‹ Élémens de pathologie médicale (volume 2)Chapitre 9 sur 54 · EMPOISONNEMENT ALCOOLIQUE. — ALCOOLISME? — (1212. G · texte numérisé non relu

EMPOISONNEMENT ALCOOLIQUE. — ALCOOLISME? — (1212. G

1283. Bibliographie. — Hippocrate.— (Sect. v des Aphorismes.

— Aph. 5) — Pronostic de mort, mais plus sinistre et plus général qu'il ne doit l'être en réalité, à l'égard des gens ivres qui tombent tout à coup dans un état apoplectique.

Pseudo-Hipp. — Dans le IIe et le IIP livre du Traité des maladies [Uiù vo?0«gi/). — Ed. Kuhn, t. II, p. 234-5 , et p. 299.

Sauvages.— (Nosol. meth.). — Class. VII, gen.xxx,sp. Z,Apoplexia

^ temulenta. — Class. VIII, gen. x vu, sp. 1 , Paraphrosyne temulenta.

Sutton. — Tracts on Delirium tremens, Peritonitis, andonsome other internai inflammatory affections. Londres, 1813, in-8".— Sutton, sous cette dénomination toute latine de delirium tremens,

— dénomination d'ailleurs assez étrange et fort critiquable, qu'il â le premier introduite dans la nosographie, — a donné une excellente monographie du délire aigu des ivrognes.

Mil PATITOIOOIE MÉMO AIE.

I'riedlander. — (Dans le Dict. dense, méd., t. XXVI.) — Article

Ivresse (pag. 235-49).— Art. ivrogne (pag. 257-63.)

Peucy et Laurent. — (Dans le Dict. des se. méd. , — t. XXYI , p. 269-57.) — Art. Ivresse convulsive.

Rayer. Mémoire sur le delirium tremens. Paris, 1819, in-8°.

LÉ veillé. Mémoire sur la folie des ivrognes, ou sur le Délire tremblant. (Dans Mém. de l'Ac. roy. de méd., année 1828, pag. 181- 220.) — Histoire de la folie des ivrognes. 1830. 1 vol. in-8°.

Joseph Frank. —Praxeos medicœ universœ prœcepta. — T. VII. Leipzig, 1832, in-8°. Cap. xxiv, #e ebrietateet ebriositale ,deque ejus effectu delirio tremente.

Falret. — Dans l'article déjà cité (46. B.) : — pag. 543-8 {Deli-

Calmeil. — (Dans le Rép.,- t. X , p. 30-62). — Art. Delirium tremens.

Libéral!. Ricerche intorno al delirio nervoso con tremifo degh ubbriacchi (Delirium tremens polalorum) ed alla curazione di cosfin. ( Dans Annali universali dimedicina, — ■ août-oct. 1841).

Bougard. Sur le Delirium tremens, ou folie des ivrognes. Bruxelles , 1842 , in-8°.

Monneret et Fleury. — {Compendium, — \.. V, p. 658-80.)— Article Ivresse et Maladies produites par l'alcool.

Fonteret. Observation sur un état particulier d'ivresse alcoolique revêtant d'emblée les caractères du Delirium tremens. ( Dans Gaz. méd. , année 1850, n° 60. — D'après la Gaz. méd. de Lyon).

1284. Définition de l'empoisonnement alcoolique, et , subsidiai rement, de quelques autres termes qui s'y rattachent. — A. Far Empoisonnement alcoolique, on ne peut entendre, on ne doit désigner, rigoureusement parlant, que les accidens de forme aiguë qui se produisent immédiatement ou peu après l'absorption d'une trop forte quantité d alcool , et qui , en un mot , sont dus à la présence même de ce poison dans l'économie, ou du moins à son impression encore toute récente et

toute fraîche. .

B. Quant à ce que certains palhologistes , MM. Monneret et Heury entre autres, veulent appeler la forme chronique de l'empoisonnement alcoolique, c'est-à-dire ces maladies encéphaliques qui doivent leur origine, sans aucun doute, à l'abus habituel du vin, del'eau-de-v.c et autres boissons semblables, mais se perpétuent indéfiniment après un complet changement de régime et nonobstant la diète la plus obstinée , maladies que les savans auteurs du Compendium réduisent aux six catégories suivantes, savoir: 1° férocité ébrieuse; 2" monomanie homic.de ebr.cuse; 3° lypémanie ébrieuse ; 4° dipsomanie ; 5° démence ébrieuse ; 6" hallucinations ébrieuses; 7° convulsions ei éplepsie êfcrieuses : est-ce bien là

de l'empoisonnement, à proprement parler ? Non, en vérité, pas plus que la gastrite chronique qui durera des années, ou même toute la vie, chez un individu heureusement échappé à la mort après un empoisonnement par l'acide sulfurique ou azotique. C'est là une suite d'empoisonnement, mais non plus l'empoisonnement môme. D'accord avec M. Falret (loc. cit.), n'érigeons donc pas eu espèces nosographiques à part la manie chronique, la démence, la paralysie générale progressive (619. C. y.), etc. qui surviennent par suite d'une vie trop vouée à Bacchus. Forts de l'autorité d'un médecin si profondément versé dans la pratique des maladies mentales, n'hésitons pas à dire que les cas en question n'ont rien qui doive les mettre en dehors des cadres ordinaires de ces maladies-là.

C. La forme la plus commune de l'empoisonnement alcoolique est cet élat que tout le monde connaît sous Je nom d'ivresse proprement dite. Les gens qui ont pour habitude de s'y plonger journellement ou à fréquentes reprises, se nomment ivrognes, et leur vice, ivrognerie.

1285. Synonymie. — A. Au point de vue organique, le terme d'Fncéphalopathie crapuleuse, terme mis en avant par Léveillé, serait, en effet, des plus propres à représenter l'empoisonnement alcoolique génétiquement et dans tous les cas imaginables. Mais il n'y a, au contraire, qu'un certain nombre de ces cas qui appartienne à V Encephalitis tremefaciens de Joseph Frank.

B. Au point de vue symptomatologique, et pour exprimer les diverses formes dudit empoisonnement, nous avons, outre le mot ivresse, bien d'autres dénominations que divers auteurs nous ont léguées et dont voici les principales : — Apoplexia temulenta; - Delirium tremens, ou Délire tremblant; - Délire vigil ; Folie des ivrognes; - Manie aiguë des biberons ou des grands buveurs ; etc.

1286. Remarques étiologiques. — A. L'eau-de-vie, le rhum, le kirschwasaer , le wiskey , et autres liqueurs fortes : voilà, comme de raison, les agens les plus sûrs et les plus violens de l'empoisonnement alcoolique, les plus propres à donner naissance aux formes graves et terribles de cet empoisonnement. Après, viennent les vins, et surtout les vms ires spiritueux, tels que ceux de Porto , de Madère, de Lunel , de Sa.nt-Peray , etc. , etc. Quant aux autres boissons fermentées , bière cidre, poire, etc., il n'y a, certes, aucune de ces boissons avec laquelle, comme tout le monde sait, on ne puisse s'enivrer bel et bien, quand on en use sans frein ni mesure, et que, surtout, on n'a pas le corps aguerri par hab.tude et fait à de semblables excès. Mais jusqu'à quel point fautil admettre , avec M. Bougard , un prétendu défaut de puissance de la b.ere pour amener l'état morbide communément désigné sous le nom de Dehrium tremem. Toujours est-il que ce médecin belge assure n avoir jamais observé un semblable état chez ceux qui n'ont coutume de se soûler que de faro, celle fameuse bière de Bruxelles. Or , si cela est constamment vrai de la bière , est-ce un privilège qui ne soit échu

PATUOl.Ot.IK SlÊBÏiCMX.

qiaîà elle seule? Ou bien, en est-il de même de toute autre bmûoq qui ft*B pas de plus riches proportions en alcool?

