BOUTON D'ALEP
(Terme vulgaire. — En usage parmi nous autres médecins, non moins que parmi les gens étrangers à l'art. )
1599. Bibliographie. — Voir divers auteurs de pathologie cutanée (292.)
Volney. — {Voyage en Egypte et en Syrie pendant les années 1783, SU et 85. Paris, 1787, 2 vol. in-8°). — État politique de la Syrie , ch'ap. III, Du pachalik d'Alep.
Alibert. Note sur la pyrophlyctide endémique , ou pustule d'Alep. (Dans la Revue médicale, juillet 1829.)
Requin. Du bouton d'Alep. (Dans Gaz. méd., année 1832, n° 80. ) — Article rédigé d'après les notes que m'avait fournies un de mes amis, M. Disaut,qui availexercé dans le pays les fonctions de consul.
Guilhou. Essaisurle bouton d'Alep. Th. inaug. Paris, 1833, n°165. —L'auteur de cette intéressante monographie avait, dans un voyage fait en Syrie en 1829 , observé par ses propres yeux les diverses formes, les diverses périodes de cet étrange exanthème.
1600. Définition. — Exanthème de forme crustacéc et ulcéreuse , et à marche chronique; — se montrant endémique non seulement dansla ville d'Alep et aux environs, mais encore dans le reste de la Syrie et dans la Mésopotamie; — consistant quelquefois en un ou plusieurs groupes de boulons, quelquefoisen un boulon unique; — mettant une année, et même davantage, à se développer et à parcourir toutes ses phases; — laissant une cicatrice indélébile; — n'attaquant un individu donné qu'une seule fois dans toute la vie.
1601. Synonymie. — Habct el seneh (en langue arabe), c'est-à-dire Bouton d'une année. — Dartre d'Alep (Volney). — Bouton de Bagdad ou de Bassora (car les habitans de ces villes-là n'y sont pas moins sujets que les Alépins). — Pyrophlyctide endémique d'Alibert (Dermatoses eczémateuses, genre X , en deux espèces : esp. A , P. sporadique, c'est la pustule maligne; — esp. B , P. endémique. — Rapprochement, il faut le dire, très peu naturel).
1602. Bref aperçu. — Que l'on se garde bien , encore un coup, de prendre à la lettre la dénomination de Boulon d'Alep , dénomination si peu exacte. Tout en l'adoptant de par l'usage , ne la prenons que pour ce qu'elle est en effet, et rien qu'à titre d'antonomase. Car, je le répète, cette endémie-là n'est pas bornée au pachalik d'Alep; mais elle règne, à proprement parler, dans la vaste étendue de la Syrie et de la Mésopotamie. Citons notamment Bagdad, Orfa, Diarbekr, Wossoul , etc., comme autant de villes dont elle est le triste apanage.
C'est sons les bizarres dénominations de bouton mâle et de bouton
ENDÉMIES SINGULIERES. Z| 3 7
femelle que le langage des Arabes distingue le cas de bouton unique cl le cas de bouton multiple. Langage peu scientifique , soit : voire môme absurde, si l'on veut. Mais toujours est -il que ces expressions figurées ne laissent pas que d'avoir un certain degré de fondement dans les faits. Quand le bouton est unique, il prend , en règle générale du moins , un bien plus grand développement que ne le font les boutons dits femelles. Ne semble-t-il pas qu'alors la cause morbifique, se concentrant sur un seul endroit, y épuise toute son activité, tandis que dans l'autre cas elle se distribue et s'éparpille, pour ainsi dire, en petite monnaie sur plusieurs points ? Rien de plus variable, rien de moins limité que le nombre des boutons qui peuvent se développer ensemble sur un seul individu. Le docteur Guilhou a vu un cas « qui présentait soixante-dix-sept » boulons principaux, entourés de plus petits, en nombre effrayant; on » eût dit d'une variole confluente, au premier aspect » (Thèse citée , p. 10). Mais, je me hâte de le remarquer, de tels exemples sont très rares. D'ordinaire, la multiplicité des boutons n'atteint pas à des proportions si énormes, ni même n'en approche, il s'en faut même de beaucoup. Quoi qu'il en soit , boutons mâles énormément ou médiocrement gros , boutons femelles en petit nombre ou en nombre excessif; c'est bien un seul et même genre d'exanthème, ayant la même marche, la même durée, la même terminaison.
