FIÈVRE INTERMITTENTE PERNICIEUSE
1465. Bibliographie. — (1444 et 1453.) — Alirert. Traité des fièvres pernicieuses. Paris, 1809, in-8°.
BODYER (médecin à Marennes). Etude sur la thérapeutique des fièvres intermittentes pernicieuses. (Dans Gaz. méd. , année 1841, n° 48).
Gillette. Fièvre pernicieuse apoplectique au type quarte. (Dans le Journ. de méd. de MM. Fouquier, Trousseau, Beau, etc., mars 1843). — Observation très intéressante et par la nature du fait même, et par le nom de l'observateur.
BRICHETEAU. — Observations de fièvres intermittentes pernicieuses chez les vieillards. ( Dans les Archives, juin 1847). — Article où cet éminent praticien appelle notre attention sur les cas de celte sorte, plus communs à Paris, assure-t-il , que la plupart des médecins ne l'imaginent , et cependant si import ans à reconnaître. Selon lui, c'est à un tel accident, malheureusement méconnu, que venaient de succomber Lisfranc, le célèbre chirurgien, et le marquis d'Aligre, le célèbre millionnaire.
1466. Aperçu nosologique. — A. Sous la dénomination générique de Fièvre intermittente pernicieuse , nous comprenons, d'accord avec les différens auteurs, les cas dans lesquels les accès revêtent une forme extrêmement grave, au point de mettre la vie en péril. — Pinel, qui, comme on sait déjà, avait éparpillé si peu rationnellement les fièvres intermittentes dans les divers cadres de sa pyrétologie, rapportait les pernicieuses à son ordre des fièvres ataxiques (66.).
B. Les différentes espèces de fièvres intermittentes pernicieuses peuvent se réduire à trois formes principales que voici :
«. Quelquefois, l'un des stades de l'accès pousse à l'extrême le caractère même qui lui est propre, c'est-à-dire le froid, la chaleur ou la sueur, de telle sorte que, par cela seul, la vie soit mise en danger. Ainsi, clans le stade de froid, lo malade a le corps glacé comme un cadavre;
dans le slade de chaleur, il se sent pour ainsi dire consumé par un feu dévorant; dans le stade de sueur, il semble fondre en eau, au point de tomber tout à coup dans un épuisement mortel. De là , trois espèces :
1° La Pernicieuse al gide, dont, soit dit par parenthèse , un exemple fort remarquable, et heureusement terminé par la guérison , se trouve consigné dans la Médecine clinique de Pinel (p. 153).
2° La Pernicieuse ardente.
3° La Pernicieuse diaphorétique (Torti).
6. Quelquefois, l'accès, avec les trois stades qui n'ont rien d'excessif dans leurs caractères essentiels , se montre pourtant terrible et menaçant, mais par l'intervention de quelque symptôme insolite, de quelque accident extraordinaire, comme le coma, — le vertige ténébreux, — la paralysie, — les convulsions, — un atroce mal de tête, — la dyspnée suffocante,— des syncopes plus ou moins répétées, — l'enlérorrhée(981.), la dyssenterie , — un vrai et complet choléra (983.), — un flux bilieux (992.) , — une énorme hémorragie soit par le nez, soit par le poumon, l'utérus, etc., — l'hyperémie pulmonaire poussée au point de produire, mais durant l'accès seulement , les apparences d'une pneumonie , — le développement de pétéchies et d'ecchymoses spontanées comme scorbutiques , — une gangrène faisant de nouveaux progrès à chaque accès, — etc. , etc. — Et, de là, combien n'a-t-on pas d'espèces à distinguer en nosographie ! C'est à savoir :
1° La Pernicieuse comateuse.
2° La Pernicieuse vertigineuse.
3° La Pernicieuse paralytique.
h° La Pernicieuse convulsive.
5° La Pernicieuse céphalalgique.
6° La Pernicieuse dyspnéique.
7° La Pernicieuse syncopale.
8° La Pernicieuse diarrhéique , l'une des espèces les plus communes, ainsi que les trois suivantes :
9° La Pernicieuse dyssentérique.
10° La Pernicieuse cholérique.
