CRÉTINISME
Auteurs contemporains. — D'après le nom de Crétin. Voir ci-dessous l'étymologie de ce nom; — n» 1632.
1630. Bibliographie. — Félix Plater. — (Praxeos tractatus primus. — Lib. I, c. m, De mentis alienatione, § Stultitià).
Odet. Idées sur le crétinisme. Th. inaug. Montpellier , 9 juillet 1805. — L'auteur de cette thèse remarquable est un exemple frappant que certains cas de crétinisme sont susceptibles de guérison. « C'est , dit-il , par l'emploi de moyens bien entendus et persé- » vérans que, de crétin au premier degré que j'étais, on a réussi à » me remettre au rang des hommes. »
Haller. — (Elementaphysiologiœ.) — Lib. XVII, Sensus interni, sect. i, Intellectus, § xvn, Fatuitas).
Fodéré. Traité du goitre et du crétinisme. Paris, an vill, in-8°.
Fauconneau-Dufresne. Du crétinisme, de ses causes, du traitement et de l'éducation des crétins. — (Dans Revue méd., juin 1846).
GALLO, DESPINE , RlBERI , VlANO , BON1NO , SlSMONDA , CANTU et
Bertini. Rapport de la commission créée par le roi de Sardaigne pour étudier le' crétinisme. Turin, 1848, m-k". — Œuvre éminente, et qui est une très riche mine de documens nouveaux et d'aperçus judicieux.
Boudin. Recherches sur le crétinisme en général, et compte rendu du rapport de la commission nommée par le roi de Sardaigne pour étudier cette infirmité. (Dans les Archives, septembre 1850.)
Chatin. Présence générale de l'iode dans les trois règnes de la nature. (Dans leJourn. de chimie médicale, novembre 1850.)
Grange. Recherches sur les causes du goitre et du crétinisme. (Dans les Annales de chimie et dephys., 3e série, t. XXVI, pag. 129 et suivantes.)
— Quatre rapports sur les causes du goitre et du crétinisme, et sur les moyens d'en ' préserver les populations. (Dans les Archives des missions scientifiques , décembre 1850.)
Ferrus. Mémoire sur le goitre et le crétinisme. Avec cinq planches. Paris, 1851, in-8°. — (Dans le Bulletin de V Académie, t. XVI, p. '200 et suiv.). — Mémoire très intéressant et d'une importance vraiment capitale, par les détails symptomatologiques, par les distinctions nosographiques, par les documens nécroscopiques, comme aussi par les renseignemens géographiques, les aperçus étiologiques, les préceptes thérapeutiques et les vues d'hygiène publique et de police médicale.
l'AUlOLOGlL MÉDICALE.
Voil' dans le même Bulletin (cahiers des 15 et 28 février 1851) !;i discussion qui s'est élevée à propos du mémoire de M. Ferrus, et à laquelle MM. Bouchardat, Baillarger, Cavcntou , Delafoûd et Rochoux ont surtout pris une part active et apporté tour à tour leur contingent d'observations et de raisonnemens.
1631. Définition. — Sous le nom de Crétinisme , on désigne un genre particulier de dégradation physique et morale qui règne endémiquement en quelques contrées, surtout dans les vallées étroites et profondes des pays de montagnes, et qui est caractérisée non seulement par un degré plus ou moins avancé d'abrutissement et d'idiotisme , mais aussi par une conformation vicieuse, j'allais dire monstrueuse, de presque tout le corps, et, assez ordinairement, par la présence d'un goitre plus ou moins volumineux.
En définissant ainsi le crétinisme, en le posant comme un genre de maladie véritablement à part, et qui ressortit de plein droit à la Nosographie étiologique, nous ne faisons qu'adhérer à l'opinion déjà adoptée par M. Ferrus. Voici, à cet égard, les propres paroles de ce savant médecin, dont l'autorité est surtout si grande en fait de pathologie mentale: « Au point de vue pathologique...,» dit-il, « les crétins sont telle- » ment distincts des idiots qui se rencontrent au milieu des populations » saines, qu'il est indispensable de tracer entre eux une ligne de démar- » cation profonde, et qu'il serait impossible de les confondre dans une » classification rigoureusement scientifique. » (Mém.cité, p. 59.)
