‹ Élémens de pathologie médicale (volume 2)Chapitre 37 sur 54 · RAGE · texte numérisé non relu

RAGE

(Nom vulgaire très ancien. — De Ràbies, Columelle, Pline, Festus).

15H0. Bibliographie , avec quelques remarques historiques, i — Homère. — (Iliade, chant vu, v. 299.) — Teucer qui vient de tirer ses flèches contre Hector et qui a manqué son coup, s'écrie: « Je ne puis frapper ce chien enragé. » (Toûtov S'w &3vapat PaXttiv xuva luasYAvpv.). — D'où il me semble évident qu'aux temps où les poésies homériques furent composées ( huit à neuf cents ans avant J.-C), la rage existait déjà dans le monde, et qu'elle était connue, du moins comme maladie propre à l'espèce canine. Mais il est à remarquer que la Bible, ce précieux monument d'histoire (abstraction même faite de son caractère sacré), n'offre absolument aucun pas-

sage où l'on puisse voir la moindre mention de la maladieen question. Aristote. — Dans son Histoire des animaux , liv. VIII, ch. xxil (n.fi vo«»f*<xTwv twv xuvtov. — Des maladies des chiens). — Mentionne la rage (AÛTTa), mais comme une maladie qui n'était iransmissible par voie de morsure qu'aux . animaux , et non pas à l'homme, auquel il attribue formellement en ce genre une immunité absolue.

Dioscoride II (?). — (1209 et 1438.). — Dans le Traité Des animaux venimeux (Utpi io&Xwv). - Chap. i-m. — On y trouve déjà des idées exactes sur la rage , sur sa transmissibilité à l'homme , sur son fatal dénoûmenl une fois qu'elle est déclarée, et enfin sur la possibilité de la prévenir par la cautérisation de la partie mordue.

CELSE. — Lib. V , c. il , sect. 12 , De vulneribus quœ morsu fiunt.

— 1° Qui curetur morsuscanis rabiosi.

Plutarque. — (Zu^ostaxi). — Livre VIII, chap. ix,S7/ est possible que des maladies nouvelles aient pris existence par l'effet de certains alimens (Eï <Wxtôv tari ourrîivai voay^ara xaivà <5ià atyia). — Il est dit dans ce chapitre que, suivant Alliénodore,. auteur d'un traité sur les épidémies, l'hydrophobie n'aurait commencé à se montrer que vers l'époque d'Asclépiade (c'est-à-dire , environ un siècle avant notre ère , et deux siècles après Aristote).

— Est-ce donc seulement à cette époque que la rage, jusque-là réputée pour une maladie particulière aux chiens et à quelques autres animaux, fut enfin observée et reconnue chez l'homme luimême.

Coelius Aurelianus. — Dans le Traité Des maladies aiguës. — Lib. III, c. ix (De hydrophobiâ) etc. x-xvi. — Dans le chap. xv, l'auteur discute la question de savoir si la rage était une maladie nouvelle; il conclut, malgré le silence d'Hippocrate à cet égard, qu'elle avait dû exister de tout temps; il la voit ou du moins croit la reconnaître dans certains passages d'Homère.

Avicenne. — (Canon. — Lib. IV, fen VI, De venenis). — Tractatus IV , De morsu hominis et quadrupedwn , — c. 5- 9 ( Morsures des animaux enragés).

Boei'.haave. — (Ap/wr.), n. 1128-47 (Rabies canina). — Voir aussi les Commentaires de Van Swieten.

Mead. — ( A mechanical account of poisons in several essays). — Essay III.

Sauvages. Dissertation sur la nature et la cause de la rage. Ouvrage couronné par l'Académie de Toulouse, en 1748. Toulouse, 1749, in-4°.

Pouteau. Essai sur tarage. Lyon, 1763, in-8°.

..Morgagni. — (De sed. et caus.morbor.). Epist. VIII, n, 19-35.

Andry. Recherches sur ta rage. Paris, 1780, in-12.

Leroux (de Dijon). Dissertation sur la rage. Couronnée par la Soc

roy. deinéd. Paris, 1783, in-8°.

Enaux et Chaussier. Méthode de traiter les morsures des animaux

enragés et de la vipère : suivie d'un précis sur la pustule malinne

Dijon, 1785, in-12. . '

Villermé et Tralliet. — (Dans le Dictionnaire des se méd —

t.XLVII, p. 37-133). - Art. Rage.

Jolly. — ( Dans le Dict. de méd. et de chir. nrat — T XIV

p. 98-126). - Art. Rage.

Rey (Professeur à l'école vétérinaire de Lyon). Expériences sur la

rage ; transmission de cette maladie dans l'espèce du mouton

(Dans le Journ. de méd. de Lyon, déc. 1862). Monneret et Fleury. — (Compendium , — t. VII, p. 284-300).—

Article Rage.