Voici, au surplus, en très peu de mots, la marche de ce singulier et fâcheux exanthème. Le bouton , à sa naissance, se trouve tout petit , indolent, à peine saillant, à peine visible , et ne fait d'abord que de très lents progrès. Au bout de trois mois pourtant , il est gros comme une noisette; de plus, il est alors douloureux ; mais, quoique possédant un notable degré de rougeur inflammatoire, il ne fait éprouver de douleurs très vives que dans des cas exceptionnels et assez rares. Ensuite, pendant le cours du second trimestre , il entre en suppuration , et produit un ulcère dont la largeur est, d'ordinaire, celle d'une pièced'un franc, mais peut, parfois aussi, être beaucoup plus grande , — égaler, par exemple, une pièce de cinq francs, — voiremême, assure-t-on, atteindre près d'un décimètre de diamètre. Une croûte blanchâtre et humide recouvre presque continuellement la surface de l'ulcère , seulement de temps à autre elle tombe ou se crevasse pour donner issue au pus ; elle se reforme à chaque fois , et présente les mêmes alternatives pendant toute la durée de la suppuration. Le pus est plus ou moins abondant , ordinairement blanc ou tirant un peu sur le jaune, .souvent inodore, mais quelquefois très fende (surtout lorsque, peu abondant, il croupit longtemps sous la croûte ). Jamais , au reste , quel que soit le développement du mal en largeur, jamais ni la croûte , ni les bords érythémateux de l'ulcère ne s élèvent de plus d'un centimètre au-dessus du niveau de la peau. L'ulcère, une fois constitué, persiste cinq à six mois, et, parlant, n'aboutit ;'iere,en général, à complète ncairisalion qu'après une année ré-
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volue depuis l'apparition du boulon : il laisse en se fermant une cicatrice profonde , qui , de rouge qu'elle est d'abord | devient peu à peu incolore.
La cicatrice plus ou moins déprimée, plus ou moins difforme, qui doit ainsi naissance au bouton d'Alep, est indélébile. Elle atteste qu'il y a là une perte de substance, comme si la peau avait été profondément labourée par le feu.
Le bouton d'Alep se place ordinairement à la face et surtout aux joues. Cela est particulièrement vrai des Alépins, qui , pour la plupart, s'en trouvent défigurés. Mais , quelquefois aussi , les autres régions du corps sont le siège où se fixe le même mal.
Chez les indigènes, la maladie survient ordinairement à l'âge de deux à trois ans ; il est très rare que les enfans à la mamelle la contractent; et , d'autre part, il n'y a guère d'exemple, dit-on, qu'un enfant, né à Alep, n'en ait pas été atteint, s'il vécut jusqu'à dix ans. Chez les étrangers qui s'établissent dans le pays, elle se montre très capricieuse dans son apparition ; tantôt elle ne tarde guère plus de six mois à paraître ; tantôt elle laisse passer un an , deux ans, voire même dix ans et davantage. « M. Barker, ex-consul général d'Angleterre, ne l'eut qu'après quinze » ans de résidence suivie; M. Ange Durighello, consul d'Espagne, après » dix-huit seulement. » (Guilhou, p. 11.) Bien plus, il est certain qu'un étranger qui abandonne le pays, n'est pas, pour cela, soustrait au danger; qu'il peut emporter le germe latent deia maladie. On rapporte des exemples authentiques de personnes qui ont été atteintes après avoir quitté Alep depuis nombre d'années. A en croire l'opinion générale des Alépins, il suffit d'avoir séjourné dans le pays, ne fût-ce qu'une ou deux semaines, voire même quelques jours seulement, pour être infailliblement atteint, tôt ou tard: mais, suivant Volney, il faut une résidence de trois mois. Assurément, il y a des exceptions, et, par exemple, «celle » de M. Germain père, qui, ayant résidé soixante-neuf ans à Alep, y » est mort à quatre-vingt-cinq ans, sans avoir éprouvé le bouton. » (Guilhou, p. ISs) Dois-je eiter encore mon ami M. Disaut, qui a quitté Alep il y a déjà près [de vingt ans, et qui demeure intact jusqu'à présent ?