B. En général, et, disons mieux, presque toujours, l'empoisonnement alcoolique a lieu par le moyen des boissons, et en raison de l'absorption que subit leur alcool dans l'estomac et dans le trajet de l'intestin grêle. Maison trouve aussi, dans les auteurs, quelques exemples d'ivresse, et même, assure-t-on , de Delirium tremens , qui se sont produits tout autrement, et où les voies respiratoires , les voies alvines , la peau ellemême, ont été le théâtre de l'absorption. En un mot, c'est sous forme de vapeurs , de clyslères, de bains ou de fomentations que 1 alcool s est alors introduit dans l'économie. Un des exemples les plus célèbres en ce genre , c'est le cas, rapporté par M. Rayer d'après Tartra.d'un sommelier qui d'une sobriété, dit-on, bien reconnue et au-dessus du soupçon, n'en eut pas moins, un jour, une attaque de Delirium tremens pour avoir passé trop de temps à la cave rien qu'à manier le vin et a en respirer les émanations. Il faut, toutefois, avouer que les fa.ts de ce genre n'ont peut-être pas toute l'authenticité désirable.

C 11 y a lieu de douter que le Delirium tremens pu.sse survenir par l'effet d'une seule et unique orgie , et, pour ainsi dire , de prime saut. On le voit, si ce n'est sans exception, du moins en règle très générale , se produire chez des gens adonnés depuis plus ou moins longtemps a 1-iv Uierie. Jl est facile de comprendre que l'ivresse, a force de se rép te 1 jour en jour, finit par créer dans l'encéphale l'aptitude au facile le oppenumt d'un délire de plus longue durée. Bref, comme e i fort bien encore M. Falret, l'organe persévère alors , par PM -rte "habitude pathologique, dans l'état anomal qu'on a souvent pro-

D 11 est généralement reconnu que le chagrin le desespo.r , a colère l jalousie, et, en un mot, toutes les passions violentes et profonde S0IU des causes adjuvantes qui concourent, avec les excès alcooliques, a

f-iire naître le Delirium tremens.

E E -i vrai, comme l'a professé M. Flourens. que le cervele soit a Jîe d îencé haie sur laquelle s'exerce spécialement Faction c lolalcool ? Rien de lins positif; rien qui souffre plus de difficulté et d ob-

Trois espèces principales ^^^^^J^ dées au point de vue de la symptomatologic. dite m Ivresse ordinaire : débutant .communément pai W

.aie é désordonnée; puis se caractérisant par une période de comde ga e le des mo I Sino« constamment

Ct U l0,,S- "

^trffi^ -ici d'abord ce qu'on observe :- & ahég^i i adieu souci. ; cœur joyeusement ouvert aux ten-

EMPOIbUiNNtWKiNS J'BOPKEMENÏ DITS. 117

lires épanchemens de l'amitié et de l'amour; sentiment délicieux de bien-être; vertige plein de charmes; intarissable babil; œil brillant; face vultueusc; peau chaude; manifeste accroissement de transpiration; soif ardente; nécessité d'uriner fréquemment, sous l'aiguillon d'une pressante micturition: pouls plus fort que d'habitude. À un degré plus avancé de cette période initiale de l'ivresse , le vertige augmente , les oreilles tintent , les yeux voient double, la langue balbutie , les jambes chancellent; les idées commencent à se détraquer, en même temps qu'elles se trahissent par la parole sans discernement ni réserve. C'est alors que le caractère se met à nu , que les passions éclatent sans feinte, sans retenue ; que les secrets se révèlent. D'où le dicton vulgaire : In vino vei-itas (').

6. Une fois l'ivresse parvenue à l'état de délire complet , qu'avonsnous à dire, si ce n'est qu'elle peut présenter toutes les variétés imaginables d'hallucinations, de fureurs absurdes, de bavardages insensés , de rêveries monstrueuses ? Pendant ce temps-là , les uns peuvent encore se tenir sur leurs jambes et marcher, non pas, il est vrai, sans chanceler , sans trébucher, sans faire de fréquentes chutes; les autres gisent étendus par terre dès le premier moment, et tout à fait incapables de se relever. Assez ordinairement, les vomissemens finissent par se mettre de la partie.

y. Le sommeil qui succède à une si affreuse scène, sommeil morbide, sommeil pesant, quelquefois véritable carus, peut durer jusqu'à vingtquatre heures cl davantage. Il arrive parfois que, dans cette prostration extrême de la force nerveuse, les gens ivres passent insensiblement de vie à trépas. Mais cela est rare , surtout s'ils ne sont pas abandonnés sans secours en plein air, et qu'ils ne restent pas couchés toute une nuit sur la dure et en butte aux injures du froid.

B. Apoplexie (269) alcoolique : tantôt survenant d'emblée, sans délire avant-coureur, sans le moindre prodrome qui la fasse craindre , et foudroyant l'imprudent buveur immédiatement ou peu après la gloutonne ingurgitation d'une énorme quantité d'eau-de-vie ou de quelque autre liqueur forte; tantôt ne se déclarant que deutéropathiquement ,

(') C'est surtout à cette période initiale de l'ivresse que se rapportent les beaux vers où Lucrèce, le grand, l'incomparable poêle de l'épicurisme, a peint la puissante action du vin sur le corps et l'esprit del'homme. Vers souvent cités, etque le lecteur ne me reprochera pas, j'en suis sûr, de citer encore.

Deniquè, cor hominiim quum vin i vis penetravit Acris, et in venas discessit dîdrtUl ardor, Consequitur gravitas membroriim ; pnepediunlur Crura var.illanti, tardescil iingua, madet mens, Nanl oculi; rlarnor, siugulius, jurgin gliscuni.

Lich. De itrum nal. Lib. M, Y. 47S-9.

au sein de la première ou de la seconde période de l'ivresse (A. a. été.), surtout sous le coup d'une brusque et violente impression de froid. Quelquefois mortelle avec ou sans intervention de phénomènes convulsifs, quelquefois mortelle en très peu d'instans; d'autres fois, et môme le plus ordinairement, l'apoplexie alcoolique, après avoir duré un, deux, trois ou quatre jours , laisse l'homme renaître à sa pleine et entière santé.

C. Manie aiguë par excès d'ivrognerie ( Delirium tremens des auteurs) : maladie, comme l'indique le nom par nous adopté , tout à fait particulière aux ivrognes, et qui jamais ou presque jamais, n'est le résultat des premières orgies; produite, en général , par l'influence de l'eau-de-vie et autres liqueurs de même force, bues en pire quantité que de coutume; consistant essentiellement, pour ainsi dire, en une sorte de prolongation indéfinie du deuxième degré de l'ivresse; la plupart du temps, mais non pas toujours, se montrant escortée de tremblement musculaire, phénomène alors d'une valeur quasi pathognomonique; entraînant constamment l'insomnie, et sévissant ainsi jour et nuit sans paix ni trêve ; tout cela, d'ordinaire, sans fièvre. Dans les cas de cette espèce, les malades se démènent sans relâche, comme pour obéir à un irrésistible besoin de locomotion perpétuelle ; ils ont les yeux hagards, la physionomie farouche , la démarche menaçante. Les uns ne montrent plus que dégoût et aversion pour les boissons alcooliques; les autres, au contraire, ne cessent pas d'en avoir soif, et, s'ils le peuvent, s'en abreuvent à chaque instant ( Dipsomanie, ou Œvomanie de certains auteurs. — àtya , soif ; — OTvoç , vin ; — Movi'a, folie). Le tremblement se voit le plus évidemment du monde à la mâchoire inférieure , ainsi qu'aux membres, surtout aux mains, et , si le malade est assis , aux pieds non moins bien non plus. Bien des fois, en outre, le soubresaut des tendons, le hoquet, les convulsions se mêlent de la partie. Les hallucinations ici les plus communes sont celles de la vue ; tantôt tous les objets paraissent renversés et, comme on dit, sens dessus dessous; tantôt, ce qui est encore bien pis , c'est une continuelle fantasmagorie de revenans , de voleurs, de rats, de corbeaux, de scorpions, d'araignées , etc. , etc. 11 y a des instans de rémission où le malade se rend bien compte de son état d'hallucination et en rit lui-même. Puis, il retombe dans un nouveau paroxysme de délire. Assez fréquemment, il s'égratigne, se frappeuse mord : et, s'il n'est pas alors bien surveillé, contenu et mis à l'abri de ses propres fureurs, il peut commettre sur lui-même les plus atroces mutilations et consommer son suicide. Mais il est fort rare qu'il ne reconnaisse pas ses païens, ses amis, son médecin , en un mot tous les assistans; el il n'est guère moins rare qu'il en fasse l'objet de ses violences. En général, la mémoire se montre profondément lésée, et les volontés se succèdent avec la plus rapide et la plus capricieuse mobilité. Quoiqu'il en soit, au surplus, la manie aiguë par excès d'ivrognerie peut se terminer

dans le cours d'une semaine , surtout lors de ses premières attaques el avec le secours de l'opium. Un long et profond sommeil, voilà ce qui juge la maladie. Au réveil, l'esprit se retrouve dans son assiette naturelle. Telle est, je ne parle encore que des premières attaques , telle est presque toujours leur heureuse issue, mais qui dans certains cas se fait attendre un mois, six semaines, voire même davantage. La mort ne survient guère qu'autant que la maladie ne reste point apyrétique et qu'elle s'élève à la forme de fièvre cérébrale (619. G. «.). Après plusieurs récidives (et ces récidives sont la règle , tant la voix du peuple a raison de s'écrier : Qui a bu boira ! ) , la manie aiguë par excès d'ivrognerie finit par tourner à la manie chronique, à la démence, à la paralysie générale progressive (619. C. y.).