Aubanel. Observation d'hydrophobie (Dans la Gaz. méd. , année 1843, n° 8). — Cas particulièrement remarquable par la longue durée de l'incubation. La rage ne se déclara que onze mois après la morsure.

Rochoux. — (Dans le Répert. , — t. XXVII , p. 181-205). — Article Rage.

PUTÉGNAT (de Lunéville). — Mémoire sur un point de l'étiologie de la rage. (Dans le Journ de méd., de chir. et de pharmacologie , de Bruxelles. — Décembre 1847). — La rage peut-elle être donnée à l'homme par un chien non enragé , mais qui mord dans un moment de rut et de furie? Voilà la question que pose M. Pulégnat, et qu'il n'hésite pas à résoudre par l'affirmative, en relatant l'observation que voici : — Un enfant de neuf ans est mordu a l'avant-bras, le 1er janvier 1847, par un cbien pourchassé à coups de bâton, et furieux d'être ainsi éloigné de la chienne qu'il poursuivait avec ardeur; il y eut deux morsures , qui d'ailleurs furent complètement cicatrisées au bout de six jours; mais, le 18 février, l'enfant se plaint d'un mal de tête, et tombe dans le délire ; le lendemain, constriclion spasmodique du pharynx, salivation , horreur des liquides, convulsions, hurlemens , sanglots, envie de mordre; mort à midi. Le chien, cependant, n'avait point la rage , ni même ne la couvait à l'époque de l'accident : il ne devint point enragé.

Sandras. — {Traité pratique des maladies nerveuses. Paris, 1851 , 2 vol. in-8°). — T. l», p. 272-97 {Hydrophobie rabique).

1541. Définition. — Maladie virulente , dont le virus, essentiellement fixe (96 A.) et ne se montrant jamais transmissible que par un mode d'inoculation quelconque, réside dans la bave buccale ou bronchique, et dont les symptômes les plu - caractéristiques sont ceux que voici : 1° horreur de l'eau et de toute boisson (Hydrophobie), le pharynx sere-

fusant convulsivement à avaler la plus petite goutte de liquide ; 2° exaltation excessive et douloureuse de tous les sens (Hyperesthésie).

\5li2. Synonymie. — A. Hydrophobie : mais c'est fort mal à propos qu'on a prétendu substituer à un terme vulgaire, mais clair et expressif, tel que celui de rage, une dénomination grecque qui ne désigne proprement qu'un des symptômes de la maladie, symptôme fort remarquable, assurément, mais dont l'existence n'est ni un fait nécessaire et constant, . nia elle seule un signe pathognomonique. D'une part, effectivement, tous les enragés ne sont pas hydrophobes; ils n'entrent pas tous en fureur et en convulsion au seul aspect de l'eau : ce qu'il y a d'essentiel dans leur funeste mal, c'est de ne pouvoir avaler un liquide quelconque : maison raconte, par exemple, l'observation très curieuse d'un loup enragé, qui ne s'arrêta pas le moins du monde devant une rivière et n'hésita pas à la traverser à la nage. D'autre part, tous les hydrophobes ne sont pas de vrais enrages , ni, comme tels, tous inévitablement voués à la mort ; l'hydrophobie a été constatée par maint observateur dans certains cas de fièvre cérébrale , de folie, d'hystérie, etc. ; et les cas de cette espèce-là en ont imposé à bien des auteurs pour des cas de rage spontanée chez l'homme, ou pour des cas de guérisou de la vraie rage.

B. Au«aT<x7ro(jtç (littéralement , difficulté ou impuissance de boire) : je demande pardon de citer ce terme en grec , trop pédantesquement peut-être; mais tel il se trouve dans le texte même de Mead, qui l'a proposé comme étant d'une signification plus exacte et plus conforme à la généralité des cas que le terme d'hydrophobie. C'était à une époque où les auteurs de médecine mêlaient à leur latin, commelegrandSydenham, beaucoup plus de mots grecs que nous autres , auteurs d'aujourd'hui , ne mêlons de mots latins à notre français.

C. Au^cc, en grec ancien. D'où certains termes, d'ailleurs assez peu usités, tels que ceux-ci : virus lyssi que, poudre antilyssique , etc.

D. Lycanthropie, Cynanthropie : noms quelquefois donnés à certains cas de rage dans lesquels le malade, en proie au délire , se croit changé en loup ou en chien, a envie de mordre, hurle ou aboie.