On prétend avoir remarqué que le bouton d'Alep prend, chez une constitution déjà malsaine, un certain accroissement degravitéet d'opiniâtreté; que par exemple, chez les individus scrofuleux ou syphilitiques, il est plus prompt à paraître, et sévit avec plus de force.
« L'expérience a enseigné que le meilleur remède est de n'en point » faire, » disait Volney. Quarante ans après cette assertion du savant et illustre voyageur, M. Disaut me dictait la même cho^e dans les termes que voici: « Le seul traitement en usage à Alep, consiste à maintenir » l'ulcère dans la plus grande propreté en le lavant sans cesse avec de » l'eau légèrement tiède. On a reconnu que tous les spécifiques pro-
ENDÉMIES SINGULIÈRES. 439
» posés ne faisaient qu'irriter le mal et le rendre plus grave. » « Cepen- » dant, » à ce que rapporte le docteur Guilhou ( thèse citée, p. 22), » M. Salina, qui exerce honorablement la médecine à Alep, où il est » né, assure avoir toujours réussi à diminuer l'étendue et la durée de » l'érupiion (qui n'a été alors que de 8 à 10 mois), en cautérisant, au » moyen du feu, avant la période de suppuration ( du 3e au W mois). » Tout prouve que le bouton d'Alep n'est pas contagieux. Il n'y a pas d'exemple que, par l'intermédiaire des Alépins qui s'en vont voyager avec l'ulcère en pleine suppuration, ce mal se soit jamais propagé dans les lieux où il n'est pas endémique. Il ne paraît pas non plus qu'on ait jamais réussi à en opérer l'inoculation : inoculation , pourtant, très désirable, dans le but de fixer, par une heureuse anticipation, le développement du bouton sur toute autre partie que le visage.
Ce qui est encore bien digne de remarque, c'est que le bouton d'Alep se développe aussi sur les chiens.
Quelle est donc la cause de cette endémie-là? Obscur et difficile problème, dont jusqu'ici la solution n'a pas encore pu être démonslrativement fournie! Voiney, judicieux esprit, avait déjà mis en suspicion les eaux que boivent les habitans d'Alep, les eaux de la rivière appelée le Koïk. Le docteur Guilhou a chaudement embrassé l'opinion de l'illustre auteur des Ruines; il s'est efforcé delà confirmer par diverses considérations assez puissantes ( thèse citée, p. 17-21 ). Darcet fils ayant exptoré chimiquement les eaux du Koïk et les ayant reconnues pour alcalines, leur alcalinité a précisément paru au docteur Guilhou devoir être considérée comme la condition où gît le secret de leur spécialité morbifique , de leur singulière propriété de déterminer un exanthème sui gcnétis. Mais, dira-t-on , la contrée arrosée par [la Koïk n'est pas, tant s'en faut, la seule où l'on voie régner le bouton d'Alep. A quoi le docteur Guilhou répond: « Que la même affection s'observe à Bagdad, » sur les rives du Tigre et de l'Euphratc , et d'ans d'autres villes b abreuvées par des sources particulières ; cette observation n'ôte « encore rien à la probabilité de notre opinion : elle fait supposer, tout » au plus, que ces fleuves et ces sources charrient le même prin- » cipe que le Koïk. i Assurément, je n'hésite pas à le déclarer, tout cela est fort probable ; niais nous ne saurions y reconnaître une vérité démontrée.
ARTICLE II
PL1QUK.
(Piica, en latinité médicale et de date moderne. — De Plico, ■n\txmi, je noue , j'enroule, j'entrelace, j'entortille, etc.)
1603. Bibliographie. - (292). — Hercules Saxonia. De plicù, i/Uéh PfflètH GtoMÉtiéi ifàfiartt Liber* tiimà pPÏtnhm in lucem
tikO PATHOLOGIE MED1CALF.
editus. Padoue, 1600, in-4". C'est Je premier ouvrage qui ait clé écrit sur la plique endémique de la Pologne. Sennert (150). — [Mëdic. practic.). Lib. v, pars III, sect. n
c. 9, De plicâ.