1632. Etymologie. — Crétin est un terme emprunté au patois du Valais. Il dérive de chrétien, par corruption; et ce n'est là, après tout, qu'une assez légère altération de prononciation et d'orthographe. Si un pareil terme devint en usage, dans le Valais, pour désigner de misérables idiots, c'est en ce sens que de telles créatures, incapables de discernement, sont par cela même, aux yeux de la religion, innocentes et sans péché. Ne sait-on pas qu'au même point de vue, dans d'autres pays, on les appelait, qu'on les appelle encore Innocens, Gens du bon Dieu, etc.?
Haller fut, je crois, le premier qui, dans une œuvre scientifique, crut à propos, en signalant l'existence des crétins du Valais, de les nommer du nom même que leur avaient donné les gens du pays. Dès lors ce nom , jusque-là inconnu au monde savant , se répandit dans le langage médical. Il a, pour ainsi dire, fait fortune : et le voilà enfin consacré dans la science, et devenu, par antonomase, un terme générique, sous lequel nous réunissons, avec les crétins du Valais, tous les malheureux frappés de la même disgrâce en quelque pays que ce soit.
nom de crétin ne figurait pas encore dans la cinquième édition du Dictionnaire de V Académie française ( eu 1798). Mais enfin il a pris place, ainsi que son dérivé crétinisme, dans la sixième et dernière édition de ce répertoire officiel de notre langue (en 1835).
KNOÈMIJiS SINGLLliiHES. ^5(J
1633. Synonymie. — A. Voici quelques unes des principales dénominations que nous rencontrons dans les divers auteurs comme bonnes à désigner le crétinisme.
«. Idiotisme endémique. — C'est. là, certes , une sorte de définition, assez spécieuse au premier abord, mais que M. Ferrus a bien raison de repousser comme peu faite pour établir une distinction expresse entre l'idiotisme vulgaire et le crétinisme (1631).
S. Bas Lallen (balbutiement), de certains auteurs allemands. — Car, en général, les crétins bredouillent plutôt qu'ils ne parlent, ou même , ce qui est encore pire, ils sont entièrement muets : et c'est surtout par leur incapacité d'apprendre à parler que les jeunes enfans, dès l'âge de deux ou trois ans , décèlent leur crétinisme , et détruisent les illusions, jusque-là permises, de leurs pauvres pareils.
y. Hydrocéphalie œdémateuse chronique, de M. Ferrus (mémoire cité, p. 61). — Dénomination créée au point de vue de l'anatomie pathologique , mais , il faut le dire , sur des fondemens peu certains , sur une interprétation contestable des faits nécroscopiques.
B. Les crétins sont aussi appelés, dans différens pays, les innocens, les yens du bon Dieu, comme je l'ai déjà dit; ou bien les simples, ou bien encore les pesans (non sans raison , car ils sont lourds et d'esprit et de corps ). — Tout cela se dit, soit en français , soit en termes équivalens dans diverses autres langues.
C. Mais il ne faut pas confondre les crétins avec les cagots des Pyrénées. Ceux-ci, à ce que prétend le savant évêque Pierre de Marca dans non Histoire de Béarn (Paris, I6/4O, in-folio), sont les descendans des Sarrasins qui restèrent dans le Midi après leur défaite par Charles Martel , et qui, malgré leur conversion au christianisme, dégénérèrent malheureusement sous le fardeau de la haine publique. Toujours est-il que ce sont là les restes d'une race abâtardie et qui s'éteint , race arabe ou visigothe, n'importe. Les crétins, au contraire, ne sont pas, quoi qu'en aient dit certains auteurs, une race à part , jadis plus nombreuse et plus répandue sur la terre , et aujourd'hui refoulée dans les gorges de quelques montagnes : ce n'est qu'une sorte particulière d'idiots , ou , pour mieux dire, de monstres , qui peuvent naître parmi toutes les races de l'espèce humaine.
163/i. Quelques mots touchant V historique et la géographie du crétinisme.— A. Le crétinisme a, sans doute, existé dès les temps les plus reculés. Cependant, ce n'est qu'au XVIe siècle que, pour la première fois, l'existence en fut signalée dans un traité de pathologie, le traité de Félix Plaler.
H. Voici les pays principaux où règne le crétinisme, et qui sont tous, ou presque tous, des pays de montagnes :
v.. En Fiance, les Pyrénées, l'Auvergne , le Jura, les Vosges, la Bretagne.