1288. Nécroscopie. — A. Les cadavres des personnes mortes en état d'ivresse ont présenté aux observateurs, si ce n'est toujours, du moins la plupart du temps , les caractères analomiques de l'hypérémie encéphalique (186. A.), quelquefois ceux de l'hydrocéphale aiguë (927. D.), et constamment une odeur vineuse ou alcoolique dont la substance encéphalique et la sérosité épanchée se montrent tout imprégnées. C'est là ce que, pour ma part, j'ai eu quelques occasions de voir. Parfois aussi, mais rarement, on a rencontré, en pareil cas, l'hémorragie intra-encéphalique(255. A. B. C. E.).

B. Chez les sujets morts de manie aiguë par excès d'ivrognerie, on a trouvé, en diverses autopsies, non seulement les altérations hypérémiques, hémorragiques et hydrocéphaliques ci-dessus (A.) mentionnées, mais quelquefois aussi les traces les plus matérielles et les moins contestables de la méningite (564. B.), et même de l'encéphalite (619. D.).

1289. En quoi consiste probablement la cause prochaine (77) des symptômes de l'empoisonnement alcoolique. — Si, d'une part, on songe à la propriété irritante que possède l'alcool, si d'autre part on médite sur les faits symptomatologiques et nécroscopiques que nous venons de passer en revue, il faut en conclure, ce me semble, que la pathogénie de l'empoisonnement alcoolique gît essentiellement dans une irritation de l'encéphale, irritation déterminée parla présence même des molécules d'alcool qui, une fois absorbées, affluent avec le sang dans ce viscère. Que cette irritation ait quelque chose de particulier, quelque chose de spécifique , certes je suis loin de le nier et de le méconnaître. Mais toujours est-il que , si , dans bien des cas, dans les cas d'ivresse ordinaire , elle reste purement nerveuse ou ne va point au delà des limites d'une simple hypérémie, d'autres fois elle s'élève, sans aucun doute, au degré d'encéphalite, soit d'encéphalite symplomalologiquement très vraisemblable, soit même, parfois aussi, d'encéphalite bien caractérisée nécroscopiquement.

1290. Diagnostic. — A. Dois-je dire, d'abord, que l'ivresse est souvent simulée par les voleurs el autres malfaiteurs? Mais c'ebl là une ruse

120 taihulogil; méimcai.i..

assez grossière , el bien peu faite pour en imposer aux «eus expert.-. D'ailleurs, le devoir de la démasquer et de la confondre échoit plus souvent aux officiers de police qu'à nous autres médecins.

B. Un écueil plus important à signaler et à l'endroit duquel les praticiens doivent bien se tenir sur leurs gardes , c'est la possibilité de confondre le délire de l'ivresse avec un délire de quelque autre sorte, le carus de l'ivresse et l'apoplexie alcoolique avec les carus et les apoplexies d'une nature toute différente. La connaissance des habitudes crapuleuses du sujet, les dires et les soupçons des assistans, la nature des matières vomies, la présence ou l'absence d'une haleine avinée, imprégnée d'alcool: voilà ce qui la plupart du temps nous vient en aide et nous permet d'établir un diagnostic assuré. Mais ce n'est pas toujours ainsi; non, certes, pas toujours, surtout dans les hôpitaux, où l'on apporte si souvent des gens inconnus, qui ont été ramassés la nuit sur la voie publique.

C. Le diagnostic de la manie aiguë par excès d'ivrognerie a pour élcmens principaux , indépendamment des circonstances commémoralives, les hallucinations de la vue et de l'ouïe , l'insomnie , cl surtout le tremblement musculaire. Entre autres cas, toutefois, avec lesquels cette espèce de manie-là pourrait être confondue, il me semble bien important de signaler particulièrement à nos lecteurs cette autre espèce de manie aiguë qui , chez les individus adonnés à l'abus journalier des boissons alcooliques, survient par suite d'un brusque changement de régime, par suite d'une tempérance volontaire ou forcée, — a pour symptôme constant une soif effrénée et furieuse du vin ou de tout autre liquide analogue, — elne tarde pas, en effet, une fois les habitudes d'ivrognerie reprises el satisfaites, à s'évanouir comme par enchantement. {Mania à jiuiu intermisso, de divers auteurs. — Dipsomanie , de Hufeland. — OEnomanic, de M. Rayer.)

1291. Théraprutique. — Dans l'imminence et déjà même en plein développement de la deuxième période de l'ivresse ( 1287. A. a. €.) , on peut, à ce qu'il paraît, d'après les témoignages formels de certains observateurs , conjurer et chasser le délire par l'intervention de divers moyens, tels que ceux-ci : la musique, le café , quelques gouttes d'ammoniaque dans un verre d'eau, l'administration d'un vomitif, l'immersion du corps dans l'eau froide , une impression de terreur , les fortes brûlures et autres douleurs vives , l'emploi de la pompe gastrique (1215. C. ) Rien de plus remarquable, rien de plus curieux que cette sorte de puissance magique par laquelle l'ammoniaque fail tomber l'ivresse à l'instant même, comme je m'en suis assuré moi •■même palmes propres yeux, non pas fort souvent, il est vrai, mais déjà plus d'une fois. Après tout, je dois le dire, ni l'ammoniaque, ni, à l'exception de la musique el du café, les autres moyens sus-meulionnés , ne laissent pas que d'avoir de l'inconvénient et même du danger. Mieux vaut donc .

EMI'OISOINNEMENS PROPREMENT DUS. 121

en général , attendre que le sommeil vienne naturellement mettre fin à l'ivresse; et jusque-là bornons-nous à procurer du repos aux gens ivres, à faire régner le silence autour d'eux , à leur maintenir la tête nue et haute , et à les garder comme il faut.

A. Contre l'apoplexie alcoolique (1287. B.) , n'hésitons pas à mettre en œuvre les ressources les plus énergiques, quoique en courant, assurément, la chance des plus funestes revers ; ou , pour mieux dire , soyons hardis et aventureux par cela même qu'il y a là imminence de mort. Allusions froides sur le front et les tempes; ammoniaque, donnée à l'intérieur, et promenée sous les narines ; provocation aux vomisseniens; emploi de la pompe gastrique; voire même la phlébotomie, mais non sans avoir mûrement balancé le pour et le contre à l'égard de chaque individu. Voilà quelles sont alors les principales ressources de l'art.

B. Quant à ce qui coucerne la manie aiguë par excès d'ivrognerie (1287. C), voici eu peu de mots les principales règles qui , dans ma profonde conviction, et d'après ma propre expérience déjà bien dés fois couronnée de succès, constituent la pratique la plus sensée et la plus sûre. Ne pas prodiguer les émissions sanguines à toute outrance, comme le conseillent quelques médecins, et, entre autres, M. Liberali; ne pas les proscrire absolument non plus, mais ne les ordonner qu'avec circonspection et d'après de précises et puissantes indications. L'opium est vraiment là le souverain remède , le remède le plus efficace pour apaiser l'orage du système nerveux et pour mater l'insomnie : administrons-le donc à haute dose (568. E.) , mais non pas cependant, comme certains ont osé s'en vanter , à doses énormes et d'une incroyable extravagance. Il faut que le malade soit gardé et surveillé avec le plus grand soin, mais sans être, autant que faire se peut, ni violenté, ni garrotté, ni brutalement malmené en aucune façon. Ne laissons près de lui que le moins de monde possible : point de bruit , point de babillages ; que l'appartement ne soit ni trop éclairé ni trop chaud. Enfin, le régime alimentaire ne doit pas être trop sévèrement, trop parcimonieusement restreint.