11° La Pernicieuse avec flux bilieux, telle que Landré-Beauvais [Séméiotique, p. 192) dit l'avoir souvent observée à la Salpêtrière, et toujours sous le type tierce.
12° La Pernicieuse épistaxique.
13° La Pernicieuse hémoptoïgue.
\k" La Pernicieuse ménorrhagique .
15° La Pernicieuse péripneumnnique.
16° La Pernicieuse pétéchiale et scorbutique.
17° La Pernicieuse gangreneuse, espèce rare, mais réelle, dont M. Nélaton a cité un cas observé par M. Marjolin (l'ath. chir., t. I", pag. 250).
Lt que d'autres encore !
y. D'autres fois, enfin, l'accès, nu présentant qu'à peine , ou pas du tout, le déroulement successif des trois stades ordinaires de la fièvre intermittente, se montre, ou, pour mieux dire, se masque sous la forme de quelque autre maladie très grave , soit , par exemple , sous la forme d'apoplexie (249.), soit sous celle d'épilepsie, de tétanos, de manie* etc. D'où les espèces nosographiques qui suivent :
1° La Pernicieuse apoplectique.
2° La Pernicieuse épileptique.
3° La Pernicieuse tétanique.
U° La Pernicieuse maniaque.
Mais, je dois le dire, les cas de cette troisième et dernière catégorie touchent de bien près au genre des fièvres larvées, si tant est même qu'il ne faille pas, en toute rigueur, les y faire rentrer, sinon tous, du moins nombre d'entre eux.
C. Le type quotidien et le type double-tierce , voilà les types que la fièvre intermittente pernicieuse affecte le plus ordinairement. Dans le cas où la maladie suit le type double-tierce, les accès, en général , ne présentent le caractère de perniciosité que de deux jours l'un. Il est très rare que la fièvre intermittente pernicieuse se produise en type quarte.
D. Le plus ordinairement , aussi , la mort a lieu pendant le stade du froid.
E. Il est des fièvres d'une telle perniciosité qu'à leur troisième , ou même à leur second accès, elles emportent le malade. Bien plus , il y a tout lieu de croire que parfois le premier accès tue. Bon nombre de morts subites qu'on attribue simplement à l'apoplexie, aux convulsions, au choléra, etc., et qui arrivent dans les pays et aux époques où régnent les fièvres intermittentes pernicieuses, doivent sans doute , en dernière analysé, s'inscrire au nécrologe de ces fièvres-là ; c'est qu'alors lè térrible fléau foudroie du premier coup sa victime.
1467. Thérapeutique. — A. Pendant l'accès , médecine symptomatique. Combattre les symptômes prédominans de chaque stade; mettre en œuvre les remèdes appropriés à l'affection sous la forme de laquelle l'accès se produit. Ainsi faut-il, par exemple, dans la pernicieuse péripneumonique (1666. B. 6.), avoir recours à la phlébotomk', autant, du moins, que l'exigent l'âge et la constitution du malade , et l'état de son pouls. Mais, après tout, sachons-le bien, ce traitement de l'accès même n'est qu'une chose secondaire. Quelque énergique qu'il soit , il n'est guère que palliatif, il n'a que peu ou point d'efficacité pour opérer une cure radicale. Il peut bien diminuer l'intensité des accidens pendant l'accès présent ; il peut même rendre cet accès plus court; mais il ne peut rien, oïl presque rien, pour prévenir l'accès suivant.
B. Pendant l'apyrexie, médicamentation quinique, le plus prompte-
ment que possible, cl à haute dose. Voilà la véritable ancre de salut. Lorsque, par le retour d'un second accès, vous êtes édifié sur la nature de la maladie, n'hésitez pas , aussitôt l'accès terminé , à donner le sulfate de quinine, à le donner à dose d'un ou deux grammes et même davantage: ce serait une faute impardonnable, j'allais dire un crime, que de différer l'emploi du remède nosocratique 5 que d'essayer , par motif d'économie ou d'expérience, quelque autre remède, plus ou moins vraisemblablement réputé fébrifuge. Mais, même après un premier accès , si à raison de la forme de cet accès, à raison de sa violence et du danger qu'il a fait courir à la vie du malade, si à raison même du calme et dë l'apyrexie qui viennent d'y succéder subitement, si à ràison des conditions de localité, de saison, d'épidémie, vous avez droit de soupçonner la fièvre intermittente pernicieuse, recourez encore hardiment au spéciûqUë sans attendre le second accès ; car, une fois celui-ci vëtiù , peutêtre ne serait-il plus temps déjà de porter remède au filais
ARTICLE IV
F1ÈVHE RÉMITTENTE.