(?. Dans le reste de l'Europe, le Valais , la Maurienne , la Tarantaise , les Alpes du Piémont, les vallées du Tyrol, de la Styrie, de la Carinthie et de l'État de Salzbourg, la Souabe et toute la chaîne du Hartz, et enfin les monts Krapacks.
y. En Asie, l'Himalaya , le Thibet, les montagnes de la Tatarie chinoise et de la Tatarie indépendante.
S. En Amérique, la chaîne des Cordillères.
£. En Afrique, l'Atlas, la vallée du Niger et l'île de Madagascar.
C. Dans tous les lieux où les crétins abondent, la population tout entière porte l'empreinte d'une véritable dégénération , d'une dégradation commune, quoique à des degrés très différens. Bon nombre d'habilans, sans être crétins , sont goîtreux ; et ceux qui ne sont ni crétins ni même goitreux n'en ont pas moins , pour la plupart , une sorte particulière de laideur, caractérisée surtout par l'aplatissement de la face, par la saillie des pommettes^ par l'étrange écartement des yeux, et par l'aspect plus ou moins stupide de la physionomie.
D. Rien qu'à traverser, par hasard et à la hâte, un pays infesté de crétinisme, le voyageur a soudain les yeux frappés du triste spectacle d'une population disgraciée. Le cachet de laideur et de bêtise imprimé à presque tous les visages, la multitude et l'énormité des goîtres, voilà de quoi révéler déjà l'existence de la déplorable endémie, si tant est même qu'on ne vienne pas à trouver sur son chemin des bandes de crétins vautrés par terre comme des pourceaux , et humant bouche béante les rayons du soleil.
E. La statistique recueillie par la commission de Turin, constate que, dans les États sardes (de Terre-Ferme), sur une population d'à peu près quatre millions d'âmes, il y a environ huit mille crétins , c'est-à-dire un cinq-centième de ladite population. En France , heureusement, le fléau ne se fait pas la part aussi forte : sur les trente-cinq millions d'habitans que compte aujourd'hui notre patrie, il n'existe, à ce qu'il paraît, que treniccinq à quarante mille crétins; ce n'est qu'un huit-centième de la population.
1635. Symptomatologie. — A. En ce qui concerne les infirmités des sens et de l'esprit : le tableau général du crétinisme ne saurait guère être autre chose qu'une nouvelle édition du portrait de l'atrophie encéphalique congéniale (73A. B.\ Inutile de répéter ici tout ce que nos lecteurs ont déjà lu dans un autre endroit de mon livre, et qu'ils peuvent, si cela leur plaît, consulter et lire de nouveau.
B. En fait d'habitude extérieure : les crétins, en général, présentent une taille rabougrie, qui ne s'élève que rarement au-dessus de 1 mètre k décimètres (4 pieds et 2 à 3 pouces, ancien style) ; un crâne de petite dimension, avec aplatissement des tempes et dujvertex, et presque sans protubérance occipitale; une grosse face fort allongée, et semblable au museau d'un singe ; de petits yeux, soit à fleur de tête, soit au fond de
endémies singulières.
l'orbite; un regard fixe et stupide ; une bouche toute grande ouverte , d'où l'on voit pendre, souvent du moins, une langue épaisse ; une poitrine étroite et plate ; les bras et les jambes grêles ; la peau flasque , ridée, livide. Un bon tiers d'entre eux a le goitre, suivant du moins la commission sarde. Plusieurs ont le pied bot. Tous ont l'attitude nonchalante et apathique, la démarche lourde, paresseuse et mal équilibrée.
G. Sous le rapport des fonctions digestives : rien , ou peu de chose à accuser, l'intégrité et l'activité de ces fonctions-là étant même fort remarquable au milieu de la langueur générale de l'économie. La gourmandise et la voracité , voilà certes un des traits les plus ordinaires du crétinisrae. Quelques crétins toutefois ne sauraient , tant est grand leur idiotisme, prendre eux-mêmes les aliments qui leur sont servis ; il faut qu'on les fasse manger comme de tout petits enfans. D'autres, qui semblent ne pas posséder le sens du goût, avalent même des substances non alimentaires, comme du charbon, de la craie , etc. Quoi qu'il en soit, bon nombre d'entre eux lâchent leurs excrémens devant tout le monde, et les laissent tomber n'importe où, à la façon des brutes.