Lafontaine. Ueber den Weichselzopf. Breslau et Leipzig, 1792 , in-8°. — Traduit par Jourdan sous ce titre-ci : Traité de la plique polonaise. Paris, 1808, in-8°.
Bourgeois. Considérations sur la plique dite polonaise. Th. inaue Paris, 1814. &"
Joseph Frank. -—(Praxeos medicœ universœ prœcepta. T. VI
^ Leipzig, 1829, in-8"). — Cap. xxir, Deplicâ.
Ch. Sédillot. Nouvelles considérations sur la plique. Paris 1832,in-8°.
1606. Définition.— Maladie chronique du système pileux; —se montrant fort commune, ou, pour mieux dire, endémiquement naturalisée dans certaines provinces de la Pologne, notamment en Liihuanie, en Volhynie, elc.; — se caractérisant par une étrange et hideuse agglutination de la chevelure, voire même, quelquefois aussi, de la barbe, ou bien, encore, des poils axillaires, pubiens ou autres, en touffes plus ou moins épaisses, plus ou moins longues, plus ou moins bizarrement configurées, mais toujours absolument inextricables dans la stricte rigueur du mot. Alibert voyait là une sorte particulière d'inflammation des bulbes ou cystes pilifères.
Quoiqu'il en soit, notons sur-le-champ un point que je ne dois pas dissimuler aux lecteurs. La réalité de la plique polonaise comme maladie véritablement à part, ne laisse pas que de donner prise au scepticisme et que de rencontrer des incrédules. Avant et depuis Chirac, ce grand maître de la médecine parisienne sous la régence, ce praticien brillant, mais trop systématique et trop tranchant, qui, ainsi que l'en accuse Sauvages, niait résolument qu'il y eût là une maladie d'une nature toute spéciale, qu'il y eût là autre chose qu'un simple accident de malpropreté, un pêle-mêle de cheveux pleins de crasse et enchevêtrés les uns dans les autres, et, en un mot, un cas bien facile à prévenir et à guérir par le secours du peigne ; il s'est trouvé bien d'autres médecins qui, sans avoir non plus mis le pied en Pologne , ou pour y avoir fait une rapide tournée , se sont crus en droit de professer un semblable système à l'égard de la plique, voire même de ne pas tenir plus de compte de cette maladie que d'une fable inventée à plaisir. Mais, en vérité, entre l'opinion de ces esprits sceptiques et le témoignage des observateurs nombreux qui, depuis le xvr siècle jusqu'à notre époque, ont, après longues années de pratique et d'expérience dans le pays même, proclamé cl décrit l'endémie en question, et qui, tels que Joseph Frank, par exemple, assurent avoir vu des milliers de cas à l'appui de la des-
E.\DÉMltS SliNGLLIERES. liki
cription qu'ils nous donnent, je ne saurais m'empêcher d'incliner du côté de ces derniers, et de m'en référer à leur autorité.
1605. Synonymie. — A. Trichoma , de Sauvages (Nosol. meth. Class. x, Cuchexiœ , gen. xxxv).
B. Trichoma vulgaire, d'Alibert {Dermatoses teigneuses, genre îv , espèce A ) ; par opposition à l'espèce B , ou faux trichoma , qui est le pur et simple état des cheveux étroitement entremêlés faute d'avoir été peignés, toujours, dès lors, plus ou moins difficiles à démêler, mais non pas absolument inextricables si l'on veut y mettre du temps et de la patience, tels qu'on a, en un mot, occasion quelquefois de les voir en tout pays, particulièrement chez les femmes, à la suite de longues et graves maladies, — et tels que je les trouvai un jour chez une jeune et jolie marchande pour laquelle on vint réclamer mes conseils, non pas qu'elle eût été malade, mais parce qu'elle avait eu la paresse, depuis un certain temps , de ne pas prendre soin de son épaisse chevelure, et de se borner à la tenir arrangée tant bien que mal sous des bonnets sans jamais la peigner à fond.