1Û68. Bibliographie. — — Sauvages. — {Nos. meth. —
Class. II, Febres, ord. Il, F. rémittentes). — Geti. VI , Amphimerina; — gen. VII, Tritœophia; — gen. VIII, Tetartophia (selon que le retour des paroxysmes a lieu : 1° tous les jours, 2° de deux jours l'un , 3° tous les trois jours, ou , comme on dit, en type quarte).
Littré. — (Dans le 2e volume de la Traduction des Œuvres d'Hippocrate). — Donne une excellente dissertation sur cette questionci : — A quelles maladies rapporter, en général, les histoires des maladies quHippocrate a consignées dans les Épidémies? — Cette dissertation met hors de doutë qu'il s'agit là de fièvres rémittentes et pseudo-continues , ces formes d'intoxication paludéenne si ordinaires aux climats chauds.
1469. Bref aperçu. — Qu'on se figure une série d'accès de fièvre intermittente qui se succèdent en type quotidien, en type tierce, en type quarte, ou en n'importe quel autre type moins ordinaire et moins simple , mais qui , au lieu d'être séparés entre eux par un intervalle de franche et complète apyrexie, et d'offrir de la sorte l'étrange spectacle d'une maladie, pour ainsi dire , discontinue , se montrent liés l'un à l'autre par une phase de simple rémission de l'appareil fébrile, par une phase où la maladie s'apaise sans s'interrompre. Voilà ce que c'est que la fièvre rémittente (Fièvre subconlinue, Febris sub':ontinua,Ae Torliet de Joseph Frank).
C'est particulièrement dans les climats chauds que l'intoxication paludéenne se manifeste sous la forme de fièvre rémittente : c'est à Rome par exemple; c'est dans les Marais-Pontins , c'est en Morée en Algérie, etc. Mais ce n'est pas à dire pour cela que le même effet ne puisse quelquefois aussi, avoir lieu dans les climats tempérés. Dieu nous gardé de méconnaître une semblable possibilité ! La nier, ce serait nier la réalité même, ce serait s'inscrire en faux contre maintes observations très positives et très péremptoires, que les marais de la France, de la Belgique, de la Hollande, etc., ont fournies aux journaux de médecine de notre époque. Tenons-nous-le donc pour dit; et, le cas échéant ne nous y laissons pas méprendre.
Tantôt la fièvre rémittente apparaît tout à coup et d'emblée. Tantôt elle ne survient qu'après avoir été précédée et pour ainsi dire engendrée par une fièvre intermittente, dont les accès ont été s'aggravant, Rallongeant, se rapprochant de plus en plus, et qui a fini, de la sorte,' par dégénérer, ou, si l'on aime mieux, se transformer en ce nouveau genre de fièvre-là.
Dans une fièvre rémittente bien caractérisée , chaque accès ou paroxysme se fait parfaitement distinguer par les vifs frissons qui en sont le commencement, et par les sueurs abondantes qui en sont la fin. Cela est vrai surtout pour les premiers paroxysmes. Mais d'ordinaire , à mesure que la maladie se prolonge, le stade initial et le stade terminal des paroxysmes offrent un caractère de moins en moins prononcé , de telle sorte que la fièvre rémittente va s'acheminant à la forme de fièvre continue et finit par y arriver.