D. Sous le rapport des fonctions génitales : les crétins ont une grande réputation de salacité ; réputation exagérée assurément , et provenue surtout de la naïve et stupide impudeur avec laquelle certains d'entre eux, étant effectivement, ainsi que le commun des hommes, doués de besoins sexuels, s'abandonnent indécemment et sans frein aux manifestations les plus brutales de l'instinct érotique. Quelles inconcevables fureurs d'onanisme ne voit-on pas chez cette dernière sorte de crétinslà ! Et encore bien que, pour de semblables êtres, la puberté soit ordinairement tardive, le développement des organes génitaux n'en parvient pas moins à des dimensions considérables.
E. Distinction de trois espèces de crétins , selon le degré du mal : 1° les crélineux ; 2° les semi-crétins; 3" les crétins complets.
«. Les crétineux font preuve d'un certain degré d'attention et de jugement pour comparer leurs sensations entre elles; ils sont capables de prendre des soins de propreté; ils acquièrent quelques connaissances élémentaires de lecture , d'écriture , de calcul , etc. ; ils peuvent s'acquitter de quelques travaux qui n'exigent que peu d'idées et peu d'application. Et ce qui les dislingue particulièrement de prime abord, c'est qu'ils ont la faculté de communiquer leurs impressions par des gestes , par des mots plus ou moins intelligibles, quelquefois même par de courtes phrases. L'instinct érotique se montre assez impérieux chez les sujets de celle calégorie-là, surtout chez les femmes; mais il ne laisse pas que d'avoir encore pour frein le sentiment de la décence et la crainte du blâme.
6. Les semi-crétins ont bien encore un certain langage, mais plus défectueux, plus rudiinentaire et plus voisin de l'animalité toute brute que nous ne venons de le voir chez les crétineux; ils se montrent réduits à
pathoi.ocui: mP.dicaf.f..
n'articuler que des paroles confuses et décousues , voire môme à ne pousser que des cris inarticulés, que des sons gutturaux; ils font des gestes violons, incomplets et d'une signification à peine intelligible, ils ont d'ordinaire les sens obtus. Ils ne peuvent apprendre ni à lire ni à compter. Us sont incapables de faire quelque service que ce soit. Usont encore, cependant, une mémoire assez vive, pour ce qui concerne les besoins de la vie, les lieux et les personnes. C'est particulièrement chez les semi-crétins que les penchans lascifs se manifestent le plus irrésistiblement et delà façon la plus impudique et la plus scandaleuse.
y. Les crétins complets restent immobiles des heures entières , tout comme une statue ; non pas, certes , que leurs muscles soient frappés de paralysie, mais parce qu'ils n'ont que peu ou point d'idées, et, conséquemment, peu ou point de motifs de se remuer. Tout capables qu'ils sont de manger, de digérer, et de bien accomplir, en un mot, la vie de nutrition, ce sont ceux-là qui ne savent ni se procurer des alimens, ni même se les mettre dans la bouche. Ils n'ont point de mémoire ; ils ne se montrent susceptibles d'aucune affection , n'obéissent point à leurs parens, ne témoignent aucune reconnaissance des bons offices ; ils ne semblent même pas avoir l'instinct de conservation, ils vont droit devant eux sans prendre garde le moins du monde aux obstacles ni aux périls ; ils se montrent indiiïérens aux coups ainsi qu'aux caresses. Chez cette dernière espèce de crétins-la, il n'y a aucune apparence de besoins érotiques et de facultés génitales.
F. Epoque d'apparition du crétinisme . — Dès les premières années de l'enfance. On prétend même que les personnes expertes reconnaissent, chez les nouveau-nés, les signes de la fatale prédestination. Mais, ce qui dénonce surtout le crétinisme, ce qui en autorise, selon le cas , ou la très sérieuse prodiagnose |ou le diagnostic décisif, c'est chez l'enfant à la mamelle le plus ou moins rapide développement d'un goitre , c'est chez l'enfant de deux à trois ans l'extrême difficulté, et, à plus forte raison, l'impuissance absolue d'apprendre à parler.