1606. Bref aperçu. — 11 est rare que la plique survienne tout à coup et sans s'être fait précéder, pour ainsi dire, par une succession d'accidens prodromiques plus ou moins graves durant un laps de temps assez long, quelquefois durant plusieurs années. Entre lesaccidens nombreux et variés qui peuvent ainsi préluder à l'affection du système pileux, voici quels sont les plus ordinaires. 1° Les divers phénomènes de l'anémie, et surtout de l'anémie chlorotique ( 167. A. y. ), phénomènes asthéniques et névropathiques, et souvent, par exemple, entre autres, les aberrations d'appétit comprises sous le nom de xpica, d'où cet adage de médecine polonaise : Sub picâ latet plica. 2° Des maux de tète très vifs et très opiniâtres. 3" Un bourdonnement continuel dans les oreilles. U° Les teignes (1353-66), et les pseudo-teignes (360-1 et 375.). 5° Des douleurs rhumatismales ou censées telles, surtout aux pieds et aux mains. 6" La chorée, l'hystérie et autres névroses convulsives. 7° Les tumeurs blanches ou autres affections scrofuleuses. 8° Le rachitisme et l'ostéonialacie ( Path. chir. Chap. XX, art. xxxii et xxxm. — T. Il, p. 119-/i5).
Le développement de la plique a pu même être considéré comme une sorte d'excrétion salutaire, comme une éruption dépuralive et, pour ainsi dire, médicatrice. Très souvent, du moins, on voit, avec la plique, survenir la guérison ou l'amendement de tous les maux avant-coureurs, si tant est que ces maux-là n'aient pas encore entraîné d'irrémédiables vices organiques, tels que les déformations rachiliques, les caries, les nécroses, etc.
Tantôt la plique met beaucoup de temps à parvenir à son complet développement, et ne s'empare de la chevelure tout entière que par invasions successives, à intervalles plus ou moins éloignés. Tantôt, au
contraire, elle naît avec une extrême rapidité sur toute l'étendue de la tête; elle peut s'accomplir en quelques jours, quelquefois même, assuret-on, dans l'espace d'une nuit.
Quoi qu'il en soit, la plique revèi, chez les différons sujets qu'elle attaque, des aspects exirêmement variés, qui pourtant peuvent se réduire à deux ou trois formes principales. Quelquefois , par exemple, la réunion et l'agglutination des cheveux se présente sous forme de cordons allongés, qui pendent de côté et d'autre. Quelquefois, au contraire, les cheveux s'agglomèrent et s'entremêlent tout en demeurant tassés sur eux-mêmes, et constituent alors une sorte de feutre épais et impénétrable, soit en plusieurs touffes isolées l'uùe de l'autre, soit en une seule masse où la tête tout entière se trouve, pour ainsi dire, entièrement encapuchonnée. Chez certains individus, à ce qu'on nous raconte, les houppes saillantes et contournées, dont la chevelure se montre toute hérissée, produisent la complète image de la tête de Méduse.
Il existe, à la racine des cheveux atteints de plique, une sensibilité tout à fait morbide; la pression la plus légère, le moindre ébranlement y provoquent une douleur plus ou moins vive. C'est ce qu'attestent tous les observateurs. Mais ces cheveux-là saignent-ils quand on les coupe? Voilà qui n'est rien moins qu'authentique. C'est une croyance populaire, que certains auteurs ont accueillie sur ouï-dire , et que , l'autre jour encore, j'entendais confirmer par des Polonais, étrangers, il est vrai, à notre art. Mais Joseph Frank la déclare tout à fait fausse et sans fondement.
Bien des fois, surtout en cas de plique très prononcée et très invétérée, on voit aussi les ongles, cette forme particulière du tissu pileux (selon les enseignemens de l'anatomie philosophique) , contracter des altérations plus ou moins notables. Ils deviennent douloureux, noircissent, se boursouflent , se crevassent, perdent leur surface unie et lisse pour une surface toute raboteuse, croissent d'une façon prodigieuse, s'allongent et se recourbent en manière de griffes, puis tombent pour céder la place à de nouveaux ongles qui pousseront bien ou mal selon le cas, selon la guérison ou la persistance de la maladie.