Il est des fièvres rémittentes qui ont peu de gravité, n'entraînent aucun symptôme alarmant et guérissent aisément d'elles-mêmes ou du moins sans le secours du quinquina. Il en est d'autres d'un caractère éminemment pernicieux ; telles sont surtout, par exemple , à les qualifier parie phénomène qui prédomine dans le fort de leur paroxysme, les rémittentes algides,— les rémittentes brûlantes (qui paraissent être', suivantM. Litlré.le Causus de l'antique pathologie. — Kaû™ç Hipp.),~ les rémittentes léthargiques ou comateuses, — les rémittentes frénétiques oudélirantes. De semblables fièvres mettent la viedu malade dans le plus grand danger: quelquefois encore, assurément, elles peuvent guérir par les seuls efforts de la nature et sans le remède spécifique; mais , en général, pour ne pas devenir mortelles, elles veulent un prompt et méthodique emploi de ce remède.
Plus les paroxysmes de la fièvre rémittente mettent de temps à s'accomplir chacun depuis l'invasion des frissons jusqu'à la fin du stade sudoral, ou bien, en d'autres termes , moins il y a de durée à l'intervalle de rémission qu'ils laissent entre eux, plus le mal est grave , — toutes choses égales d'ailleurs, bien entendu. A plus forte raison le danger estil des plus grands, si l'intervalle se trouve réduit à zéro ou à peu près,
MALADIES U'iiNTOXlCATIOLN PALUDÉENNE. 297
si, en un mot , nous avons affaire au type subinlrant (1458. F.), ce cas de forme équivoque entre la fièvre intermittente et la fièvre rémittente, et que le nosographe peut indifféremment, en vérité, rapporter à celleci comme à celle-là. Hippocrate connaissait bien le danger de la fièvre subinlrante, et il l'a proclamé dans un aphorisme (section vu, aph. 4) dont voici la traduction, si j'ose appeler traduction un pâle reflet , une traînante paraphrase de l'intraduisible laconisme du texte grec: « Qu'en » pleine sueur survienne le retour du frisson , cela ne vaut rien (J). »
Quant au traitement de la fièvre rémittente, personne ne conteste que la médicamentation quiniquesoit la ressource à employer sans retard. Il faut administrer le sulfate de quinine à haute dose, et l'administrer de préférence, autant que faire se peut, dans les instans de rémission.
ARTICLE V
FlÈVItE PSECDO-CONTINUE.
1470. Bibliographie. — (1444 et 1468). — Sydenham. — (Observât medic. Sect. i, c. 1 , De morbis epidemicis). — « Intermitd tentes verô nomma sibi desumunt ab intervallo paroxysmi inter- » jecto , atque hoc quidem characlere satis discriminantur. . . . » . . . . Licet nonnumquam earum aliquœ de intermitlentium » naturà reverà participent , nullo charactere acîmodùm visibili « easdem prodente, etc. »
— [Epistola responsor ia ad Robertum Brady). • — a . . . febris » baec eô usque etiam praeler indolem suam incrudescebat, ut In- » termissionis loco Remissionem taniùm œgro concederet; et » magis in dies ad Continuarum speciem accedens, taclo cerebro » tandem haud paucos extingueret, etc. »
Casimir Broussais. Lettre sur les pseudo- continues. ( Dans Gaz. rnéd., année 1847, n° 1).
1471. Définition. — Sous le nom de Fièvre pseudo-continue , nous devons comprendre et grouper, en un genre nosographique à part, les cas dans lesquels la fièvre causée par l'intoxication paludéenne n'est ni une fièvre intermittente, ni une fièvre rémittente encore composée d'un véritable enchaînement d'accès plus ou moins évidens, mais se montre assujettie à la loi du type continu (51. A.).
En d'autres termes, dirons-nous encore , la fièvre pseudo-continue est une fièvre continue qui se distingue essentiellement des autres fièvres du même type, d'abord par son caractère étiologique, c'est-à-dire par ce qu'elle doit naissance aux miasmes paludéens , et puis, conséquem-
('j Èt.i IôpiiTt <foi/.-rt o'j yywci-i.
ment, par sort caractère thérapeutique , c'est-à-dire parce qu'elle reconnaît le quinquina pour spécifique.
Sans doute, dans tel ou tel cas particulier, il se peut que de semblables caractères ne se fassent guère apercevoir, et que le praticien le plus attentif méconnaisse forcément la fièvre pseudo-continue. Mais qu'importe? Toujours est-il , incontestablement , qu'au point de vue général où la nosographie doit envisager les maladies , la fièvre pseudo-continue constitue un genre des plus légitimes et des mieux définis.