G. Durée de la vie des crétins. — En général, assez courte, et ne dépassant guère la quarantaine. Les crétins ont de bonne heure l'air vieillot, et, en effet, ils vieillissent réellement avant le temps. C'est entre vingt et quarante-trois ans que la plupart de ces malheureux finissent de vivre; et, au Valais, par exemple, il est rare qu'une famille frappée de crétinisme atteigne la cinquième génération. Un sexagénaire est, en ce genre, une exception, une rare exception, qui ne se rencontre guère que parmi les crélineux et clans la classe des gens aisés. Encore bien moins trouvera-t-on, dans les statistiques du crétinisme, des exemples de vieillesse avancée et de longévité nonagénaire ou centenaire.
1636. Anatomie pathologique. — Chapitre jusqu'ici fort imparfait, et à l'endroit duquel l'histoire du crétinisme manque réellement de matériaux et ne possède pas encore un très bon nombre d'observations
ENDÉMIES SINGULIERES. Zj63
bien faites. Quoi qu'il en soit, les faits se réduisent aux trois points que voici : 1° épaississement des os du crâne; 2° diminution de volume de l'encéphale, en d'autres termes, atrophie encéphalique, dont j'ai donné ailleurs tous les caractères anatomiques, en Nosographie organique (735); 3° parenchyme encéphalique, tantôt induré, tantôt ramolli, comme en cas d'encéphalite chronique (619. D.).
1637. Complications. — A. Parmi les complications les plus ordinaires du crétinisme avec d'autres maladies chroniques, il faut signaler la coexistence des accidens scrofuleux ou des distorsions rachitiques avec cette triste dégradation de l'intelligence humaine. Non pas, certes, que nous prétendions le moins du monde appuyer l'opinion de certains auteurs, qui considèrent le crétinisme comme étant lié par des rapports étiologiques à la diathèse scrofuleuse ou au rachitisme. Nous ne voyons là qu'une coïncidence, et pas autre chose.
B. Il n'en est pas de même du goitre, assurément. Cette tumeur de la glande thyroïde, sans exister, assurément , chez tous les crétins, se trouve être dans de tels"1 rapports avec le crétinisme, rapports dej'communauté endémique dans les mêmes contrées, rapports de coexistence sur un très grand nombre d'individus , que, en vérité, il n'est pas permis de voir la deux affections véritablement étrangères l'une à l'autre et qui se compliquent accidentellement et par coïncidence fortuite II doit y avoir, tout le monde en tombe d'accord, il doit y avoir, entre ces deux affections-là, un lien dépareillé, et, si je puis ainsi parler une sorte de consanguinité étiologique. Comme l'a dit M. Bouchardat ' « le » goitre endémique est souvent la première manifestation de la dé«éné- » rescence dont le crétinisme complet est le dernier terme. »
1638. Etiologie. — On peut ramener à deux thèses principales les différentes opinions étiologiques entre lesquelles, encore aujourd'hui après tant de recherches et de discussions, se divisent les paihologisies pour l'explication delà double endémie degoître et de crétinisme les uns n'accusent que les eaux potables des pays où règne celte endémie • ils soutiennent que la cause déterminante du mal gît dans la constitution chimique des eaux, et rien que là: c'est l'étiologie hydrologique les autres ne veulent pas souscrire purement et simplement à cette éiiolo g.e-là; ils la qualifient de système exclusif, et ils aiment mieux se rési gner encore à invoquer la vague formule de nous ne savons quel en semble d'influences diverses, topographiques ou autres
A Etiologie hydrologiquè. - Soutenue de nos jours, avec autant de talent que de conviction, par M. Bouchardat, par M. Chalin et Dar M. Grange Une de leurs raisons les plus fortes, et qu'ils s'accordent tous trois a feife valoir, c'est que, dans diverses contrées, il y a des en drofUj où le changement des eaux potables, ~|a substitution, par exern" pie, des eaux de source aux eaux de puits, a suffi pour mettre fin au règne du goître. J'emprunterai, notamment, à M. Grange |es P lx
4f>A PATHOLOGIE MÉDICALE,
exemples que voici : 1° la ville de Montmélian , où le goître a presque entièrement disparu depuis qu'on y fait usage d'eau de fontaine; 2" la ville de Genève, où il est devenu assez rare depuis que l'eau du Rhône y sert de boisson à la généralité des habitans. Dans les pays où la déplorable endémie a le plus d'empire, quelques familles riches recueillent dans des citernes les eaux pluviales, et se trouvent ainsi entièrement préservées. Il est avéré que les eaux de neige, que les eaux de glaces et qui ne reçoivent pas d'eaux étrangères, ne donnent jamais le goître. Mais à quoi tient donc, dans certaines eaux , la triste propriété d'engendrer le goître et le crétinïsme ? Là est le nœud de la question. Et, par malheur, chacun des trois savans chimistes que j'ai cités explique différemment la chose. Ils ne sont d'accord qu'à un point de vue générale, et, pour ainsi dire, sur la position seule du problème. Ils ne le sont 'plus sur la solution : chacun a la sienne. A qui des trois donner raison ?