1563. Étiologie. — A. Quand la rage se développe chez l'homme, c'est toujours , ou presque toujours , à la contagion qu'il la doit; c'est toujours, ou presque toujours, d'un animal enragé qu'elle lui vient. Je ne prétends pas, à Dieu ne plaise, nier qu'il puisse y avoir des cas où elle prenne naissance d'une autre façon : mais du moins ces cas exceptionnels sont-ils infiniment rares. Je ne sache pas qu'il y ait aucun exemple authentique de rage spontanée chez notre espèce : ai-je besoin de répéter, à ce propos, qu'il faut se garder de confondre la simple hydrophobie avec la vraie rage, avec la rage virulente et contagieuse? Je ne sache pas non plus qu'il y ait aucun exemple auiheniique de communication de la rage d'homme à homme ; on trouve bien dans les auteurs quelques récits de ce genre-!;», cl notamment certaine anecdote, copier

de livre en livre depuis Etimuller, dans laquelle il s'agit d'un père ayant transmis la rage à tous ses enfans, pour les avoir embrassés dans un intervalle de calme; mais des historiettes, fondées, comme l'est celle-ci, sur un simple ouï-dire, ne sont pas des faits scientifiques et péremptoires. Que penser encore des observations dans lesquelles la morsure d'un homme ou d'un animal en colère a paru créer la rage, comme le docteur Puiégnat, de Lunéville, a dernièrement prétendu en apporter un nouvel exemple? Sont-elles assez nombreuses , assez complètes , assez probantes pour lever tous les doutes et pour former noire conviction.

B. Incontestablement, plusieurs espèces de mammifères quadrupèdes, et surtout les espèces du genre Canis (chiens, loups et renards), se montrent propres au développement spontané de la rage. Ainsi, à l'inverse du virus syphilitique, que. depuis le XVe siècle la nature ne crée plus d'emblée, et qui ne se reproduit plus que par voie de contagion , la génération spontanée du virus rabieux (96. V.) est un fait, sinon journalier, du moins assez ordinaire, et qui s'est rencontré une infinité de fois depuis une antiquité immémoriale jusqu'à nos jours. Quoi qu'il en soit, une fois créé chez certains quadrupèdes, ce virus peut de là se propager, non seulement à d'autres individus delà même espèce, mais encore à d'autres espèces de quadrupèdes et à l'homme lui-même.

C. Ce n'est pas seulement clans les espèces du genre Canis et chez l'espèce humaine que la rage a été observée; qu'elle a été bien et dûment reconnue et constatée. C'est aussi chez le chat, chez, le singe, chez le cheval, chez l'âne, chez le mulet, chez le cochon, chez les moutons et les bêtes bovines. Or, sachons-le bien, la contagion esta craindre de la part de tout animal enragé. On a prétendu, il est vrai, que les herbivores, après avoir gagné la rage, étaient incapables de la transmettre; sans doute, ils sont moins dangereux que les carnivores ; car, dans leurs accès de fureur, ils ruent ou ils frappent de la tête plutôt qu'ils ne cherchent à mordre; et, lors même qu'ils mordent, leur système dentaire est bien fait pour produire une contusion plutôt qu'une blessure par où leur bave puisse s'inoculer ; mais ce n'est pas que leur bave ne soit virulente, et très apte , si par hasard l'inoculation en a lieu , à communiquer la maladie. Quant à la bave de l'homme enragé, les expériences que dans le temps Breschet, de concert avec M. Magendie, a faites sur les animaux, ne permettent pas non plus d'en contester la qualité contagieuse.

D. Quelles peuvent être les causes qui déterminent chez les animaux, et particulièrement chez l'espèce canine, le développement de la rage dite spontanée, ou, si l'on aime mieux, de la rage sans contagion préalable? On a tour à tour accusé les chaleurs excessives, les grandes sécheresses, les grands froids, les climats où les deux extrêmes de température régnent alternativement, la nourriture de mauvaise qualité et surtout la vieille charogne, le manque d'eau, et, enfin, la privation du

coït. Mais rien de tout cela n'est certain. La rage survient dans toutes les saisons et sous tous les climats , chez les chiens des riches et chez les chiens des pauvres, chez les chiens vagabonds et chez les chiens captifs. Quel mystère ! Quelle désespérante énigme!

E. Passons à un autre point d'éliologie moins mystérieuse, mais qui ne laisse pas que d'avoir aussi ses obscurités. Considérons les manières variées dont peut s'accomplir la contagion de la rage.

a. Et d'abord, la morsure est la manière la plus ordinaire et qui manque le moins d'avoir son effet: il suffit même de la piqûre la plus légère que puisse faire, à travers les vêtemens, la pointe d'une dent; il suffit d'une piqûre à peine sensible et d'où ne s'échappe pas la moindre gouttelette de sang; c'est à condition, toutefois, que la dent ne se soit pas entièrement essuyée dans l'épaisseur des étoffes, et qu'elle introduise sous l'épiderme une goutte, un atome de bave virulente.