Si, d'ailleurs, pour dénommer ce genre, nous adoptons une épilhèle qui, en indiquant le type continu, l'indique comme ayant quelque chose de faux et de mensonger, c'est bien en vue de la pratique de l'art, et afin d'avoir toujours présent à l'esprit, dans le nom même d'une maladie si insidieuse et si perfide, un des plus terribles écueilsoù nous puissions échouer, le déplorable malheur de ne point voir, de ne point deviner l'intoxication paludéenne sous le masque d'une fièvre continue. A combien de malades celle erreur de diagnostic n'a-t-elle pas coûté la vie !
1472. Quelques mots pour servir à l'historique du genre nosographique en question. — Vaine et oiseuse polémique , assurément , que celle à laquelle se sont livrés , dans ces derniers temps , M. Maillot et d'autres médecins militaires pour s'entre-disputer la priorité de la prétendue découverte des fièvres pseudo-continues! Mais déjà Sydenhani, il y a de cela deux siècles , avait signalé ces fièvres- là en termes tels (147Ô.) , qu'il n'est vraiment pas possible, à moins d'une mauvaise foi ridicule, de lui en contester la parfaite connaissance. Il avait très bien proclamé, et non pas , ce me semble , à titre d'idée nouvelle, à titre d'opinion à lui personnelle, mais plutôt comme un point de doctrine admis de son temps sans conteste , il avait fort bien proclamé le double caractère de ces fièvres , leur communauté de nature avec les intermittentes, leur facilité à guérir parle quinquina. C'est qu'à l'époque où Sydenham vivait , Londres , ainsi que Paris et tant d'autres grandes villes , était encore, par un défaut absolu d'hygiène publique , un vaste foyer d'intoxication paludéenne, et les fièvres intermittentes y régnaient endémiquement. Torti , ce grand classique en fait de pyrétologie paludéenne, n'a pas non plus failli à reconnaître la fièvre pseudo-continue ; il l'a formellement et clairement décrite sous le nom de spuria continent : grâce surtout à lui, l'idée des cas de ce genre se vulgarisa parmi les médecins d'Italie ; et depuis lors elle leur est toujours resiée familière , et notamment à ceux qui pratiquent dans des localités fiévreuses, comme la ville et la campagne de Rome. Mais, par exemple, en France , il faut l'avouer, — en France, où une telle forme de l'intoxication paludéenne est extrêmement rare, — c'était une chose demeurée inconnue, même aux plus érudits, malgré les textes formels des Sydenham et des Torti : tant les livres nous apprennent peu à connaître ce que nous n'avons pas occasion d'observer assez souvent par nos propres yeux ! Nous laissions
donc la maladie passer inaperçue. Mais enfin la vérité a dû luire aussi pour nous, par suite du séjour de nos années dans des climats où les fièvres pseudo- continues sont communes-, eloù, tant qu'elles furent méconnues, tant qu'elles ne furent pas traitées par la quinine, elles décimaient si horriblement nos soldats. Deux médecins militaires bien dignes de renom, M. Roux et M. Maillot, — M. Roux en Morée, — M. Maillot en Algérie, — ont reconnu, ont proclamé , ont enseigné avec un très grand zèle de propagande la vraie nature et le vrai traitement de ces fièvres. S'il faut les en croire, (et certes nous les croyons volontiers sur parole), ils ont d'eux-mêmes, et rien que par leur propre expérience , découvert la vérité; ils n'avaient jamais lu, chez aucun auteur, rien qui leur en eût fait apercevoir la moindre lueur. Nous comprenons sans peine, et Dieu nous garde de le leur reprocher trop sévèrement, que leur érudition n'ait point été à la hauteur de leur génie d'observation ; et qu'ainsi ils aient eu le tort de s'arroger les honneurs d'une priorité imaginaire. Mais, après tout, au tribunal de la critique et dans l'histoire dé la science, personne n'est censé ignorer les travaux de ses devanciers. Et, quoique M. Maillot, par exemple, puisse fort bien se rendre témoignage , à part lui et dans le fond de son cœur, de n'avoir dû qu'à luimême, qu'à sa propre sagacité, la connaissance des fièvres pseudo-continues, la revendication publique d'une telle gloire ne lui est réellement pas permise. Ce qui fait son titre incontestable à une solide célébrité , c'est d'avoir naturalisé dans la médecine française et d'y avoir rendu enfin classique une vérité importante, qui jusque-là demeurait à peu près universellement ignorée et comme non avenue.
