CHAPITRE I
un peuple éclairé, toutes les connaissances qui se sont transmises d’àge en :lge, et toutes les lois générales auxquelles la raison ait pu s’élever.
La physique, qu’on appelle aussi la philosophie naturelle, n’est qu une partie de ces connaissances , qui forment maintenant le domaine de i’intelligence; elle en est la partie philosophique et fondamentale. On a coutume de dire qu’elle a pour objet les propriétés des corps, et les actions qu’ils exercent à de grandes distances; c’est en effet ce qu’on en peut dire Je plus simple , quand on veut absolument en dire quelque chose. Mais tenter de définir une science, c’est consentir à être inintelligible pour ceux qui ne savent pas au moins les premiers élémens de cette science; ainsi on nous permettra sans doute de commencer l’étude de la physique , plutôt par les notions générales sur lesquelles elle repose que par des définitions qui seraient nécessairement incomplètes.
•j. De L’Espace. — Nous concevons très-facilement les longueurs et les distances; une longueur de six pieds est une chose qui nous est familière , et nous concevons avec la même facilité la distance qui nous sépare d’un point éloigné de l’horizon , ou encore celle qui se trouve entre nous et une étoile ; et c’est la plus grande distance à laquelle la matière agit sur nous. Nous comprenons tous de la même manière les étendues en superficie, comme la surface d’un grand lac ou la surface de la mer, et les étendues en volume, comme un pied cube de marbre ou de pierre , le volume d’une maison ou celui d’une montagne. Concevons donc un pied cube de marbre qui soit suspendu au milieu d’une masse d’eau; nous savons qu’il peut être déplacé, et qu’à l’instant l’eau vient remplir la place qu’il occupait : mais imaginons que l’eau n’y vienne pas , qu’elle soit arrêtée de quelque manière ; ou plutôt concevons que le cube de marbre puisse être anéanti , qu’il ne reste de lui que ses six faces, et qu’elles soient capables de retenir l’eau exactement
des six côtés diflerens. Ce volume où il n’y aurait plus de marbre, et où il n’y aurait point d’eau, ni aucune autre chose, c’est de Y espace, c’est l’espace qu’occupait le pied cube de marbre et que nous pouvons concevoir privé de toute matière. Quelques métahysiciens l’appellent Y espace pur , et lesphysicicns l’appellent Y espace vide. Nous en avons limité l’étendue pour en avoir une idée plus juste; mais ce que nous disons d’un pied cube pourrait se dire d’un volume beaucoup plus grand. Nous pouvons concevoir qu’une montagne s’anéantisse , depuis son sommet jusqu’à sa base, et notre esprit conserverait encore l’idée du volume ou de l’espace qu’elle occupait. Il en serait de même de tout le globe de la terre : et il ne faut pas plus d’effort pour concevoir le volume qu’il occupe, que pour concevoir le volume occupé par une bille de billard ou par un boulet de canon.
Au dessus de nos têtes est l’atmosphère, et au dessus de l’atmosphère est le vide du ciel. Notre esprit peut s’élever aussi dans ces régions: il peut se fatiguer à les parcourir dans tous les sens; il rencontre, au milieu de ces espaces , des corps comme la terre , des astres sur lesquels il se repose; mais quelle distance les sépare, quel abîme est au delà ? Cette voûte du ciel n’est qu’une apparence; elle n’a rien de solide , et, fût-elle solide comme du diamant, notre esprit ne s’y arrête pas; il en pénètre la profondeur ; il poursuit l’espace au delà de cette voûte et au delà des étoiles; il conçoit que toute limite est impossible; il embrasse l’immensité , et conçoit quelque chose de plus grand. Ainsi l’espace est indéfini pour nos conceptions, et, par conséquent, infini dans la réalité.
Une portion finie de l’espace est dans notre langage ce que nous appelons Y étendue; mais il arrive souvent que l’on dit, l’espace d’un pied cube, au lieu de dire l’étendue d’un pied cube. Il n’en résulte aucune confusion pour les dis • eussions physiques*
CÏIAPITRE 1.