& Eu second lieu, sans être mordu par l'animal enragé, on court encore risque de gagner le mal par le simple contact de la bave tonte fraîche, pour peu que cette bave vienne à tomber sur quelque point égratigné, saignant, dénudé d'épiderme ou d'épithélium , et par où , en un mot, l'absorption du terrible virus ne soit que trop facile. A ce sujet, je me fais un devoir de rapporter ici, comme preuve récente et authentique, l'épouvantable histoire du jeune Lombard, petit-filsde Al.ledocteur Andralpère, et neveu de AI. le professeur Andral. Aies deux savansel célèbres confrères m'ont douloureusement raconté dans le temps, et c'est avec leur assentiment que, dans l'intérêt de la science, je publie aujourd'hui les détails qui vont suivre concernant cet exemple, hélas! trop réel , de communication de la rage sans morsure. — Lombard, jeune homme d'ailleurs accompli, et chargé de lauriers universitaires, avait pour défaut un tic, celui de se ronger les ongles, défaut peu grave en soi, mais par où il devait périr: nouveau cas pour le chapitre philosophique des petites causes entraînant de grands effets. Il poussait la chose au point d'avoir souvent l'extrémité des doigts tout ensanglantée. Au mois de novembre 18/i2, il essuya avec son éponge la gueule baveuse de son chien, qu'il ne soupçonnait pas d'être enragé, mais qui fut reconnu pour tel par AI. Barthélémy. Il n'avait pas été mordu, seulement il est bien clair qu'il avait eu les doigts souillés de la bave. La rage lui survint dans les premiers jours d'avril, c'est-à-dire après une incubation de plus de quatre mois : elle s'annonça par une vive douleur dans un doigt. Bientôt après, et avec la rapidité ordinaire à la marche de la terrible maladie, irradiation de la douleur jusque dans l'avant-bras ; constriction spasmodique à la gorge; convulsions par accès sans perte de connaissance ni envie de mordre, et, enfin, la mort. Eh bien, dans ce cas-la, il n'est pas permis de douter que le virus n'eût pénétré par quelque égralignure du doigt dont la douleur a été le premier signal de la maladie. Or, un tel fait une fois constaté, nous ne sommes plus du

tout en droit de contester la possibilité et la vraisemblance de certains cas analogues que les livres répètent sur la foi de divers auteurs. S'agitil, par exemple, d'un homme enragé, pour avoir enfoncé la main dans la gueule d'un loup sans en avoir été mordu? S'agit-il du célèbre jurisconsulte Balde, qui, dit-on, contracta si imprudemment le mal pour avoir embrassé sa petite chienne avant de la faire mettre à mort? S'agitil de personnes devenues victimes pour avoir seulement reçu les éclaboussures de la bave? Je l'avouerai franchement, rien de tout cela ne me paraît incroyable et incligne d'attention. L'incrédulité et l'excès de sécurité, en ce genre, pourraient coûter fort cher. Est-ce à dire que nous devions trembler, si notre devoir nous appelle auprès d'un enragé? Estce à dire que nous ayons beaucoup à craindre de la part des jets de la sputation rabieuse, qui par hasard pourrait jaillir jusqu'à nous , et atteindre la peau ou la muqueuse buccale? Je ne le pense pas, en vérité; et, pour mon compte, je les ai plus d'une fois reçus au visage. Somme toute, il me paraît constant , d'une part , que , par la voie de quelque égratignure ou déchirure de la peau et de la muqueuse, le contact de la salive imprégnée du virus rabieux peut communiquer la maladie, surtout s'il se prolonge quelque temps; mais que, d'autre part, l'épidémie et l'épithélium sont un obstacle à l'intoxication. Et surtout nous nous ferons une 'loi de redire bien haut, avec les meilleurs monographes, qu'en ayant soin sur-le-champ de s'essuyer la peau et de se laver la bouche, il n'y a plus aucune chance de danger.

y. A en croire quelques auteurs, la bave rabieuse, même desséchée depuis longtemps, et restant ainsi attachée à une étoffe , à la lame d'un couteau, etc., aurait encore sa propriété contagieuse, et pourrait, étant inoculée d'une façon quelconque, ou bien mise en contact avec les lèvres ou la langue, communiquer la maladie. Cette persistance de la propriété contagieuse ne serait pas, au reste, plus surprenante, ni plus mystérieuse ici qu'elle ne l'est dans le vaccin et dans d'autres virus à l'endroit desquels la science la reconnaît pour un fait positif et avéré. Mais la question est de savoir s'il en est réellement ainsi à l'endroit du virus rabieux. L'exemple le plus célèbre en ce genre, est celui que raconte Cœlius Aureliauus ( loc. cit., c. 9), et que voici: « Une coutu- » rière.qui, ayant à raccommoder une chlamyde déchirée à belles dents » par un animal enragé , aplanissait l'étoffe entre ses lèvres, et, pour » rendre plus aisé le passage de l'aiguille, mouillait avec la pointe de sa » langue les bords à recoudre, devint, dit-on, en proie à la rage trois » jours après. » Or, en vérité, cette anecdote de Cœlius Aureliauus, ni quelques autres qui ne sont guère plus authentiques, ne peuvent établir péremptoirement la réalité de la chose.