1473. Etiologie. — Autant la fièvre pseudo-continue est rare dans les climats tempérés, autant elle est commune dans les climats chauds , surtout en été. C'est, par exemple , dans les États romains , c'est en Morée, c'est en Algérie qu'on la voit dès le mois de juin régner endémiquement de concert avec les fièvres intermittentes et rémittentes. La grande chaleur est donc la cause manifeste qui se montre spécialement propre à engendrer cette maladie-là: ce qu'elle n'opère, sans doute , que par le fait de l'accomplissement de certaine condition occulte , je veux dire l'excès de quantité ou de malignité des miasmes paludéens.
\h~ih. Symptomotologif;. — A. Quelquefois, mais rarement, la fièvre pseudo-continue survient d'emblée, de prime saut, ou à titre protopathique , comme on voudra dire. D'autres fois, au contraire, et c'est le cas le plus ordinaire sans comparaison, elle ne s'élablitque par suite de l'existence prodromique et de la transformation graduelle d'une fièvre rémittente, soit primitive, soit consécutive elle-même à une fièvre intermittente. Ainsi voit-on assez fréquemment des accès quotidiens, de plus en plus longs, se rapprocher et s'enjamber, puis toute apparence d'accès disparaître, et la fièvre revêtir enfin la forme continue la plus parfaite.
B. Quant à l'appareil syniptomalique, la fièvre pseudo-continue n'est souvent qu'une fièvre des plus simples. D'autres fois, elle se complique d'accidens pernicieux, et surtout de symptômes encéphalitiques.
C. Abandonnée à elle-même, la fièvre pseudo-continue marche en général vers une terminaison funeste. A mesure qu'elle se prolonge, elle s'aggrave et prend de plus en plus un caractère typhoïde; la langue se sèche et noircit; les dents deviennent fuligineuses ; asthénie extrême; soubresauts de tendons; subdelirium , délire, coma; presque toujours alors le malade meurt. Cependant, il est des cas où la maladie guérit d'elle-même et sans le secours de la quinine ; où la continuité de la fièvre s'interrompt et fait place au type rémittent et même intermittent.
1475. Diagnostic. — Lorsque la fièvre pseudo-continue naît d'emblée, quoi de plus naturel que de s'y méprendre ? Quoi de plus excusable? Quoi de plus inévitable , même , du moins en certains cas? Il n'y a rien , en effet , dans la maladie même , rien dans ses symptômes ni dans sa marche, rien, absolument rien qui puisse le moins du monde en révéler la nature. Et pourtant combien la méprise n'est-elle pas déplorable et funeste ! Nous perdons le malade qu'il nous était facile de sauver. Toutes les fois, donc, que le cas nous devra être suspect en raison du pays où nous serons , — en raison, surtout, des maladies régnantes que nous observons autour de nous, — eh bien, je ne dirai pas diagnostiquons, mais devinons la fièvre pseudo-continue, et agissons en conséquence. Il n'y a plus aucune difficulté, lorsque la continuité de la fièvre ne s'établit qu'à la suite du type rémittent ou intermittent : l'erreur, en pareil cas, serait impardonnable.
1476. Thérapeutique. — Médicamentation quinique , par-dessus tout. Puis, au besoin, médecine symptomatique.
ARTICLE VI
FIÈVRE LARVEE.
(Febris larvata Modem. — De Larva, masque).