ARTICLE XI

EMPOISONNEMENT MÉPHITIQCE , OU MÉPUITISME.

'Modem. — De Mephilis Virgil., exhalaison malfaisante; d'où ensuite l'adjectif Mephiticm de Sidoine Apollinaire.)

1292. Bibliographie. — Bicquet. Mémoire sur la manière d<n>i les animaux sont affectés par différent fluides aéri formes tnèphitiqtm\ H sur les moyens de remédier aux effets de ces fluides. Dans les Mém. de /« Soc. ro.y. de méd. , année 1776, p, 177-92. '.

— Mémoire très remarquable , et fondé sur des expériences fort bien faites, surtout en ce qui concerne l'asphyxie par le gaz acide carbonique, et celle par la vapeur du charbon,

Fodéré. — (Dans le Dict. des se. mécl. , — t. XXXII , p. /tl 1-53.)

— Article Méphitisme.

Raige-Delorme. — (Dans le Répert., t. XIX, p. 482-528.) — Art. Méphitisme.

Orfila. — Traité déjà cité (1209) : t. Ier, et t. II , passim.

Lohmeier. — (Dans la Gaz. méd., année 1840, n° 39. — D'après un journal allemand.) — Empoisonnement par les vapeurs antimoniales.

Lavoisier. Mémoire sur les altérations qui arrivent à l'air dans plusieurs circonstances ou se trouvent les hommes réunis en société. (Dans les Mém. de la Soc. roy. de méd. , année 1782-3, p. 569- 582.)

Leblanc (Félix). Recherches sur la composition de l'air confiné. (Dans les Annales de chimie et de physique, troisième série, t. V, p. 223-68. — Année 1842.)

Boisduval DE Chalffour. Dissertation générale sur'les asphyxies, et particulièrement sur l'asphyxie par la vapeur de charbon. Th. inaug. Paris, 1830, ri" 28.

Malgaigne. Remarques et observations sur l'asphyxie par la vapeur du charbon (Dans la Gaz. méd., année 1835, nu 47).

— Asphyxie par la vapeur de charbon, durant depuis plus de sept heures; traitement par la saignée et les affusions froides; gué-

rison. {Ibidem, n° 51.)

Tourdes. Relation médicale des asphyxies occasionnées à Strasbourg par le gaz de l'éclairage ( Dans la Gaz. médic. de Strasbourg , année 1841.)

Combes (Hippolyte). De l'éclairage au gaz, étudié au point de vue économique et administratif, et spécialement de son action sur le corps de l'homme. Toulouse, 1845, in-18.

II ALLÉ. Recherches sur la nature et les effets du méphitisme des fosses d'aisances. Paris, 1185, in-8.

Dupuytken. Recherches sur la nature de l'asphyxie qui a récemment fait périr plusieurs ouvriers à la suite de la vidange d'une fosse d'aisances dans le quartier des Nulles. (Dans le Joum. gén. de méd. , n° de messidor , an xin).

EMPOlSONNEMlilNS PROPREMENT DITS. 1^0

N u LERMii. (Dans le Dictionnaire des sciences méd. , — t. XXXIII,

p. 504-6. ) — Art. Mitte des fosses d'aisances.

LASSONE. Histoire de divers accidens graves , occasionnés par les miasmes d'animaux en putréfaction , etc. (Dans les Mém. de la Soc. roy. de méd., année 1776, p- 97 - 103).

Parent-Duchatelet. — {Essai sur les cloaques ou égouts de la ville de Paris. Paris, 1824 , in-8. ) — Chap. VI. Odeurs particu-, Hères aux égouts ; — Chap. IX, Influence des égouts infectés sur ceux qui y pénètrent.

Guérard. — ( Des inhumations et des exhumations sous le rapport de l'hygiène. Thèse de concours. Paris, 1837, in-U). — Chap. Ie', Des produits de la putréfaction et de leurs effets sur la santé.

Requin. — (Hygiène de l'étudiant en médecine et du médecin). Première sect., art. II, § 2, Emanations putrides.

1293. Définition. — Nommons génériquement Empoisonnement méphitique, ou mieux encore, en un seul mot, Méphitisme, tout empoisonnement (1210. A.) qui se produit par la voie de la respiration et doit ainsi naissance à un agent aériforme.

Ici le poison, au lieu d être, comme dans les empoisonnemens ordinaires, une liqueur ou une poudre, est un gaz, une vapeur, ou tout au moins une émanation qui, pour inappréciable qu'elle soit jusqu'à présent à la chimie, ne s'en révèle pas moins à l'odorat le plus sensiblement du monde. La différence est dans la forme , et non dans le fond. Quelle étroite parenté ne devons-nous pas reconnaître entre le genre nosographique ici en question et les dix autres genres précédemment examinés dans le présent chapitre !

Au surplus, en consacrant la définition ci-dessus, nous tombons d'accord avec bon nombre de pathologistes , et nous parlons conformément à l'autorité de l'Académie française (■).

129i. Etyrnologie. — Certains lexicographes veulent que le mot Mephitis ait élé originairement un mot grec, et même ils ne se sont pas fait scrupule de nous le présenter, entre deux parenthèses, écrit, j'allais dire travesti en caractères de cette dernière forme , comme pour rendre par là leur conjecture plus valable et plus solide. Eh bien , cependant, "Virgile est l'auteur le plus ancien où les érudits aient trouvé ce mot. Assurément étranger aux plus beaux âges de la littérature grecque , et absent, par conséquent, dans le Trésor de Henri Ivslienne, ce mot a-t-il été grécisé par quelques écrivains des siècles de décadence? C'est ce que,

(M DICTIONN. DE L'ACAD. (édit. 1835). — Mkpiiitiquk. Adject. des deux genres. Se d'il Des eihalaisons gazeuses qui produisent des elTets plu» ou moins nuisibles.

I2Ù PATHOLOGIE .MÉDHJALt.

pour mon compte , j'ignore tout à fait, et ce qu'il nous importe assez peu de savoir.

Quoi qu'il en soit, les auteurs latins désignèrent , sous le terme de Mephitis , toute espèce d'air malfaisant et malsain , — l'air des grottes asphyxiantes, comme la fameuse Grotte du chien, — l'air des marécages , etc. — Celte malaria de l'antique Italie fut, selon les mœurs et les' préjugés du paganisme , personnifiée, divinisée, adorée. De môme que la Peste, que la Peur, que la Faim, etc., la déesse Méphitis eut ses temples. Voir, par exemple, Pline l'ancien (lih. II, c. 39), et Tacite (Histor., lib. III, c. 33).

1295. Synonymie. — Empoisonnemens gazeux. — Empoisonncmens asphyxiques. — Asphyxies gazeuses positives , par opposition aux asphyxies gazeuses négatives , lesquelles ont lieu par le seul fait du défaut d'oxygène , et sans que le gaz qui s'y trouve substitué ait en lui-même rien de vraiment délétère , rien de directement hostile à la vie.

1290. 8ympiômïes. — Sentimens d'irritation et d'ardeur h l'intérieur de la poitrine. Toux atroce. Dyspnée suffocante. Vertiges. Céphalalgie. Quelquefois, délire; convulsions ; contractions tétaniques. Quelquefois, apoplexie immédiate (249).

Voilà sommairement quels sont, suivant le cas, les principaux symptômes par où se déclare et se manifeste l'empoisonnement méphitique. Dans tous les cas , à la fin, lorsque la cause toxique ne cesse pas d'être là et d'agir, il survient tôt ou tard, soit par apnée (46. F. y.) , soit patlipothymie (4(5. E. y.), un état de mort apparente, ce que j'appelle avec les anciens la véritable asphyxie. Et, si le malheureux asphyxié n'est pas vite arraché au péril , s'il n'est pas vite secouru , vite rendu à un air pur , les apparences de la mort ne lardent guère de devenir une irrévocable réalité.