S. On a aussi accusé le lait et la chair des animaux enragés de recéler le virus, et, partant, d'être une nourriture dangereuse et propre à donner la rage. On allègue même quelques faits à l'appui d'une sem-

MivLADltS liNCO-NTtSÏABLEMEM' VlRtLENI'ES. oH\

blable accusation. Mais combien n'y a -t-il pas de faits contraires, qui sont d'expérience commune et pour ainsi dire journalière , et qui nous paraissent démontrer l'innocuité de ces alimens-là! Parmi les faits allégués pour en contester l'innocuité , combien n'y en a-t-il pas qui sont susceptibles d'une tout autre interprétation ! Tel est, par exemple, celui que je vais citer comme étant l'un des plus récemment publiés, et que voici en peu de mots: Deux brebis ayant été mordues par un chien enragé, devinrent enragées, et les agneaux qu'elles allaitaient le devinrent aussi. (Gaz. méd., année 1840, p. 204. D'après un journal anglais, The Lancet). L'observateur qui a recueilli ce fait y voit résolument un cas indubitable de transmission de la rage par l'intermédiaire du lait. Mais que d'objections , que de doutes une pareille opinion ne soulève-t-elle pas? Pourquoi donc ne pas admettre plutôt l'idée cent fois plus vraisemblable que les brebis ont transmis la rage à leurs agneaux en leur léchant le museau — ou bien quelque autre partie par où le virus subtil de la bave puisse trouver accès.

î. Y a-t-il quelque danger à courir dans la dissection des cadavres d'enragés? Est- il possible alors de contracter la rage par voie de piqûre, sinon par coutacl? A ce sujet , Van Swieten, grand érudit non moins que grand praticien, déclarait, il y a de cela un siècle, qu'à sa connaissance, pas un exemple ne s'en trouvait raconté dans les fastes de l'art. Et je ne sache pas que les cent années qui se sont écoulées depuis aient vu publier un seul fait qui démente la proposition de l'illustre commentateur de Boerhaave.

Ç. En résumé, il paraît constant que le virus rabieux réside uniquement dans la bave; qu'il n'a pas d'autre véhicule, et que la bave fraîche, et peut-être même après s'être desséchée , accomplit la contagion à condition d'être inoculée, ou d'être mise en contact immédiat avec quelque point où la chair vive soit à nu.

F. Le temps d'incubation (96. C.) pendant lequel le terrible virus de la rage demeure latent et comme inerte, avant de se manifester, varie énormément dans les différeus cas. Ce virus, communément réputé pour produire son effet au bout de quarante jours, tarde bien des fois davantage; et peut-être, même, de tous les virus, est-il le seul qui soit susceptible de délais si longs et si extraordinaires. Tandis qu'il est certains récits dans lesquels la rage se déclare au bout de fort peu de jours et même le lendemain de la morsure, il en est d'autres, au contraire, dans lesquels on ne la voit naître que vingt ans plus tard , par exemple. Mais, je dois le dire, ces deux extrêmes me paraissent également peu croyables, également suspects d'erreur: les faits allégués de l'une et de l'autre catégorie ne sont rien moins qu'authentiques. Tout ce qu'il y a de certain, c'est que le terme de quarante jours n'est pas un délai préfix, tant s'en faut. Dans le cas si authentique de l'infortuné Lombard <E. ç.), l'incubation a duré plus de quatre mois; et bien des obser-

vations non moins dignes de crédit consignées dans les livres et les journaux de noire art, établissent qu'elle peut durer un an , voire même deux ans.

G. Encore une question, mais que nous ne faisons que poser, sans prétendre la résoudre. Quelle est précisément la source du virus que recèle la bave? E>t-ce avec la salive qu'il se produit? Est-ce avec le mucus bronchique, comme le veulent quelques uns? Les données manquent à la science actuelle pour la solution d'un tel problème.

H. Enfin, existe-t-il réellement, ici, pour certains individus, une exceptionnelle immunité (96. D.)? Y a-t-il des idiosyncrasies réfractaires au \irus rabieux? Assurément, l'observation établit que, sur plusieurs personnes mordues par un animal enragé, il y en a d'ordinaire quelques unes qui demeurent exemples de la rage. Il est vrai que cela peut s'expliquer fort naturellement, bien des fois du moins, par des circonstances physiquement appréciables; la dent de l'animal, par exemple, se sera essuyée en traversant d'épais vêlemens; la morsure innocente n'aura été l'aile qu'après que l'animal aura eu mordu bien des gens, et dispersé sur eux toute la bave dont sa dent se trouvait mouillée; etc. Mais il est des cas dans lesquels on ne saurait découvrir aucune circonstance de ce genre pour expliquer comment un homme ne devient pas enragé après avoir été mordu, et quoiqu'il n'ait pas élé cautérisé. Afin de rendre compte de cette heureuse chance, force nous est bien d'invoquer une immunité occulte de l'organisme, ce qui, d'ailleurs, n'a rien que de conforme à la ihéorie générale des lois de la contagion.