On assure que les gens atteints de plique courent les plus grands dangers s'ils se font tondre, surtout pendant la période même de développement du mal ; qu'ils paient fort cher, en général, une telle imprudence, et l'expient par l'apoplexie , par la fièvre cérébrale, par l'hémoptysie, parla phthisie pulmonaire ou d'autres maladies non moins redoutables. S'il est vrai que les choses se passent ainsi, mieux vaut, certes, se résigner à la plique pour toute la vie.
En vain a-t-on prodigué contre la plique les émissions sanguines , les purgations, les mercuriaux, les arsenicaux. La plique y est rebelle. Et, en insistant mal à propos sur l'emploi de semblables moyens, on ne fait que nuire au malade, sans amender le moins du inonde la maladie.
KNDÈ.MlliS SlNUllJfcllES. UUS
11 parait, néanmoins, que, dans certains cas, la plique finit par guérir, et cela sans accidens fâcheux de répercussion à l'intérieur. Ce qui peut aider la nature dans l'accomplissement d'une si heureuse guérison, ce sont surtout les soins assidus de propreté ; ce sont; aussi, les lotions émollientes et aromatiques pour remède topique , et puis, selon le cas , les divers moyens propres à rétablir ou à corroborer la santé générale. Voilà où doit se circonscrire la thérapeutique.
L'étiologie de la plique est un mystère fort obscur. Que la malpropreté soit une des conditions les plus favorables au développement de ce mal: rien de plus vrai, rien de plus clair, assurément. Mais, en vérité, elle n'est ici que cause adjuvante et non pas cause déterminante. Il doit y avoir là quelque chose de spécifique qui nous échappe.
La plique est-elle héréditaire? Est-elle contagieuse? Questions que tant d'auteurs tranchent à la légère par oui ou par non , mais auxquelles , pour mon compte, je ne sais que répondre.
Quoi qu'il en soit, cette singulière endémie delà Pologne ne s'attaque guère qu'aux indigènes: on cite bien quelques exemples d'étrangers qui, pour avoir séjourné dans ce pays-là, ont contracté la plique; mais ces exemples sont très rares.
1605. ffotè historique. — Selon les chroniqueurs polonais, c'est par les Tartares que la plique fut importée en Pologne, lors de leur grande invasion dans cette contrée, en 1287. Et, avant d'y demeurer confinée, elle s'était répandue, toujours suivant les mêmes auteurs, en Silésie, en Hongrie et autres pays voisins. De tels récits impliquent assurément l'idée de la contagion : mais ils sont loin d'avoir une authenticité incontestable.
ARTICLE III
pellagre:.
(Pellagra. Nom hybride créé en latin moderne, ou plutôt en italien. — De Pellis, peau, et Kyoa, proie. — Comme qui dirait : La maladie à laquelle la peau devient en proie, La maladie de peau par excellence. — D'après la même analogie que certains termes fort anciens, savoir : Podagra, Chiragra, Mentagra, etc.
1608. Bibliographie. — (292.). — Casal. — (Historia naturaly rftêtticà deel principado de Asturias. Madrid, 1762, m-W. ) — A tracé, d'après les nombreuses observations d'une pratique de trente années dans l'Asturie d'Oviedo , la description , qu'avant lui nul auteur n'avait faite, du Mal de la Ilosa, maladie endémique de ce pays-là, et reconnue aujourd'hui, grâce surtout aux écrits de M. Théophile Roussel, pour être absolument la même que la pellagre du Milanais.
Thierry. Description d'urte maladie ttpfkléè Mal delà Rosa. (Dans
Uhk PATHOLOGIE MEDICALE.
