‹ Élémens de pathologie médicale (volume 2)Chapitre 45 sur 54 · PIAN · texte numérisé non relu

PIAN

(Terme emprunté à la langue, ou, si l'on veut, au patois que parlent les nègres des Antilles. — Au propre , c'est le nom de la fraise; et une métaphore très naturelle le fait servir à la désignation d'une maladie caractérisée par des végétations cutanées assez semblables à ce fruit-là).

162U. Bibliographie. — Sauvages. — (Nos. meth. Class. X, Cachexies), Gen. xxiii, Frambœsia, sp. 1, F. Guineensis; — sp. 2, F. Americana.

Swediaur. — Dans le Traité des maladies syphilitiques (1532.) — ■ T. II , chap. xv , Sur la maladie appelée Yaws , Epian ou Pian.

Rayer. — Dans le Traité théor. et prat. des mal. de la peau (292.)

— § 1398-1407, Frambœsia {Pian et Yaios). Levacher. — Dans le Guide médical des Antilles (97. B. 6.). —

Art. Pian.

1625. Définition. — Endémie particulièrement propre à la race nègre, soit dans la Guinée même, soit dans les Antilles et en diverses contrées du continent américain; — se montrant caractérisée par la production de végétations cutanées dont la forme et la couleur rappellent assez bien l'aspect de fraises, de framboises, ou de mûres.

Tout nous porte à croire que cette maladie est originaire de la Guinée, patrie naturelle de la race nègre; et qu'elle a été, de là, nécessairement transplantée dans le Nouveau-Monde par l'infâme commerce de la traite. Nous ne saurions, en vérité, applaudir le moins du monde à l'idée de M. Levacher, qui prétend que le pian est originairement une maladie européenne, une maladie naturelle aux peuples de race celtique, et naguère, par exemple, signalée en Ecosse sous le nom de Sibbens (framboises) comme une épidémie syphiloïde. M. Levacher a développé cette opinion-là dans un Mémoire lu à l'Académie des sciences le 10 juin 1839 ;

PATHOLOGlli MÉDICALE, niais , en réponse à ce mémoire , M. le docteur Roulin a lu ( le 22 juillet suivant) une noie dans laquelle il réfute victorieusement les argumens de M. Levacher (Voir Gaz. méd., année 1839, p. 475).

1626. Synonymie. — Pian ou Epian : voilà, en effet, comment ou a coutume, dans les Antilles françaises, d'appeler la maladie ici en question.

Yaws : dans les colonies anglaises. — Prononcer Yauzc. — C'est là encore un mot pris à la langue des nègres. Il appartient à quelque idiome de la côte de Guinée ; et, dans sa signification naturelle, il est, nous dit-on, le nom des framboises ou des mûres sauvages.

Bubos : là où l'on parle espagnol.

Frambœsia, de Sauvages (1624.).

Encore bien qu'il y ait quelques différences entre les descriptions faites par les auteurs anglais qui ont étudié le yaws sur la côte de Guinée, à la Jamaïque, dans la Guyane, etc., et parles médecins français qui ont observé le pian à la Guadeloupe, à Saint-Domingue, au Brésil , dans la Guyane même, etc., l'identité spécifique du yaws et du pian paraît être aujourd'hui un fait incontestable et hors de doute. Les différences semblent tout au plus propres à autoriser la distinction nosographique de deux variétés dans cette espèce de maladie-là.

Dois-je dire que, chez quelques auteurs, les sujets atteints du pian se trouvent désignés sous le nom de Pianistes (en latin, Pianistœ) ?

1627. Symptomatologie. — A. Symptômes principaux: production abondante de fongosités cutanées, çà et là éparses, et qui ressemblent de forme et de couleur aux framboises, aux fraises , ou aux mûres; ulcères de caractère malin et réfractaire ; douleurs ostéocopes ; exostoses ; ostéites et caries ; tumeurs blanches ; ankyloses ; amaigrissement et fièvre hectique.

«. V éruption des fongosités cutanées débute sous forme de petites taches, comparables à des piqûres de puce, ou, tout au plus, sous forme de papules très exiguës , à peine grosses comme une tête de camion. Puis, le mal s'accroissant de jour en jour et parvenant enfin à acquérir ce que nous appelons la forme tubéreuse (/i5. D. z. 6° ) , l'épiderme crève, s'en va, et laisse à nu une sorte d'ulcère à fond blanchâtre, d'où s'élève l'excroissance fongueuse, de couleur rouge ou rosée, de configuration ovoïde et mamelonnée, telle, encore une fois, qu'une framboise ou qu'une mûre. Au rapport de quelques auteurs, les poils blanchissent autour des points ainsi affectés; mais c'est là une assertion infirmée par le témoignage des observateurs les plus modernes. Quoi qu'il en soit, il laut deux ou trois mois pour l'entier développement des végétations pian itf nés. Toutes les parties, d'ailleurs, peuvent être le siège de ces végétatioiis-là ; mais le visage, les aisselles, les aiues, la région génitale et la marge de l'auus sont, à ce qu'il paraît, les parties les plus sujettes à une si bingulière hélérotrophie. Moins il v a de ces végétations chez un

LINDÉM1ES SINGULIÈRES. ^

individu, plus elles sont volumineuses, en règle générale; sont-elles en très grand nombre, elles n'ont, alors, d'ordinaire , qu'un petit volume. Elles possèdent la sensibilité générale , mais elles ne sont pas du tout douloureuses. Toujours ou presque toujours, assure-t-on, une d'elles se fait remarquer entre toutes par l'énormité de son volume. Dans certains cas, il s'opère une seconde éruption dès que la première commence a se dessécher; et, quelquefois même, plusieurs éruptions successives prolongent extraordinairement la durée du yaws. Voilà tout ce que nous avons à signaler en fait de symptomatologie cutanée , dans la variété de pian qui a été particulièrement décrite sous le nom de Yaws.