i5dU. Brève esquisse du chien enrayé. — A. Voici d'abord les principaux signes par où se laisse soupçonner la rage commençante, et par où, conséquemment, on est averti de se tenir en garde contre l'horrible mal : — Le chien devient triste, il s'isole, il se caclie, et, ce qu'il y a de plus important à noter pour la procliagnose, il se montre incapable d'aboyer ; sa voix, dès lors muette pour ainsi dire, ne se produit plus que sous forme de grognement continu, au lieu des éclais saccadés de l'aboiement. Il ne veut ni manger ni boire. Du resie, il n'est méchant que pour les gens qui lui sont inconnus; c'est sur ceux-là qu'il se jette; mais il respecte encore les figures de connaissance, et surtout son maître. Enfin, il a la queue et les oreilles basses; il ne marche qu'à pas incertains et chancelans comme dans une sorte d'assoupissement. Tel est le premier degré de la maladie. Serait-il vrai , comme l'enseignait Boeihaave, que dans cette période, les morsures du chien enragé fussent moins dangereuses que dans l'état de complet développement de la rage, et qu'elles fussent alors moins promptement, et surtout moins sûrement suivies d'effet?

B. Au second degré de la maladie, le chien se trouve tout haletant, la gueule béante, et sans cesse inondée de bave, la langue tirée et pendante; on le voit souvent lécher les corps froids, sans doute dans Je but

d'apaiser la chaleur fébrile qui le brûle. Tantôt il marche nonchalamment, et comme s'il était à moitié endormi; tantôt il se met à courir tout à coup , mais assez souvent en zigzag , plutôt que d'aller tout droit; enfin, il ne reconnaît |>lns son maître ; il a les yeux hagards, abattus, larmoyans, pulvérulent (45. G. &); il s'effraie sans raison, il a des accès de fureur , il perd souvent connaissance pour revenir à lui l'instant d'après, il tombe dans un état de paralysie qui débute ordinairement par le train antérieur. En général, cette seconde période de la rage ne laisse guère la vie se prolonger au delà de trente heures; tout au plus, dans certains cas exceptionnels, le délai peut-il durer deux à trois fois vingt-quatre heures; et, encore, le dernier jour, l'animal est tellement paralysé qu'il n'y a plus du tout de danger à s'approcher de lui. Nous sommes, encorôici, de l'opinion de Boerhaave, qui faisait le danger de la morsure d'autant plus grand et d'autant plus pi oche que l'animal était plus furieux, et plus près de mourir.

1545. Symptomatologie de la rage chez l'homme. — Certes, la rage, pasplusque toute autre maladie contagieuse, ne peut présenter les mêmes symptômes uniformément, et invariablement dans tous les cas; elle doit avoir aussi ses atiomalies, ses.bizarreries, et, pour ainsi dire, ses déguisemens plus ou moins singuliers, plus ou moins étranges, plus ou moins dif;icilcs à diagnostiquer; la théorie générale de la contagion ne nous a-t-elle pas déjà parfaitement instruits louchant la loi de la variété des formes symptomaliques que présentent les différens individus soumis à l'action d'une seule et même espèce de virus (96. E.) ? Mais , toutes réserves faites en ce sens, bornons-nous ici à tracer sommairement une description générale qui soit le résumé des cas les plus nombreux, et fasse connaître ainsi la marche la plus ordinaire de la maladie.

Voici donc l'ordre dans lequel apparaissent, le plus souvent du moins, les effets morbides du virus rabieux, après une période plus ou moins longue d'incubation (1543. F.), chez un homme jusque-là parfaitement sain.

Soudaine apparition d'une douleur plus ou moins vive dans la partie qui fut , la première , atteinte et infectée par le virus. Puis, douleurs sourdes et vagues, surtout dans le voisinage de cette partie-là; niais, quelquefois aussi, dans d'autres parties plus ou moins éloignées. Lassitude; sentiment de pesanteur et d'abattement dans tout le système musculaire. Sommeil inquiet; songes effrayans, et réveils en sursaut. Continuelle impatience dans l'état de veille. Soupirs fréquens; tristesse profonde; sombre taciturnité ; désir de la solitude. Tels sont presque toujours les symptômes par où la maladie commence, et où elle se tient à peu près bornée dans sa première période.