l'ancien Journ. de méd., mai 1755. ) — Publiée sept ans avant le livre que je viens de citer, celte première description du Mal de la Rosa n'eu fut pas moins le fruit des connaissances spéciales de l'observateur aslurien. Thierry, alors médecin de l'ambassadeur de France à Madrid, avoue lui-même franchement avoir écrit d'après les documens que lui avait fournis Casai, devenu médecin de la cour d'Espagne. Faisons, d'ailleurs, une remarque fort honorable pour Thierry : c'est qu'ayant eu occasion d'observer la maladie chez une femme de la Nouvelle-Castille, il n'hésita pas à s'écrier pour ainsi dire prophétiquement: « J'infère de là qu'on pourra » rencontrer le Mal de la Rosa en différens pays. » FKAPOLLi. Animadversiones in morbum vulgô pellagram. Milan, 1771, in-8°. — Frapolli était médecin du grand hôpital de Milan, où il y a toujours un assez bon nombre de pellagreux, et où j'ai pu moi -môme, par exemple, en une tournée de quelques heures, prendre connaissance des différentes périodes et des formes principales de la pellagre. Cet auteur fut l'un des premiers qui écrivirent sur la pellagre, peut-être même le premier de tous; et, avec l'autorité que lui prêtait sa position spéciale, il fixa dès lors l'attention du monde savant sur la singulière endémie du Milanais.
Strambio. De pellagrâ observatiQnes in regio pellagt'osorum nosocomio factœ. Milan, 1786-9, 3 vol. in-4°. — Observations nombreuses et bien faites, qui donnent une juste idée de la pellagre et de la variété de ses formes, surtout sous le rapport des symptômes encéphalo-rachidiens.
Careno. Tentamen demorbo pellagrâ, Vindobonœ observato. Vienne, 1794, in-8°.
Mazzaiu. Memoria sopra la pellagra. Venise, 1815, in-8°. — Mazzari impute la pellagre à l'usage du maïs, qui fait à peu près toute la nourriture des paysans lombards. Il se vante d'être le premier qui ait établi celte étiologie.
Brierre de Boismont. De la pellagre et de la folie pellagreuse. Paris, \8'6h, in-8". — Mémoire intéressant, surtout sous le rapport nécroscopique et thérapeutique.
Hameau. — ( Dans le Rull. de l'Ac. de méd., t. II, p. 7-9. — Année 1837). — Description de lapellagre des Landes. — Dès 1818, M. Hameau , médecin à la Teste de Buch, avait signalé la maladie, mais sans la reconnaître aussitôt pour identique à l'endémie du Milanais.
Giistrag. — (Fragmens de médecine pratique et d'anatomie pathologique. Bordeaux, 1841, in-8°). — L'habile et célèbre praticien bordelais a rapporté là ( pag. 50) l'histoire d'un cas sporadique de pellagre qu'il avait observe , en 1833 , chez une jeune dame qui
BNDÉM IES SIMÏI r.ii-hL*. 44a habitait un village salubre dans la partie nord élu département de la Gironde.
Théophile Roussel. Histoire d'un cas de pellagre observé à l'hôpital Saint-Louis dans le senice de M. Giberl. (Dans Rev. méd. , juillet 1842). — C'est le premier cas de pellagre qui ait été reconnu à Paris.
— De la pellagre, de son origine, de ses progrès, de son existence en France, de ses causes et de son traitement curatifet préservatif. Paris, 1845, in-8°.
— Recherches nouvelles sur la pellagre dans les départemens du sud-ouest de la France. (Dans la Rev. méd., sept., oct. et nov.
Ballardini. Délia pellagra, (Dans Annali universali di medi-
cina, avril 1845).
Jolly. Rapport général sur la pellagre. (Dans le Ru//. del'Ac. du
méd., t. X, p. 788-803. — Année 1845). MONNERET et Fleury. — {Compcnd. — T. VI, p. 326-35). — Art.
Pellagre.
Léon Marchand. Documenspour servir à l'étude de la pellagre des Landes. Avec atlas iconographique. Paris, 1847.
COURTY. Mémoire sur quelques observations de pellagre recueillies dans la vallée de Vernet (Pyr. -Orient.) , suivies de réflexions sur la nature de cette maladie et les causes qui peuvent la produire. (Dans Gaz. méd., année 1850, nos 28, 32 et 34).
Marrotte. Observation de pellagre. (Dans les Actes de la Soc. méd. des hôp., V fascicule. Paris, 1850, in-8°).