1297. Vue générale des diverses espèces de mêphitisme. — Autant nous rencontrons , dans la nature entière, de gaz, de vapeurs, d'émanations sensibles , qui méritent le nom de poisons (1212) , autant devons-nous tout d'abord instituer d'espèces dans le genre 31éphitisme. Puis, en second lieu, indépendamment de cette première série d'espèces que nous appelons des espèces simples, il est encore à propos de reconnaître et de poser des espèces mixtes, dans lesquelles, par exemple , deux ou trois gaz, ou même davantage, sont tout à la fois cause du mal : telle est l'espèce qui se nomme communément asphyxie pur la vapeur du charbon; tel est aussi l'empoisonnement par le gaz de l'éclairage , etc. f iertés , je ne crois pas nécessaire de passer exactement en revue toutes les espèces tant simples que mixtes, de les prendre une à une, cl de consacrer à chacune d'elles un paragraphe à pari. Mai:, il en est. quelques unes qui ont bien droit de fixer spécialement notre attention , soit à raison de leur fréquence, soit paire qu'elles of-

KMl'OlSOiSNEMliNS PROPRr.UlùYl DITS. Jh43

irent réellement quelque ( lu,st' (le Paiticlllior sous le >'aPPolt sympiomatologique ou thérapeutique. C'est de celles-là, et de celles-là seulement que nous allons nous entretenir dans les paragraphes qui vont suivre.

1298. Thérapeutique. — (1215. A. et D.) — Transporter au plus vite l'individu dans une atmosphère pure.

Faire respirer, si l'espèce donnée le comporte, un gaz chimiquement contraire à celui qui est la cause du mal, mais un gaz de telle nature et à telle dose qu'il puisse opérer la neutralisation voulue sans apporter un nouveau dommage à l'économie.

Combattre par les moyens appropriés les différons symptômes que le cas présente.

Dans l'état de mort apparente, d'asphyxie pleine et entière , provoquer le retour de la respiration et de la vie par une insufflation convenablement ménagée; — par la stimulation de la pituilaire à l'aide de l'ammoniaque, de l'acide acétique, de l'acide sulfureux (facile à se procurer sur-le-champ moyennant la combustion d'allumettes soufrées) ; — par l'application de l'électricité ; etc.

Tel est le sommaire du traitement que réclament les empoisonnemens méphitiques.

§ I", Du Méphitisme par le chlore.

1299. Un mot seulement. — J'ai déjà indiqué ailleurs (1212. A. Ç.), — et, je crois, fort suffisamment, — les accidens que produit la respiration du chlore, et qui , hâtons-nous de l'ajouter et disons-le une fois pour toutes, peuvent aussi être le résultat de tous les antres gaz de nature purement ou principalement irritante, tels que le gaz acide sulfureux, — le gaz acide hypo-azolique, autrefois gaz acide nilreux ou gaz rutilant, — le gaz ammoniac, etc. Eternumens irrésistibles; toux atroce; dyspnée suffocante; asphyxie par voie d'apnée; et, si l'on échappe à l'asphyxie, développement plus ou moins terrible d'une pharyngite , d'une laryngo-trachéile, d'une bronchite, d'une pneumonie: voilà, s'il faut que nous le répétions, voilà sommairement les phénomènes morbides qui viennent à se manifester selon le cas. Quant au traitement , il est clair que, l'asphyxie une fois dissipée par le secours des ressources les plus énergiques de la médication stimulante, nous devrons ensuite , afin de combattre l'irritation et l'inflammation du pharynx et des voies aériennes, avoir recours aux gargarismes émolliens, aux boissons rafraîchissantes et émulsives, et, s'il en est besoin, aux saignées générales ou locales.

; II. Du Méphitisme ammoniacal ( 1212. A. t.).

1300. Jiien qu'un coup d'œil. — Dû à l'ammoniaque elle-même ou bien à son sesqui-carbonate, le inéjihitisme ammoniacal, parle moyen

duquel bienâes animaux ont été expérimentalement asphyxiés et tués, ne peut guère, dans le cours naturel des choses humaines, se produire que chez ceux qui s'exposent à l'air impur des fosses d'aisances ou des égouts. C'est ce que les vidangeurs et les égouttiers nomment la mite. Parcelle hardie pratique des tropesqui est cent fois plus familière au langage des gens du peuple qu'à celui des savans, ils désignent, avec ce seul et même nom, — d'abord la vive ophthalmie qui se déclare immédiatement sous l'impression des émanations ammoniacales, — puis tous les autres effets que ces émanations, en continuant d'agir , peuvent entraîner jusques et y compris l'asphyxie, — puis enfin ces émanations ellesmêmes dont le bon sens populaire avait si bien compris la réalité et deviné la nature spéciale avant même qu'elles fussent coercées , pesées, analysées par le génie de la chimie moderne.

Quoi qu'il en soit, au surplus, en fait de méphilisme des fosses d'aisances, le méphilisme ammoniacal est le moindre danger, un danger infiniment moins terrible que le méphitisme hydrosulfureux dont nous parlerons tout à l'heure. En effet, par cela même qu'un intolérable mal d'yeux, qu'un abondant larmoiement, qu'une sorte de coryza instantané surviennent de prime abord , il ne se peut guère que l'ouvrier, faute d'avoir fui à temps l'air empoisonné, coure risque d'être asphyxié ; et d'ordinaire on en est quitte pour quelques jours d'ophlhalmie, de coryza, d'angine et de rhume. Finissons en remarquant, si toutefois cela en vaut la peine, que, dans le traitement du méphilisme ammoniacal, il faudra , s'il y a lieu de ranimer la respiration défaillante ou même tout à fait arrêtée, la ranimer de préférence par les stimulans acides , tels que l'acide acétique, l'acide sulfureux, etc.

§ III. Du Méphitisme arsenical (1212. A. v. — et C. <■>. — 1232. 6.).

4301. Distinguons-en deux variétés. — A. L'une de ces variétés est due à l'acide arsénieux réduit en vapeur, tel qu'il se mêle a l'atmosphère dans la pratique de certaines industries qui exploitent cette dangereuse substance, — et parfois même, aussi, dans le train de la vie bourgeoise, en pleine sécurité de notre part, à l'intérieur de nos salons, par l'effet de la combustion de bougies stéariques dans la composition desquelles ledit acide a été incorporé en dépit des inhibitions administratives. Remémorons-nous maintenant la symptomalologie de Pettopoisoii nement arsenical (1234.), dont, après tour, le cas qui nous occupe ici doit, sous un rapport, être regardé comme un mode particulier. Considérons bien , d'ailleurs, par quelle voie, dans ce dernier cas, le poison s'introduit, quels organes il irrite les premiers, à quelle fonction il vient dès l'abord nuire et mettre obstacle. El certes rien de plus facile que de se figurer exactement tout ce qui peut advenir en pareille occurrence.

B. L'autre variété de méphilisme arsenical est due au gaz hydrogène

arsénié. Elle est excessivement redoutable. Témoin la cruelle catastrophe dont , en 1815 , Gelilen, chimiste allemand, fut victime, pour avoir respiré , durant des expériences sur l'action réciproque de l'arsenic et de la potasse , une très faible proportion d'hydrogène arsénié. Au bout d'une heure , il eut des vomissemens , des frissons , avec un grand abattement , et par les progrès continus du mal il mourut le neuvième jour au milieu de souffrances épouvantables.

§ IV. Du Méphitisme antimonial (1212. A. Ç.).

1302. Quelques mots. — Les seuls antimoniaux qui soient susceptibles de se vaporiser sont le protoxyde (fleurs d'antimoine) et le protochlorure (beurre d'antimoine). Voilà un premier point à noter.

Après cela , un autre point bien constant , bien établi par l'observation, c'est que les gens qui se trouvent soumis à l'action des vapeurs produites par les préparations antimoniales éprouvent une dyspnée plus ou moins considérable, une sorte de serrement à la poitrine , une toux sèche, mais qui bien des fois n'est que le prélude d'une hémoptysie. Souvent aussi, ils ont des coliques et du dévoiement.