Ensuite, cessymptômesinitiaux augmentent d'intensité; et il s'y joint une oppression précordiale des plus pénibles, une véritable angoisse dans toute laforce du terme (46. A.Ç.). Respiration difficile, avec de grands soupirs.

3»4 PATHOLOGIE MLOICAIJ:.

Frissons à maintes reprises. A l'aspect de l'eau, à l'aspect d'un liquide quelconque, ou à l'aspect aussi d'un corps transparent, ou qui réfléchit la lumière, comme un miroir par exemple, cris et gestes d'horreur, et tremblement de toute la personne. L'appétit est perdu; mais pourtant la déglutition d'une bouchée d'alimens solides est encore possible ; la déglutition des boissons ne l'est plus du tout; et le contact de la moindre goutte de liquide, surtout aux lèvres et à la langue, occasionne aussitôt une incroyable agitation, le tremblement, des convulsions affreuses et la fureur, du moins presque toujours. Fièvre. Soif brûlante, et quel cruel supplice que cette soif impossible à satisfaire! Pas un instant de sommeil. Priapisme. Pensées étranges, égarées, sans liaison , et sous l'inspiration d'un délire plus ou moins intense. Voix rauque, et s'enrouant de plus en plus par le progrès de la maladie. Sans cesse la bouche se trouve pleine d'une bave écumeuse, que, par une sorte de sputation convulsive, le malade lance, malgré lui-même, sur les gens qui sont près de lui. On assure que quelques enragés ont envie de mordre, et que dans leurs transports furieux ils mordent tout ce qui leur tombe sous la dent : mais, sans contredit, c'est chez le petit nombre que l'observation a constaté celle particularité-là; et, pour mon compte, je n'en ai pas encore vu d'exemple. Chez certains malades, au contraire, dans le fort même des scènes convulsives, et jusqu'à l'heure de l'agonie, l'esprit reste libre, fi rme, voire même soucieux du danger dont ils peuvent être cause pour autrui. Quoi qu'il en soit, au surplus, la maladie compte à peine trois jours depuis la première période que la sueur glaciale, la faiblesse du pouls et la gêne croissante de la respiration annoncent les approches de la mort, terminaison fatalement constante qui ne manque guère d'arriver avant que le quatrième jour soit révolu.

Comme un des exemples les plus curieux de ces cas exceptionnels dans lesquels la rage s'écarte plus ou moins de la description classique ci-dessus, je crois à propos de consigner ici un cas que j'ai autrefois publié, l'ayant observé à Naples, avec mon ami le très célèbre professeur Vulpe's (Notic. méd. sur Napl., p. 17). Il s'agit d'un enfant de six ans, qu'un chien enragé avait mordu, et qui, surveillé dès lors par la Police, fut transporté à l'hôpital (Ospedale degV incurabili) , dès qu'il offrit quelques signes d'aversion pour les boissons. Je le vis blotti dans un coin obscur de la salle, jouant avec quelques fruits qu'on lui avait donnés, les mordillant quelquefois, mais n'en avalant jamais la moindre parcelle; demeurant d'ailleurs fort tranquille, sans cris, sans mouvemens convulsifs, sans la sputation caractéristique, sans le plus léger signe de douleur ou de constriction pharyngienne: il n'offrait d'autre symptôme que l'horreur de l'eau ; il se détournait en criant dès qu'on lui en présentait en l'engageant à en boire ou même à se laver simplement les mains; même geste, même cri, si nous attirions ses regards sur un fragment de miroir placé de manière à réfléchir la clarté du

MALADIES INCONTESTABLEMENT VIRULENTES. 38f>

jour. L'entant, inutilement soumis aux frictions mercurielles, mourut le lendemain sans aucun autre symptôme, cinquante jours après la morsure.

Effectivement, après tout, l'horreur des liquides (hydrophobie) et la nécessité de la mort, voilà ce qu'il y a de constant dans la rage, ce qu'il y a de commun à tous les cas sans exception.

Remarquons bien , toutefois , que beaucoup d'enragés ne sont pas seulement bydrophobes dans la pure et simple valeur de ce mot, mais encore ont peur du grand jour, peur du grand air, peur de tout. Ils sont, comme les anciens les appelaient parfois, photophobes, aérophobes, paniophobes.

En somme, la symptoraatologie de la rage me semble se résumer et se concevoir à peu près tout entière sous la formule que voici : — Hypéresihésie sur-aiguë de tout le système nerveux.

15A6. Nécroscopie. — Les cadavres d'enragés ont presque toujours présenté, aux recherches des observateurs , les caractères anatomiques plus ou moins prononcés d'une inflammation dans l'intérieur de la gorge, et quelquefois même dans toute l'étendue du système muqueux gastro- pulmonaire. En outre, ordinairement du moins, poumons hypérémiés h un degré excessif; cœur et gros vaisseaux tout pleins de caillots ; système veineux gorgé d'un sang noirâtre et diffluent; en un mot, tous les signes nécroscopiques d'une lente agonie par apnée. Mais, au milieu de tout cela, jamais rien qui soit de nature à nous éclairer le moins du monde ni sur le mode particulier de l'altération du système nerveux, ni sur le point primitivement et spécialement affecté de ce système.