1609. Définition. — Maladie chronique ; — se montrant caractérisée par le concours de trois ordres de phénomènes, savoir, — 1° phénomènes exanthématiques de forme érythémoïde , quelquefois squameuse et même crustacée, bornés à certaines parties du corps habituellement découvertes, comme, par exemple, les mains, le cou, etc., — 2° phénomènes d'irritation gastro-intestinale , — 3° phénomènes de perturbation encéphalo-rachidienne fort analogues, si ce n'est identiques avec ceux de la Paralysie générale progressive (619. C. y. ); — se faisant surtout remarquer à titre d'endémie dans le royaume lombardo-vénitien , dans les Asturies, dans les landes de Guienne et de Gascogne, etc. ; mais, quelquefois aussi , se produisant sporadiquement dans d'autres pays , comme, par exemple, à Paris (où elle n'est point du tout endémique).
1610. Synonymie. — A. Dans les Asturies : Mal de la Rosa, c'est-àdire maladie érysipélateusc, le mot Rosa étant l'un des anciens noms de l'érysipèle (618 A. ). — L.epra Asturiensis , de Sauvages (Nos. meth., classe X, Cachorirp, gen. xxvil, sp. 4).
M6 PATI10I.0GIK MÉDICALE.
B. Chez divers auteurs italiens '.Scorbah, Al jti,v, (scorbut dos Alpes) ; — Mal di miser ia (mal de misère).
C. Dans le midi de la France , vulgairement : Mal de la Teste; — Dartre maligne.
D. llaphania maystica : dénomination proposée par quelques uns d'entre ceux qui attribuent exclusivement la maladie à l'usage du mauvais maïs, et qui, partant, la classent dans le genre nosographique linnéen (66) (Raphania) sous lequel il est permis de ranger toutes les espèces d'empoisonnement dues, ainsi que l'ergolisme (1281.), aux grains de mauvaise qualité.
1611. Résumé historique. —La pellagre est, selon toute apparence, une maladie nouvelle , du moins en Europe. Autrement , est-il permis de croire, en vérité, qu'elle n'aurait été ni reconnue ni décrite depuis l'antiquité jusqu'au xvme siècle. La prétendre aussi ancienne que le soleil , comme, l'ont dit quelques uns : voilà qui est historiquement incroyable, autant qu'il l'est, étiologiquement, de la regarder comme un effet de l'insolation. Répétons -le donc , c'est là une maladie nouvelle. Transformation de la lèpre antique, selon ceux-ci ; — selon ceux-là, empoisonnement né de la corruption du maïs , et se propageant avec la culture de cette céréale importée d'Amérique ; — selon d'autres, fléau d'origine toute mystérieuse et jusqu'à présent inexplicable : — toujours est-il que la pellagre n'a commencé à se faire apercevoir que vers le milieu du siècle dernier. Signalée d'abord en Espagne , par Casai et Thierry , sous le nom de Mal de la Rosa , cette maladie ne tarda pas à l'être aussi en Lombardie par une multitude d'observateurs, mais sous d'autres noms , notamment sous Je nom devenu aujourd'hui classique , sans qu'on reconnût encore l'identité de l'endémie milanaise avec l'endémie asturienne. C'est en Lombardie , surtout , que les médecins , les économistes et les statisticiens firent de la pellagre un objet d'études assidues, et appelèrent sur ce fléau des populations l'attention du monde savant. Longtemps même ou crut la pellagre exclusivement confinée dans cette conirée-là. Mais, par malheur, les progrès de l'observation n'ont que trop bien démontré le contraire. Le XVIIIe siècle n'était pas encore achevé que déjà, à Vienne en Autriche, Careno constatait un cas de pellagre sporadique. Dans notre siècle, à partir de l'année 1818 , M. Hameau de la Teste, M. Léon Marchant, M. Gintrac et d'autres médecins de la Gironde ont signalé et fort bien étudié la pellagre des Landes. Enfin , en 18Z|2 , un cas de pellagre , bien et dûment constaté dans le service de M. Gibert, hôpital Saint-Louis (c'était le premier cas observé à Paris ) , vint révéler que , même sous le climat parisien , le développement de cette maladie était chose possible. Depuis , d'autres observateurs , MM. Devergie et Marrotte entre autres , ont recueilli et publié de semblables exemples. Bref, il est avéré aujourd'hui, et il n'est permis à personne d'ignorer que la pellagre et le Mal de la [io*a ne