a. Est-ce le sulfate de chaux, qui serait, ainsi que l'en a soupçonné M.. Bouchardat (Discuss. académ.), le principe par lequel les eaux peuvent causer à l'économie animale un si grand dommage?
g. U insuffisance de la proportion d'iode, et, à bien plus forte raison, l'absence complète de cet élément dans les eaux potables; voilà, suivant M. Chatin , la vraie raison du fléau endémique. Dans une très intéressante lettre que M. Chatin, à ma prière, vient de m'écrire sur le point dont il s'agit, il a eu l'extrême obligeance de me communiquer un résumé de ses recherches, déjà publiées ou encore inédites, à l'appui de son opinion. Mais, à mon grand regret, je ne puis, faute d'espace, reproduire ici de si curieux renseignemens.
y. Enfin, ce que M. Grange accuse, c'est la trop forte proportion de magnésie, que les eaux potables empruntent au sol par où elles passent. Le jeune et habile professeur de physique de la Faculté des sciences de Grenoble assure que l'endémie de goître et de crétinisme tient à la nature magnésienne du sol ; que, partout où le lias domine, où la dolomie, le gypse, la marne salifère constituent les principaux terrains, il y a un peuple de goitreux et de crétins; et que, sur un sol de tout autre nature, on ne rencontre plus de crétinisme ni de goître endémique. Et, en effet, les cartes géologiques desdifférens pays où M. Grange a poursuivi ses observations, viennent à l'appui de toutes ces propositions-là. Notre illustre géologue, M. Elie de Beaumont , confirme les assertions de M. Grange, quant à ce qui concerne du moins le rapport de coexistence des terrains magnésiens avec le règne endémique du goître et du crétinisme : il a constaté la réalité de ce rapport pour les pays où il a fait lui-même des observations, et pour ceux d'où il a reçu des renseignemens authentiques : c'est ce que je tiens de sa propre bouche ; c'est ce qu'il m'affirmait il y a quelques semaines. En outre, M Grange fait remarquer que, dans beaucoup de pays à goître, quelques jeunes gens,
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afin de se soustraire à la loi du recrutement, se donnent à dessein cotte difformité, en buvant tous les jours des eaux bien connues pour un tel résultat; et que ces eaux-là sont fortement magnésiennes. Enfin, il raconte qu'à sa connaissance , un ingénieur hydrographe s'est vu atteint d'un goitre assez volumineux, après avoir fait usage de la magnésie calcinée, à la dose de 50 centigrammes par jour pendant quatorze mois. Mais, d'autre part , force est bien de reconnaître, comme M. Bouchardat y a particulièrement insisté dans la mémorable discussion de l'Académie , que le cas de cet ingénieur est un exemple jusque-là inouï, un exemple unique, qui ne tire pas à conséquence ; que la médicamentation magnésienne, d'un usage si répandu , se montre réellement innocente d'une semblable malfaisance; qu'il en est de même des eaux naturelles de Seltz, qui contiennent de la magnésie et que néanmoins tant de personnes boivent impunément tous les jours durant de longues années. M. Chatin, dans la lettre dont j'ai parlé, rappelle, à l'appui de l'innocence des sels magnésiens, l'exemple du feu roi Louis-Philippe, qui prenait depuis plus de quinze ans une grande cuillerée de magnésie anglaise chaque matin. Aussi n'hésile-t-il pas à conclure que « tout ce qu'on a » dit de l'influence des eaux dures (calcaires ou quelquefois magné- » siennes) doit évidemment être rapporté à l'absence d'iode. »
B. Ltiologie rapportée à un ensemble d'influences coalisées : en d'autres termes, étiologie posée comme un problème à plusieurs inconnues. C'est la thèse adoptée par M. Ferrus. Aux yeux de ce savant médecin , surtout si versé en pathologie mentale, la composition chimique des eaux potables nsest, ici, ni une cause exclusive, ni même une cause prépondérante. Il considère le crétinisme comme une maladie d'origine nécessairement complexe, comme un résultat qui ne peut avoir lieu que par la coexistence et le concours de plusieurs influences de nature différente. Et, entre autres influences, il signale notamment : 1" l'hérédité, surtout en cas d'union mutuelle des semi-crétins; 2° les conditions d'humidité, de température, de lumière, etc. , propres aux vallées étroites et profondes des pays de montagnes. Toujours est-il , après tout , que, même au point de vue de l'éliologie hydrologique la plus absolue que possible, point de vue vers lequel je me sens fort enclin à laisser entraîner mon suffrage/ni l'idiosyncrasie originelle de l'individu, ni les influences météorologiques du pays, ne doivent être méconnues comme causes accessoires qui ont bien leur importance.