Dans ces derniers temps, un médecin allemand , M. Lohmeier, nous a donné une relation assez curieuse des symptômes qu'il observa chez quatre individus qui , employés dans une fabrique où l'on préparait du tartre stibié , du beurre et du verre d'antimoine, et où l'on fondait de la poudre d'Algaroih , avaient été fréquemment exposés à des vapeurs antimoniales. Or, voici quels étaient ces symptômes : maux de tête; dyspnée ; apparition de points douloureux au côté et au dos ; râle muqueux et râle sibilant ; expectoration difficile de quelques grumeaux tenaces ; insomnie ; sueurs abondantes; abattement général; inappétence; diarrhée ; dysurie avec une sorte d'écoulement blennorrhagique; affaiblissement extrême de l'érectilité du pénis , voire môme impuissance absolue; pustules sur différentes parties du corps, mais principalement sur les cuisses et le scrotum ; testicules tout endoloris , et, ainsi que le pénis , atrophiés à un degré plus ou moins notable. Y a-t-il là, comme le pense M. Lohmeier, lieu de reconnaître à l'antimoine une vertu antiaphrodisiaque ? Je ne voudrais pas le nier, mais encore bien moins l'affirmer.

Quoi qu'il en soit , il n'est pas permis de douter que l'action prolongée de ces vapeurs ne puisse amener la mort. Mais, selon la juste réflexion de M. Orfila, il n'est pas encore démontré que les accidens sur lesquels je viens d'appeler l'attention du lecteur ne soient dus , en partie du moins , aux vapeurs arsenicales que fournissent, en étant traités par la chaleur et par différens réactifs, la plupart des antimoines du commerce.

PATHOI.Oiili; MÉDICALE,

N V. Du Méphitisme carbonique (1212. C. c>.\

1303. Notion sommaire. — Le gaz acide carbonique tient, presque à lui seul , la place de l'air : 1» lors de la calcination de la pierre à chaux; 2° lors de la fermentation qui produit le vin, la bière, le cidre, etc. ; 3° dans certaines grottes qui appartiennent aux terrains volcaniques et sont le théâtre d'un dégagement continuel de ce gaz, de manière à en demeurer constamment remplies à leur partie inférieure. De là, maints exemples d'asphyxie soit par la vapeur d'un four à chaux, soit dans les cuves de vendange , dans les brasseries, etc., etc.

§ VI. Du Méphitisme par défaut de renouvellement de l'air

130/4. Synonymie. — Méphitisme, ou Asphyxie par l'air non renouvelé , ou bien , autrement encore , par l'air confiné.

1305. Notion sommaire. — Le méphitisme ici en question est une de ces espèces que nous devons nommer espèces mixtes ou complexes (1297). Car, pour ne pas mentionner toutes les causes secondaires d'altération de l'air atmosphérique dans des espaces clos et mal aérés où l'homme séjourne , pour ne pas mentionner les vapeurs acides , sulfureuses ou autres, qui se dégagent dans les ateliers de telle ou telle industrie, ni les ahondans produits de la combustion des bougies ou autres moyens d'éclairage dans les salles de spectacle ou de bal , ni tant de miasmes moi bifiques dont le corps humain peut devenir une trop féconde et Irop funeste source, bornons-nous seulement à faire remarquer que, par le seul fait de la respiration , il y a tout à la fois : 1° consommation d'oxygène, d'où Je déficit de plus en plus considérable de gaz et la prédominance excessive de l'azote clans l'air non renouvelé; 2° production de gaz acide carbonique; 3° en outre, production de vapeur d'eau, mais d'une vapeur qui , bien loin d'être pure, se trouve chargée d'émanations animales impossibles a méconnaître dans l'odeur si souvent repoussante de l'air non renouvelé , encore bien moins dans l'état toujours infect, comme l'affirment MM. Pécletet Dumas, de l'air expulsé par des cheminées d'appel destinées à opérer l'aérage des salles de nombreuse réunion. En résumé, lorsque le renouvellement de l'air ne se fait pas comme il faut , il y a là, tout au moins , deux causes de malaise et d'asphyxie , une cause négative et une cause positive (77. B. <5 .) , l'insuffisance de la quantité d'oxygène et l'action vénéneuse de l'acide carbonique.

Du Méphitisme par la combustion du charbon (1212. C. m.).

1306. Synonymie. — Vulgairement, mais improprement , Asphyxie par la vapeur du charbon ; je dis improprement, car ce n'est point par

BMPOISONNEilïENS PROPREMENT DITS. 129

un liquide vaporisé, mais bien par de véritables gaz , par des gaz naturellement permanens, que le charbon qui brûle exerce une action toxique.

1307. Bref aperçu. — La combustion du charbon (charbon de bois, houille , coke, etc. ) rend bientôt irrespirable et méphitique une masse d'air emprisonnée dans un espace entièrement ou presque entièrement clos. Voilà encore un cas de méphitisme qui est une espèce mixte. Car, indépendamment de la soustraction d'oxygène , ce phénomène fondamental de la combustion, et qui , fût-il seul , ne tarderait pas à devenir une raison suffisante d'asphyxie et de mort, il y a là en même temps production de trois gaz vénéneux, savoir, le gaz acide carbonique, le gaz oxyde de carbone , et le gaz hydrogène carboné. La proportion de chacun de ces trois gaz varie selon la nature du charbon, et selon le degré de température jusqu'où la combustion se trouve portée. Mais, au surplus , hâtons-nous de le noter , l'hydrogène carboné n'existe jamais là qu'en très petite quantité, en quantité pour ainsi dire insignifiante. L'oxyde de carbone, contrairement à la fausse idée que s'en était faite Nystcn, joue là un grand rôle , peut-être le principal rôle, toujours ou presque toujours ; tant il a de puissance toxique, comme l'ont démontré les observations de M. Alphonse Devergie et de M. Félix Leblanc ! Ne fût-il mêlé à l'air que dans la faible proportion de un pour cent , cela suffit pour faire mourir les animaux à sang chaud.

Dois-je remarquer ici, à Pencontre d'un préjugé populaire, mais qui, assurément , n'en impose plus à aucun de nos lecteurs, que la braise allumée dans un appartement mal aéré, bien loin d'être un chauffage innocent, peut bel et bien produire l'asphyxie? Seulement elle est un peu moins dangereuse que le charbon ordinaire , parce que, étant poreuse, elle brûle plus longtemps à ses propres dépens, ou, pour mieux dire, aux dépens de Pair qu'elle contient en elle-même.

Quoi qu'en aient dit certains auteurs , la symptomatologiedu méphitisme par la combustion du charbon n'a rien de particulièrement caractéristique, rien de pathognomonique. Elle revêt, dans les diffêrens cas, tontes les formes possibles. Et, par exemple, tantôt la face du malheureux asphyxié présente le hideux spectacle d'une hypérémie violacée; tantôt, et beaucoup plus souvent peut-être, elle est d'une extrême i pâleur.

Soit imprudence, soit suicide, le méphitisme par le charbon est, de tontes les asphyxies, la plus commune. C'est aussi, par bonheur, celle dont les victimes sont le plus aisément rappelées à la vie.

§ VIII. Du Méphitisme par le gaz de l'éclairage (1212. C.

1S08. Bref aperçu. — C'est là encore une espèce mixte. Car le \m do Pecla.raKe, (el qne l'industrie nous le fournil , nst un mélange .II. g

130 PATHOLO<;il-; MI-DICAI.L.

de plusieurs substances, la plupart vénéneuses : mélange d'ailleurs variable quant au nombre des gaz et des vapeurs qui le composent, et surtout quant à leurs proportions respectives, suivant la nature des corps qui l'ont fourni et la température à laquelle il a été produit. Hydrogène à l'état libre , hydrogène bicarboné , hydrogène protocarboné , divers carbures hydriques pyrogénés (comme la naphtaline , le picamare, etc.), oxyde de carbone, azote : voilà ce que le gaz de l'éclairage contient toujours. Assez souvent, en outre, il contient du sulfure de carbone , et une petite proportion de gaz sulfhydrique et de gaz carbonique libres ou combinés à l'ammoniaque.

