^ co/zg-ezz///) celles que l'enfant apporte en naissant. Les maladies innées ne sont pas toutes héréditaires ; de même que les maladies héréditaires ne se montrent pas toutes au moment de la naissance. Celles-ci ont existé ou existent encore chez les parens , et cette circonstance ne se trouve pas nécessairement dans les autres. Toutefois la même affection peut être héréditaire et innée.
On comprend , sous le nom de maladies acquises (^morbi acquisiti ^ adventitii) , celles qui ne commencent qu'après la naissance et qui ne dépendent point d'une disposition héréditaire. Toutes les maladies peuvent appartenir à cette série ; à l'exception des vices de conformation.
ÎSO DE L KTIOÏ.OGIE.
On nomme sporadiques (morbi sporadici) (i) les maladies qui n'attaquent qu'un seul individu à la fois , ou quelques nidividus isolement. Elles sont dues particulièrement à l'action des causes prédisposantes ; car on ne donne point cette ëpithète aux affections produites par des causes spécifiques. On ne dit point d'une plaie, d'une frac-* ture , de l'asphyxie , qu'elles sont sporadiques : ce mot ne s'applique qu'aux maladies dont le développement parait spontané. Les maladies sporadiques sont les plus fréquentes de toutes ; elles paraissent dans toutes les saisons , à tous les âges , sous tous les climats , par l'effet des causes individuelles.
Les maladies qui attaquent beaucoup d'individus a la fois ont été désignées sous le titre de maladies pandémiques ( morbi populares ) ; on les a subdivisées en plusieurs séries , relativement à quelques- Tines des cii^constances qui accompagnent leur développement. On a donné le nom di annuelles (morbi cinnidy anniversarii) à celles qui reparaissent chaque année vers le même temps; de stationnaires (morbi stationnarii) à celles qui se montrent sans interruption pendant plusieurs saisons , pendant une ou plusieurs années ; à' intercurrentes ( morbi intercurrentes) à celles qui surviennent dans différens temps de l'année , et qui sont seulement modifiées par les maladies régnantes. Ces dénominations sont aujourd'hui généralement abandonnées , et l'on n'admet plus que deux ordres de maladies populai-
(î) 27T£tpw^ je disperse ; |e sème çà el là,
DE l'ÉtIOLOGIE. Ï2\
res , les maladies endémiques et les maladies ëpidëmiqiies.
On appelle endémiques (i) (morbi endemici)le^ affections produites par un concours de causes qui agissent continuellement ou përiodicjuement dans^ certains lieux , de sorte que les maladies qui en résultent s'y montrent sans interruption , ou du moins y reparaissent à des époques fixes , en frappant , dans tous les cas , une plus ou moins grande proportion des habitans : tels sont le goitre et le crétinisme dans les gorges du Valais , les fièvres intermittentes dans la plupart des endroits marécageux.
Les maladies épidémiques (2) (^morbi epidemici) , qui, comme les précédentes , attaquent à la fois un grand nombre d'individus, ou deviennent beaucoup plus fréquentes qu'elles ne le sont communément, n'ont qu'une durée limitée, et ne reparaissent point à des intervalles réguliers. Les causes qui produisent les maladies épidémiques ont été de tout temps l'objet des recherches des médecins observateurs. Presque tous se sont accordés à reconnaître que la plupart des épidémies ne dépendent pas seulement des circonstances dans lesquelles se trouvent actuellement les habitans du lieu où elles régnent ; que leur apparition est, en quelque sorte, préparée par une succession de causes qui ont agi pendant un temps plus ou moins long, et ont produit une prédisposition que les causes actuelles
(i) Ev , dans 5 el oy,fJioç, pefjple.
(2) Ètti, sur; d.r.uo; ^ peuple.