\5hl. Quelques mots de séméiotique. — A. En fait de diagnostic, prenons bien garde de ne pas nous en laisser imposer par une hydrophobie qui soit purement et simplement l'effet de l'hystérie , de l'hypocondrie, de la méningo-encéphalile, de la peur, de l'imagination frappée, etc. S'il est des cas où l'erreur serait par trop grossière, il en est d'autres où, pour ne pas se méprendre, il faut bien de l'expérience et bien de la sagacité.

B. Quant au pronostic , nous ne pouvons que nous écrier : Malheur à qui un atome de virus rabieux vient imprégner un point quelconque de tissu vivant ! Le développement de la rage n'est pas, on doit le dire, un péril infailliblement certain ; mais une véritable sécurité ne peut être obtenue qu'au prix d'une prophylactique fort rude , la cautérisation par le fer rouge ou par un puissant caustique. Qui croirait, d'ailleurs , acheter trop cher la préservation ? Car, une fois la rage développée , plus d'espérance, point de remède; l'art jusqu'ici n'a rien trouvé pour conjurer le terrible mal.

1 5^8. Thérapeutique. — Bornée de fait, hélas! à la prophylactique.

h. La cautérisation énprçif|iienienl faite et de manière à atteindre m- . 25

386 PATHOLOGIE MÉbiCALK.

les points tes plus profonds de la- blessure empoisonnée, voilà l'ancre dt salut. Le fer rouge, hardiment manié, peut, sans aucun doute, accomplir cet office avec une entière efficacité ; c'est un moyen très employé , peut-être le plus souvent employé, mais ce n'est pourtant pas le meilleur; car il y a lieu de craindre que, dans certains cas, on ne le fasse pas agir assez profondément, et que l'on se contente d'une destruction trop superficielle de la partie mordue, de peur d'y pousser plus qu'il ne faudrait un agent destructeur si rapide et si terrible. Mieux vaut, suivant moi, recourir au beurre d'antimoine, ou bien à quelque autre caustique liquide qui soit de nature à s'insinuer le plus aisément du monde partout où la dent la plus pointue aura pénétré. Nul doute, au surplus, qu'il ne faille procéder à la cautérisation le plus tôt [possible. Toutefois, vingt-quatre heures après la morsure , on est bien à temps. Il ne paraît même pas qu'après un délai plus long, qu'après un délai de plusieurs jours, la cautérisation perde rien encore de son efficacité. Et, quel que soit le laps de temps écoulé, nous devons la conseiller encore; nous avons droit, ce semble , d'y placer encore quelque confiance. Quant à d'autres préservatifs, la science positive n'en reconnaît pas. Immersion dans la mer, régime de vie sévèrement astreint à telles ou telles conditions particulières , médicamens prétendus spécifiques contre la rage, tout cela est vain, tout cela n'est ni plus ni moins ridicule que les pèlerinages à Saint-Hubert. Tout cela ne peut qu'inspirer une fausse et malheureuse sécurité, si l'on prétend se dispenser de la cautérisation. Avec la cautérisation, tout cela n'est bon qu'à calmer des imaginations effarées et superstitieuses. La cautérisation, rien de plus, rien de moins, voilà toute la prophylactique de la rage.

B. Contre la rage confirmée, on peut, on doit même tenter tous les remèdes imaginables; on ne saurait blâmer, en ce genre , les tentatives les plus aventureuses, les plus excentriques. Cela est, assurément, plus conforme à la raison et à l'humanité, que d'abandonner sur-le-champ les malades sans leur donner aucun soin. Que dire de la pratique barbare de les étouffer entre deux matelas? Meurtre , à ce qu'il paraît, assez commun autrefois et que l'Autorité laissait impunément commettre, mais qui, de nos jours, réprouvé qu'il est désormais par les lumières et les mœurs d'une civilisation plus avancée, ne peut plus être, n'a été que très rarement, dans quelque coin encore à moitié sauvage d'entre nos départemens les plus arriérés, l'œuvre de paysans ignorans et féroces.

C. Puisque le génie de l'homme a déjà su, contre le virus syphilitique, par exemple, découvrir un antidote efficace, il est permis d'espérer qu'un jour l'art possédera aussi un spécifique contre la rage. Plût à Dieu qu'une si précieuse découverte ne dût pas être encore longtemps ajournée ! Plût à Dieu que nous la vissions nous-mêmes se réaliser et devenir la joie et la gloire de notre époque

MALADIES INCONTESTABLEMENT VJHULENTES.

ARTICLE VI

Page 1