1477. Bibliographie. — (14M.) — Sauvages. — {Nos. meth.) — Class. IV, Spasmi, gen. xix, Fpilepsia, sp. 9. E. febrilis. — Class. V, Anhelationes, gen. xi, Pleurodyne, sp. 15, P. febricosa. — Class. VI, Débilitâtes, gen. IV, Amaurosis, sp. 13 , A. hxterm.ittens. — Class. VII, Dolores, gen. XI, Cephalalgia, sp. 7, C. intermittens; — gen. XII , Cephalœa , sp. h , C. febricosa; — gen. XXV, Nephrulgia, sp. 13, ÂT. febricosa; — gen. xxvil, Hysteralgia, sp. 9, H. febricosa; — gen. xxxi , Ischias , sp. 1,1. intermittens (Sciatique intermittente). — Class. IX, Fluxus, gen. xvi, Diarrhœa , sp. 20, D. febricosa.
Casimir Medicus. Gesehichtvpmodischer Krankheiten. Francfortsur-le-Mein, 1794, iii-8°.
Chomel. — Dans le Traité Des fièvres, déjà cilé (1453.). J.rc partie , chap. XVII, § m, Des fièvres intermittentes partielles (Frisson, chaleur et sueur , ne se manifestant que sur quelques parties , et non par tout le corps); — § iv , Des fièvres intermittentes larvées.
Turrel. Deux observations de fièvres larvées (I. Névralgie sus-orbitaire intermittente. — II. Conjonctivite intermittente). (Dans le Journ. de méd . de M. Trousseau, novemb. 1865.) Avec des considérations générales signées P. , et dans lesquelles je crois reconnaître la plume habile et savante du docteur Pidoux.
1478. Aperçu nosologique. — A. Sous le nom de Fièvre larvée, terme assez étrange pour désigner précisément des maladies sans fièvre, mais terme consacré par l'usage et devenu tout à fait classique, nous embrasserons génériquement les diverses maladies apyrétiques qui se montrent analogues à la fièvre intermittente sous le rapport de leur origine, de leur marche et de leur remède spécifique, ou bien , disons autrement, les diverses maladies apyrétiques qui doivent être, dans notre opinion du moins, imputées à l'intoxication paludéenne comme à leur cause essentielle.
B. A Dieu ne plaise que nous prétendions dénombrer les innombrables espèces de fièvre larvée! En effet, pas une hyperémie, pas une hémorragie, pas une névralgie , pas un désordre fonctionnel quelconque , qui ne puisse se produire comme l'effet de l'intoxication paludéenne, et revenir sous forme d'accès de type quotidien, tierce ou quarte. Bornons nous à signaler ici les cas les plus ordinaires ou , si l'on vent, les moins rares en ce genre, c'est à savoir : l'ophthalmie, l'amaurose , la céphalalgie, le délire, le coma, l'apoplexie (269.), l'épilepsie, le tétanos, l'odontalgie, la névralgie faciale, la dyspnée, la bronchorrhée (1000.), la névralgie sciatique, la colique néphrétique (525. C), l'entérorrhée (981.), l'hystéralgie et la ménorrhagie. Dans cette énumération , je dois le dire, je me suis fondé bien plus sur le témoignage des auteurs que sur ma propre expérience. Car, pour mon compte, je n'ai observé par moimême, en fait de fièvres larvées , que des névralgies trifaciales et des ophthalmies.
C. On le voit (B.), parmi les fièvres larvées, il en est de pernicieuses, il en est de bénignes. Celles-ci ne mettent pas en danger les jours du malade : ainsi en est-il , par exemple, lorsqu'elles se nomment , à ne considérer que la forme syrnptomalique du mal, névralgie faciale, odontalgie , migraine , etc. Au nombre des pernicieuses et des plus pernicieuses, citons celles qui se présentent sous forme d'apoplexie, d'épilepsie, de manie, de tétanos.
1479. Aperçu étioloyique. — A. Los fièvres larvées pernicieuses ne peuvent guère, à ce qu'il semble, se produire autrement que par l'action directe des miasmes paludéens. Elles sont constamment un effet de forte intoxication, et toujours ou presque toujours d'intoxication toute récente.