On a déjà bien des exemples , de sinistre mémoire , dans lesquels le gaz de l'éclairage, après avoir fui ou fait éruption, de façon ou d'autre , hors de ses réservoirs et de ses tuyaux de conduite, après avoir envahi peu à peu ou tout à coup une chambre à coucher, une salle de spectacle, etc., frappa d'asphyxie une famille entière, voire même une foule de personnes à la fois. Son action toxique n'est doue que trop bien démontrée. C'est principalement à l'hydrogène bicarboné et à l'oxyde de carbone qu'elle doit être imputée. Lors même que, dans un volume donné d'air atmosphérique, le gaz de l'éclairage atteint à peine la proportion d'un onzième, il peut fort bien causer la mort.

Dans cette espèce de méphilisme-là, ce sont les centres nerveux qui éprouvent le premier ébranlement, qui produisent les premiers symptômes. Céphalalgie, nausées, vertiges , abattement général : tels sont toujours les phénomènes d'invasion , parmi lesquels ne figurent ni la dyspnée, ni la toux. A un degré plus haut et plus violent du mal, on observe l'extrême prostration des forces, la paralysie, la perle complète de connaissance , les accidens convulsils et tétaniques. Mais , pendant uu certain temps encore, la respiration s'exécute à peu près bien ; elle ne se trouble et ne s'arrête que pour consommer en quelque sorte le dénoûment du terrible drame. L'autopsie révèle une hypérémie très intense des centres nerveux et des poumons, et, de plus, suivant M. Tourdes, une coagulation toute particulière du sang qui reste dans le cœur et les gros veineux. H suit de là , je crois bon de le noter eu terminant , que l'emploi opportun et mesuré des émissions sanguines a particulièrement droit d'être considéré comme une de nos meilleures ressources dans le traitement du méphilisme en question.

§ IX. l>u Méphitisme hydrosulfureux ou sulfhydrique (1212. D. a. 6 ).

1309. Définition. — Méphilisme dû à l'acide sulfhydrique libre, ou bien au sulfhydrale ammoniacal. — C'est l'une des espèces qui peuvent constituer le méphilisme des fosses d'aisances et des égouts , et même l'espèce la plus terrible, la plus meurtrière.

oipoiso.\:nk.ui:.\s i'i',()i'i;i:\n;.N r dits.

1310. Sy,n>iiy»ue. — Plomb, dans le langage des i idangeurs cl dus égou [tiers : ce qui ne laisse pas, d'ailleurs, d'être mie acception consacrée par le Dictionnaire de l'Académie.

1311. Aperçu symptomatologique. — Dans les pas, légers, voici déjà ce qu'on observe. Malaise général. Céphalalgie. Vertiges. Nausées. Mouvemens convulsifs , quelquefois dans toutes les parties du corps, mais principalement à la face, aux mâchoires, et dans les muscles respirateurs. Pouls très irrégidier. Respiration désordonnée, inégale, saccadée. Peau froide, voire même glaciale.

A un degré plus grave du mal, il y a perle de connaissance, cessation absolue de sentiment et de locomotion. Tantôt hypérémie violacée des lèvres et de la face , tantôt pâleur extrême. Ecume à la bouche. Pouls vermiculaire, formicant. Les yeux se trouvent exactement clos par le relâchement des paupières; mais, si on les examine en écartant celles-ci , ils se montrent privés d'éclat , ternes et comme éteints, avec mydriase, et avec complète immobilité des pupilles. Quelquefois à ce calme si morne et si affreux on voit succéder et s'interposer un ou plusieurs accès d'une agitation convulsive plus ou moins violente, et notamment, par exemple, avec apparition de douleurs aiguës, avec des cris effroyables, avec production d'opisthotonos , etc.

Dans certains cas, enfin, l'individu tombe comme foudroyé eu une ou deux secondes, et présente immédiatement une asphyxie des plus complètes et des plus désespérées.

Si l'un des malheureux, ainsi frappés, ainsi asphyxiés par le méphitisme su!fhydri(|ue, revient à la vie et recouvre la santé, il tarde beaucoup à reprendre ses forces. C'est ce que tous les auteurs s'accordent à dire : c'est ce que nous concevons sans peine. C'est ce que , pour mon propre compte, j'ai eu occasion de voir, dans le cours de ma pratique d'hôpital, chez certains égouitiers, jeunes pourtant et d'une vigoureuse constitution.

1312. Contre-poison. — Le chlore ici mérite réellement un pareil titre; car il décomposera sur l'heure l'acide sulfhydrique qui n'aura pas été encore absorbé, et il le transformera en acide chlorhydrique, agent infiniment moins dommageable à l'économie, j'allais dire comparativement inoffensif. Il importe donc beaucoup d'eu faire respirer Je plus tôt possible, non pas, bien entendu, sans précaution ni réserve. Rien de mieux, dans ce but, que de placer sous le nez de l'asphyxié un linge imbibé soit de liqueur de Labarraque (hypochloi ite de soude), soit d'eau de Javelle (hypochlorile de potasse), qui est la plus facile à trouver promptement (car tous les épiciers la tiennent). Ces deux préparations donnent lieu, comme on sait.â un continuel dégagement de chlore : dégagement que l'on peut, au besoin, activer avec un peu de vinaigre. On obtiendra encore le même résultat par le procédé dont IL Mialhe a fait usage, c'est-à-dire en renfermant dans une compresse une poignée de

132 PATHOLOGIE VIÉDICALR.

chlorure de chaux (hypochlorite de chaux) el en y versant aussi quelques gouttes de vinaigre.

§ X. Du Méphitisme putride (1212. D. y.).

1313. Bref aperçu. — Les émanations putrides pénètrent , avec l'air qui en est le véhicule, dans les voies pulmonaires, et, là, infailliblement, sont saisies par l'absorption.

A priori, on serait déjà fore en droit de considérer ces émanations comme une cause de méphitisme dans toute la force du terme. — L'odorat, qui, à lui seul, décèle leur présence et, ajouterai-je, décèle aussi leur nature distincte, spécifique, et jusqu'à un certain point indépendante des produits ammoniacaux et hydrosulfureux de la putréfaction, ne laisse pas non plus que de dénoncer combien elles doivent être nuisibles et délétères. Car, en général , ce sens est une véritable sentinelle qui , par ses goûts ou ses répugnances, nous avertit que telle ou telle substance est en harmonie, ou non, avec notre organisme. Pour explorer l'air que nous respirons, c'est une sorte d'eudiomèlre vital supérieur sous certains rapports aux eudiomètres chimiques. — En outre, et plus positivement encore , la connaissance expérimentale des effets toxiques qui résultent de l'introduction des matières putrides dans l'intérieur de l'économie et nous sont attestés par d'irrécusables témoignages, donne lieu d'inférer que la volatilisation de ces matières doit être aussi une source de maladie et de mort.

A posteriori, les faits pathologiques confirment les inductions théoriques, el mettent en complète évidence l'action morbifique des émanations putrides. Citons là-dessus quelques autorités.

Voici d'abord, en substance, un cas bien remarquable que nous trouvons consigné dans un article de Percy sur les Dangers et accidens auxquels exposent les dissections (Dict. des se. méd.; t. IX. — Pag. 6^6): — Chambon (*), lors de sa licence à l'ancienne Faculté de médecine de Paris, ayant eu, par la voie du sort, à démontrer le foie et ses annexes sur un sujet en état de putréfaction très avancée, et n'ayant pu, malgré maintes représentations au doyen , se dispenser de faire usage d'un si mauvais cadavre , il s'ensuivit qu'à l'instant même de l'ouverture de l'abdomen, une odeur horriblement fétide se répandit alentour , ei qae sur-le-champ uu des quatre autres candidats qui subissaient l'acte tomba en syncope , et mourut au bout de soixante-dix heures; deux restèrent longtemps languissans ; le quatrième, qui s'appelait Fourcroy, et qui devait depuis tant illustrer son nom, eut une éruption exanthémateuse; quant à Chambon, qui, tout en colère, s'était tenu ferme pendant sa démonstration malgré la puanteur du cadavre, il en fut quitte

(') Médecin distingué et renommé en son temps, el auteur d'ouvrages estimables, quoique peu original!» el aujourd'hui tombes en oubli.