C. Opinion de M. Jules Guérin : opinion singulière , mais digne d'être prise en considération et d'être soumise au creuset de l'observation. M. Guérin, d'abord, regarde l'irrégularité du crâne comme le fait antécédent d'où dépend, chez les crétins, la mauvaise conformation du cerveau, et, par suite, l'idiotisme ; puis, il impute celle irrégularité de leur crâne, comme aussi celle de leurs membres, à une ossification prématurée, quelle qu'en puisse être d'ailleurs la cause. A ce compte,
donc, le crélinisme serait l'inverse du rachitisme. (Gaz. rnéd année 1850, n° UU.)
D. Point de vue concernant l'abâtardissement successif des générations dans tes pays de crétinisme : sur quoi , nous souscrivons pleinement à ces paroles de M. Bouchardat : « La cause, « a-t-il dit », ou les » causes qui déterminent cette détérioration de la race agissent p'rogres- » sivemenl; elles commencent par ébranler l'économie normale , par » poser les fondemens de cette constitution spécifique qui se transmet » par hérédité, et qui se détériore de plus en plus sous l'infiuence de la «cause créiinisaute, jusqu'à ce qu'enfin cette race déchue s'éteigne * par infécondité. »
1639. Traitement à suivre pour les individus affectés de crétinisme. — A. Et , d'abord, sur ce point, dissidence complète entre les hommes spéciaux , entre les coryphées de la pathologie mentale. M. Ferrus , par exemple, dit oui; M. Baillarger dit non. M. Ferrus, considérant le crétinisme comme étant analogue à certains cas d'aliénation acquise décrits sous le nom de stupidité, et comme étant imputable surtout à l'épanchementde sérosité dans les ventricules , à une sorte d'hydrocéphale congéniale (932-8.)ou acquise (939-45.), le croit par conséquent susceptible de traitement et même de guérison. M. Baillarger, au contraire, voit là une espèce d'idiotisme , une mauvaise conformation du cerveau ; il déclare les crétins incurables, ou tout au plus susceptibles de quelque amendement dans les étroites limites auxquelles se borne l'éducation d'un idiot. H me paraît, quant à moi, que, si, en thèse générale, SI. Ferrus est trop rassurant et nourrit de trop belles espérances, SI. Baillarger va trop loin dans le sens opposé, et voit beaucoup trop en noir. De graves témoignages établissent que, d'entre les semi -crétins et surtout d'entre les crétineux, il y a quelques individus dont l'état peut s'amender considérablement , au point que l'on soit en droit de les réputer guéris. Bref, relativement à la curabilité du crétinisme, nous adhérons volontiers aux conclusions par lesquelles SI. Boudin termine le travail cité plus haut (1630). Ces conclusions, les voici : — 1° Le crétinisme n'est pas toujours incurable. 2° Les premières années de la vie sont l'époque la plus favorable pour obtenir un bon résultat. 3° La difficulté d'améliorer l'état des crétins augmente à mesure que ceux-ci approchent, de l'âge adulte. U" La probabilité de l'amélioration est en raison inverse de l'intensité du crélinisme. 5" Les crétins dont la tête est très difforme semblent tout à fait incurables. 6" L'amélioration se maintient toute la vie , une fois que l'enfant est arrivé à l'âge de neuf ou dix ans , et alors même qu'il restera dans le pays où règne l'endémie. — Voilà ce qui résulte, en effet, de l'étude des auteurs les plus récens.