B. Les fièvres larvées bénignes sont le fait d'un assez faible degré d'intoxication paludéenne. Rarement d'ailleurs les voit-on survenir comme manifestation première, comme manifestation immédiate de celte intoxication. En général, elles sont un phénomène de ce que nous appelons diathèse paludéenne (1450. C.) ; une fois cette diathèse créée, elles naissent aisément sous l'impression d'une cause occasionnelle banale, et surtout du froid humide. Voilà pourquoi il est si commun, dans les climats tempérés et particulièrement sous l'influence d'une localité humide, de rencontrer des fièvres larvées bénignes , notamment des névralgies faciales intermittentes, cas, à ce qu'il paraît, peu ordinaires aux climats chauds, où l'intoxication paludéenne a coutume de se produire sous des formes plus graves.
1480. Diagnostic. — Là où régnent les fièvres intermittentes, toute maladie apyrétique, mais qui revient par accès périodiques, doit éveiller nos soupçons: il y a grande chance qu'elle soit de la nature de ces fièvres-là, et qu'en un mot elle appartienne à la famille des maladies paludéennes. C'est principalement à l'égard de certaines maladies ci-dessus énumérées (1478. B.)que le soupçon prend de la force, et nous autorise à régler le traitement en conséquence. N'allons donc pas oublier cela, surtout par rapport à celles qui ont un caractère bénin. Car, remarquons-le bien, et parmi les hommes d'expérience personne ne le niera, le diagnostic des fièvres larvées bénignes présente beaucoup plus de difficulté que celui des fièvres larvées pernicieuses. En ell'et , il n'est pas rare de voir une douleur névralgique, ou quelque autre de ces accidens qui peuvent être une forme de la fièvre larvée bénigne, s'évanouir en peu de temps à l'aide des plus simples remèdes, sans que nous soyons, par conséquent , en droit de prononcer sur la question de savoir si la' maladie est ou non de nature paludéenne. Il n'en est pas de même, bien s'en faut , lorsque nous avons affaire à des formes morbides beaucoup plus graves, comme, par exemple, une apoplexie. Ainsi, supposé qu'hier on vous ait appelé auprès d'un individu subitement frappé et alilé pour quelque maladie formidable, et qu'aujourd'hui, contre toute attente, vous le retrouviez debout et en belle sauté, vous ne devrez guère douter que ce ne soit là un cas de fièvre larvée ; doutez-en d'autant moins que la constitution médicale régnante se trouvera plus favorable à la production des maladies de cette sorte. Ajoutons que les fièvres larvées , assez ordinairement, ne surviennent que chez des malades qui ont eu plus ou moins longtemps auparavant des attaques de vraie fièvre intermittente. De plus, enfin , quoique dans la fièvre larvée les symptômes fébriles
proprement dits fassent en général défaut, assez souvent toutefois l'accès débute avec un cei tain frisson.
En résumé, gravons dans notre esprit le principe que voici : Comme 1 es noms sons lesquels force nous est bien, au lii des. malades, de désigner les fièvres larvées, sont pris pour l'ordinaire des formes symptomatiques que ces fièvres revêtent, il faut se garder de croire que , pour avoir nommé une maladie tellement quellement, on sache véritablement ce qu'elle est ; tant qu'on ne s'est pas élevé jusqu'au point de vue étiologique, le diagnostic pèche, ou, pour mieux dire, fait entièrement défaut.
1481. Thérapeutique, — Médecine symptomatique. — Médicamenlation quinique.
Comme la. fièvre intermittente proprement dite, la fièvre larvée se montre quelquefois réfractaire qu sulfate de quinine. Cela n'est même pas fort rare en fait de névralgies. Pour mon compte, bien des fois déjà, j'ai vu des névralgies intermittentes, dont l'origine était évidemment due à l'intoxication paludéenne , parvenir , après un plus ou moins grand nombre de récidives , à un degré d'opiniâtreté qui défiait les hautes doses du sel fébrifuge. En pareille occurrence, n'allons pas nous entêter à prolonger stérilement l'emploi d'un médicament si actif, qui ne laisse pas que d'avoir ses inconvéniens et même ses dangers. Ayons recours alors à d'autres moyens, soit moyens internes de médication dépurante et de médication narcotique, soit moyens externes, tels que vésicatoires volans ou permanens, acupuncture, galvanisme, fer rouge, etc.