EMPOlSONNIiMJiiNS PllOPUEMliNT DITS. 133

pour un accès de fièvre durant la nuit qui suivit celte épreuve. — Ce failli, je le mets ici en première ligne, je le signale particulièrement à l'attention des lecteurs, parce que, ayant été raconté par Chambon luimême dans un mémoire lu en plein Institut, il est aussi authentique que possible. Et, en vérité, les raisons sur lesquelles Parent-Duchâlelel {Annal, d'hyg., t. V. De V influence et de l 'assainissement des salles de dissection. — Pag. 208) s'est appuyé pour le révoquer en doute, ne sont rien moins que probantes.

M. Guérard , à la page Zi2 de la thèse ci-dessus mentionnée, insiste avec raison sur un fait publié en 1773 par le savant abbé Rozier, et que voici: — « Le P. Cotte, prêtre' de l'Oratoire, a été témoin de la mort. « subite d'un fossoyeur , arrivée le 15 janvier Î773 , au moment où , u creusant une fosse dans le cimetière du couvent , il donna par mé- » garde un coup de bêche sur un cadavre à demi putréfié; il en sortit » aussitôt une vapeur infecte ; et, comme l'ouvrier s'appuyait sur sa bê- » che pour fermer l'ouverture qu'il venait de faire, il tomba dans l'in- » slant le visage contre terre; le chirurgien appelé aussitôt pour Iesoi- ■> gner, n'obtint que quelques gouttes de sang ; les trois témoins sentirent a aussi une fort mauvaise odeur , mais pas assez pénétrante pour qu'ils » s'en trouvassent mal. » Sans cloute, c'est un cas heureusement très rare que celui où le méphilisme putride tue ainsi avec la rapidité de la foudre. Et pourquoi ? C'est qu'apparemment, selon la judicieuse remarque de M. Guérard, la différence des effets produits sur l'économie vivante lient au plus ou moins de raréfaction des émanations putrides, et que la puissance toxique de ces émanations , une fois répandues dans l'air, va s'affaiblissant d'une façon très prompte, et n'est plus rien ou presque rien à peu de distance du foyer d'où elles surgissent. Aussi les fossoyeurs savent-ils bien, par une vieille tradition qui, trop souvent encore, de temps à autre, se vérifie et se confirme au prix de nouveaux malheurs , que l'un des plus grands dangers auxquels ils puissent être exposés dans les travaux de leur profession, c'est de recevoir de près, et pour ainsi dire en plein visage , les premières bouffées de vapeur infecte qui viennent à s'échapper hors du ventre ballonné d'un cadavre eu étal de putréfaction avancée, à l'instant que le ventre se crève de luimême ou qu'un accident quelconque y fait un trou.

Suivant toute apparence, c'est au méphilisme putride que Bichat, illustre victime, a dû son trépas tant prématuré et tant regrettable. Un jour qu'il examinait, à l'Hôiel-Dieu, des pièces d'anatomie pathologique en pleine putréfaction, il se sentit toui étourdi par leurs horribles exhalaisons. Il se retira mais trop lard, et tomba en descendant un escalier. A la suite de cette chute, qui, sur l'instant même, lui fit perdre connaissance pendant quelques minutes , il éprouva un violent mal de tête, puis des symplômes de profonde asthénie, et succomba au bout de quatorze jours.

J'ai fait voir ailleurs {hlk. A.) combien les émanations putrides ont de puissance pour produire l'entérite, el notamment la dyssenterie.

Certes, il faut le dire, l'air des amphithéâtres anatomiques ne peut donc pas être et n'est pas, pour la santé, aussi innocent qu'il a plu à Parent-Dnchâtelet de le prétendre dans un mémoire déjà indiqué un peu plus haut. J.-C. Warren, docteur américain, cité par notre célèbre hygiéniste, et, comme lui, fauteur ardent de la thèse qui ne reconnaît aux émanations putrides aucun degré de puissance toxique , "Warren laisse pourtant échapper l'aveu qu'il lui est souvent arrivé, après avoir disséqué pendant quelque temps des cadavres putréfiés, d'éprouver passagèrement de la faiblesse et de l'inappétence {loc. cit., p. 305). Pa- /•ent-Duchâtelet lui-même' confesse qu'une indisposition fréquente parmi ceux qui s'occupent aux dissections est une diarrhée avec coliques, dyspepsie et malaise général {loc cit., p. 243). Pins bas, il évalue la proportion des étudians ainsi atteints à un sur douze ou quinze tout au plus; mais il regarde, à tort cette proportion comme trop petite pour y reconnaître l'influence des émanations cadavériques; et, préoccupé comme il l'est par une sorte d'aveugle indulgence pour ces émanations, plutôt que d'admettre de leur part une action toute physique , il aimerait mieux rejeter les susdits accidens sur des causes morales, sur le dégoût et l'aversion que les travaux anatomiques inspirent aux débutans. Cette diarrhée est, toutefois, généralement réputée pour une dette d'acclimatement à payer à l'atmosphère des amphithéâtres. Quant à moi, je suis bien sûr d'avoir observé une telle indisposition sur des individus à l'égard desquels il était impossible d'accuser ni nouvelle arrivée à Paris, ni erreurs diététiques, ni répugnance morale. Force nous était bien, par voie d'exclusion, d'accuser, comme la seule et unique cause probable , l'air impur et fétide qu'on respire autour des cadavres. Ce n'est pas , à Dieu M plaise , que je veuille tomber dans une exagération opposée à celle de Parent-Duchâlelet, et représenter les amphithéâtres anatomiques comme un fover pestilentiel et qui fasse annuellement périr nombre de victimes. Ce serait commettre une erreur grossière; ce serait mentir à l'évidence.

Sachons-le bien : en fait de méphilisme putride, comme en ce qui concerne la variété des formes et des degrés dont se montre suscept.ble chaque espèce d'empoisonnement, il faut, outre la quant.iéet l'intensité du poison, meure en ligne de compte l'aptitude particulière de l'individu f es gaz les plus délétères ne font pas preuve d'une énergie égale surtou.es les constitutions. De trois ouvriers qui rencontrent au ond d'un égont une atmosphère hydrosulfureuse , l'un tombe comme foudrové, l'antre se traîne et lutte quelques ins.ans, le troisième a le temps de fuir. F, h bien , les émanations inappréc iables à l'end.omelne doivent certainement être sujettes a la loi de la diversité d'action selon les individus; et il v a même lieu de penser qu'elles v sont inl.n.men. plus su-

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jettes que les gaz bien constats par la chimie. Quant aux conditions qui font varier l'aptitude individuelle par rapport à ces émanations, voici, ce me semble, les principales. Pour diminuer l'aptitude, c'est la vigueur de la constitution, c'est une vie active , c'est une bonne alimentation, c'est enfin l'habitude d'être soumis à l'influence des émanations putrides, et , par conséquent , une sorte d'acclimatement. Pour augmenter l'aptitude, ce sont les conditions opposées à celles que je viens d'indiquer.

Encore un mot, pour terminer. C'est sur un pnint de thérapeutique. Dans le cas d'asphyxie subitement produite par le méphitisme putride , faut-il, en règle générale, avoir recours à la saignée, nonobstant la nature essentiellement asthénique de cet empoisonnement? Telle ne sera pas notre doctrine. Nous n'ignorons pas qu'il y a des exemples de guérisons obtenues avec l'intervention de la saignée. Ainsi lit-on, dans un compte rendu de la Société médicale d'émulation ( Gaz. me'd. , année 1839, p. 573), que, deux fossoyeurs du Père-Lachaise ayant été frappés d'asphyxie dans un caveau d'où l'on venait d'opérer une exhumation , M. Belhomme , appelé à secourir l'un de ces malheureux (le seul chez qui apparussent encore quelques lueurs de vie), le saigna largement, et de la sorte le ressuscita le plus heureusement du monde. Mais ce n'est pas à dire qu'un tel exemple doive faire loi. Autrement, l'emploi banal de la saignée ne servira la plupart du temps, j'en suis convaincu , qu'à empirer les choses , qu'à faire d'une mort apparente une mort réelle. Honneur à ceux qui sauront , ainsi que M. Belhomme, apprécier, d'un coup d'œil sûr, les raisons particulières d'où ressort avec certitude, ou bien du moins à un haut degré de probabilité, dans un cas donné, le devoir de tirer du sang !

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