6. Le mamapian est un phénomène d'ulcération cutanée qui appartient à l'histoire du pian d'Amérique , ou du pian proprement dit, tel que le décrivent les médecins français qui l'ont vu et étudié aux Antilles. Le mot veut dire , en patois nègre , mère du pian. Et , en effet, c'est par cet ulcère-là , de mauvaise apparence et surtout de mauvaise nature, que commence la maladie. Le mamapian se forme sur-le-champ dans une étendue assez considérable, mais qui varie , selon les cas , depuis la largeur du pouce jusqu'à celle de la main. Il peut naître indifféremment sur un point quelconque du corps, mais le plus fréquemment il a pour siège la jambe. Une fois le mamapian venu, tôt ou tard viennent les excroissances fongueuses ci-dessus décrites (*.).

y. Un mot, maintenant, touchant ce qu'on appelle les crabes, autre symptôme, qui, ainsi que le mamapian, figure particulièrement dans les descriptions du pian des Antilles françaises. Voici sommairement ce qui en est. On nomme crabes vertes, ou crabes tout court et par excellence, de larges excoriations survenues à la plante du pied ou à la paume de la main, très opiniâtres et d'un rouge assez vif , toujours toutes mouillées d'humeur, sensibles à l'excès, et par là très incommodes aux pauvres nègres , qui marchent les pieds nus. Dans ce qu'on nomme les i rubes sèches, au contraire, les mêmes parties présentent un état squameux, coriace, saus la moindre goutte d'humidité morbide, mais non pas sans un certain degré de douleur ; la peau se montre , là , toute rude, blanchâtre et comme farineuse, voire même fendillée et crevassée. En un mot, il me semble que, dans un cas, le mal offre les apparences de l'eczéma rouge (357. B. g.); dans l'autre cas, celles de l'eczéma qui a tourné à la forme furfuracée et lichénoïde (357. D. 6. — et 368. B.). Quoi qu'il en soil, les crabes, vertes ou sèches, ne se rencontrent guère que chez les sujets en proie à un pian invétéré.

<î. Les accidens ostéopathiques, exostoses, caries, nécroses, tumeurs blanches, etc. , ne surviennent non plus, en général, que lorsque la maladie est dôjà invétérée. On les voit naître par suite des progrès que font en profondeur les ulcérations pianiques.

B. Marché et terminaison de la maladie : tantôt les ulcérations finissent par se cicatriser soit d'elles-mêmes, soil par le secours de l'art, el

delà un complet retour à la santé , après que la maladie a duré six ou huit mois, voire même un an et davantage; tantôt, au contraire, la maladie, et cela se voit surtout lorsqu'elle est négligée ou mal soignée , la maladie va s'aggravant de jour en jour, accroît de plus eu plus ses ravages, enfante incessamment de nouveaux ulcères, et, par la fièvre hectique, par le marasme, parla diarrhée colliquative, etc., mène tôt ou tard au tombeau.

1628. Considérations biologiques . — A. Les nègres mal nourris, mal vêtus, voire même allant tout nus ou à peu près, ayant la peau continuellement irritée par un soleil brûlant, par les piqûres de moustiques, et par la rancidité des graisses dont ils ont coutume d'oindre leur corps : voilà ceux qui se montrent le plus ordinairement sujets au pian.

B. Le pian est contagieux. Sa transmission par l'inoculation de l'humeur des ulcères cutanés , par l'application de cette humeur sur une surface excoriée, voilà un fait avéré, un fait expérimentalement démontré et hors de toute contestation. Peut-être, après cela, y a-t-il encore d'autres voies de contagion. Toujours est-il que la maladie se transmet assez ordinairement dans les rapprochemens sexuels ; que , bien des fois aussi, elle se transmet delà nourrice au nourrisson, ou de celui-ci à celle-là. On assure que les moustiques peuvent être des agens de contagion médiate , et que leurs piqûres inoculent le virus pianique à bon nombre d'individus. Quelle est la durée de la période d'incubation (96. C.) ? C'est là un point sur lequel nous manquons de notions précises. Assurément, toutefois , cette durée est variable ; on a des observations où elle fut de trois semaines; on en a d'autres dans lesquelles elle se prolongea bien davantage. Il paraît constant qu'après avoir eu le pian une fois, on n'est plus apte à le contracter de nouveau ; l'immunité est acquise, en règle générale du moins, pour le reste de la vie.

C. Le pian a été regardé par quelques auteurs comme une des formes de la syphilis , comme une des métamorphoses de ce protée pathologique. Mais une semblable opinion n'est rien moins que plausible. Elle me paraît infirmée , j'allais dire ruinée , par les considérations que voici : 1° jamais ou presque jamais l'éruption du pian ne débute aux parties génitales; 2° elle n'a pas du tout pour règle de se faire précéder par des accidens de syphilis primitive ; 3° sa marche ni sa durée ne montrent guère d'analogie avec la marche et la durée de la syphilis constitutionnelle ; U° le mercure ne montre là que peu ou point d'efficacité.

1629. Troxtemmt. — Médecine expectante; observance d'une bonne hygiène, et, au besoin, quelques médicameus de vertu corroborante: voilà tout ce que recommandent les observateurs les plus éclairés et les plus dignes de confiance.

ENDEMIES SINGULIÈRES.

ARTICLE VI

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