B. Slaintcnant, à quels moyens de traitement recourir? La médication corroborante , les ferrugineux : voilà qui obtiendra l'approbation
ENDÉMIES SINGULIERES. /|67
générale. L'eau iodurée pour boisson habituelle , voilà encore une ressource recommandée non seulement par tous les partisans de l'étiologie hydrologique, mais aussi par M. Fermé lui-même. Ce dernier, se préoccupant de L'idée d'avoir affaire à une hydrocéphale , qui lui paraît être , là, un des élémensles plus importans de la maladie, conseille d'insister sur les révulsifs cutanés et sur les purgatifs. Ce n'est pas tout : il importe au plus haut point que l'éducation intellectuelle et morale des enfans atteints ou menacés de crélinisme soit dirigée avec une vigilance, avec une patience, avec une habileté particulière. C'est dans ce but que le docteur Guggenbuhl a créé, dans le canton de Berne, un établissement aujourd'hui très en renom, l'institut de l'Abendberg. Véritable fondateur du traitement médico-pédagogique des crétins , le docteur Guggenbuhl a obtenu , en ce genre, de très beaux et très honorables succès.
1640. Mesures à prendre dans le but de soustraire l'espèce humaine aux endémies de crétinisme . — A. Mesures d'hygiène publique : 1° Ne rien négliger des moyens généraux d'assainissement pour le pays tout entier, pour les cours d'eau, pour les routes et toutes les choses de voirie , pour les habitations particulières ; 2° frapper surtout d'interdiction les eaux potables du pays, eaux trop justement suspectes , et y substituer d'autres eaux, amenées de quelque endroit où ne règne pas l'endémie ; car c'est là un point proclamé indispensable par les défenseurs de l'étiologie hydrologique, et reconnu du moins pour très utile par M. Ferrus lui-même; 3° enfin, faire entrer l'iode comme élément quotidien dans le régime des habitans. Insistons particulièrement sur ce troisième et dernier point, où tombent d'accord, quoique en partant de vueséliologiquesdifférentes, MM. Bouchardat, Chalin, Ferrus et Grange. Celui-ci, pour atteindre le but , propose, et sa proposition nous agrée, l'emploi du sel marin ioduré.à la dose de 1 décigramme à 5 décigram.' d'iodure de potassium par kilogramme de sel. Ce sel ioduré remplit parfaitement les conditions d'un remède facile à employer, sans trop de soins ni trop de frais. On peut l'employer, en effet, de la même manière que le sel ordinaire pour tous les besoins du ménage; et rien de plus aisé que de se le procurer au même prix. Il y a , dans les fabriques de soude, des sels iodurés qui ont peu d'emploi dans le commerce, et qui servent spécialement à l'extraction de l'iodure de potassium. Si on les ramenait au titre de un dix-millième en les mélangeant avec du sel ordinaire, ils pouiraii'iu fort bien satisfaire à l'indication dont il s'agit, et ils ne coûteraient pas plus cher que celui-là. « Depuis dix-huit mois.'dit » M. Grange, j'ai employé ce moyeu pour guérir des familles cniières'(i) ; » il n'a jamais échoué et n'a présenté aucune circonstance fâcheuse ni » dans son application ni dans ses résultats. Au bout de quelques mois ,
(*) Notons que M. Grange ne pnrle là ijuc du goîlre.
» la famille s'est trouvée entièrement débarrassée de ces goîlres qui at- » teignent tous les individus depuis l'âge de cinq à six ans. »
B. Mesures de police médicale : dont quelques unes, quoique recommandées par de très graves personnes , ne sont peut-être pas conciliâmes avec le respect scrupuleux des droits de la liberté humaine. Emploi de nourrices étrangères au pays, et qui soient des mieux constituées et des plus saines. Fondation de crèches et d'ateliers pour les enfans en bas âge, une fois retirés de nourrice. Pour les enfans plus grands et pour les adolescens, création d'écoles spéciales, où l'on suive des règles toutes particulières d'éducation intellectuelle et morale. Séquestration administrative des adultes atteints de crétinisme confirmé , à litre de vrais aliénés. Pouvoir donné à l'autorité judiciaire de restreindre , selon le cas, leurs droits civils. Empêchement absolu au mariage, non seulement des semi-crétins , mais des crétineux eux-mêmes. Tout cela , nous ne nous le dissimulons pourtan.t pas , est plus facile à dire qu'à exécuter, plus facile à édifier sur le papier qu'à réaliser par la loi et surtout par le budget.
ARTICLE VII