3. Du temps. — On dit communément que l’homme , à l’aspect des phénomènes naturels, prend l’idée de succession et celle de temps. Ainsi , dit-on , le printemps succède h l’hiver, et le jour à la nuit; voilà l’idée de succession : l’eau qui coule succède à l’eau qui s’est écoulée , le flux, de la mer succède au reflux; voilà l’image du temps. Mais il n’est besoin ni de phénomènes extérieurs, ni d’aucune affection des sens pour que nous ayons présentement l’idée du temps : nous pensons , et nous avons la conscience de nos pensées; nous pensons successivement, et nous avons l’idée de succession et de continuité. Sans doute, ce phénomène intérieur ne nous permet de compter ni les heures , ni les jours , ni les années ; mais avoir l’idée du temps et avoir le moyen de le mesurer sont deux choses différentes. Tous les mouvemens extérieurs pourraient être suspendus, les astres pourraient cesser de tourner, les nuages pourraient être immobiles, l’eau cesser découler; et cependant, au milieu de ce repos universel , nous saurions encore que le temps se peut subdiviser, bien que nous n’eussions plus aucune mesure de ces subdivisions.
L’idée du temps et celle de l’espace se retrouvent dans toutes nos perceptions et dans toutes nos idées; le néant est incompréhensible pour nous , ou plutôt, quand nous es sayons de le comprendre , nous ne comprenons autre chose que l’espace et le temps.
4* De La Matière eldcs divers états des corps . — L’idée d’espace est une idée complète qui se suffit à el e-même, cest-à-dire que nous pouvons concevoir l’espace et rien dans cet espace; mais elle n’est point une idée exclusive avec laquelle rien ne se puisse associer. Dans l’espace , nous pouvons concevoir L’ impénétrabilité , et l’impénétrabilité c’est la mat cre. On n’a pas raison de dire que la matière a deux propriétés essentielles : L’étendue et l impénétrabilité } ce ne sont pas des propriétés, c’est une défi-
nition. On conçoit l’impénétrabilité; on l’appelle matière, et voilà tout.
Nous pouvons concevoir l’espace limité ou indéfini, et nous pouvons comprendre de même que l’impénétrabilité soit limitée ou indéfinie, qu’elle occupe un petit volume comme une goutte d’eau, ou un grand volume comme le globe de la terre. Ici se présente une autre idée fondamentale : nous pouvons concevoir que l’impénétrabilité soit continue et inséparable , ou bien qu’elle soit discontinue , et, par conséquent, séparable. L’impénétrabilité inséparable est ce qu’on appelle un atome. L’idée de grandeur ou de petitesse n’entre pour rien dans la conception d’un atome , non plus que l’idée de forme : on peut concevoir un atome très-petit ou un atome grand comme une montagne; on peut concevoir qu’il soit rond, carré , pointu, ou de toute autre forme bizarre que l’imagination se plaira à inventer. Seulement nous supposons bien que le monde entier n’est pas un grand atome , et que la matière n’est pas tout d’une pièce; car la terre et la lune sont deux fragmens séparés , et à la surface de la terre nous voyons que la matière en général se brise et se désunit : ce qui prouve assez , d’après notre définition, que la terre non plus n’est pas un atome. Sur le reste, c’est à l’expérience à nous instruire : s’il y a des atomes d’une grandeur sensible , nous les verrons et nous pourrons constater leur forme; mais si tous les atomes de la matière sont tellement petits et ténus que l’expé.rience directe ne puisse pas nous les faire voir, alors nous serons fort embarrassés de prendre un parti , et nous trouverons qu’il est bien plus facile de concevoir les atomes que de prouver leur existence. C’est là précisément l’indécision dans laquelle se trouvent les physiciens et les chimistes; par aucun moyen ou ne peut rendre un atome perceptible, et nos sens ne peuvent rien pour résoudre la question d’une manière directe. Cependant l’ensemble des phénomènes indique, sinon d’une manière certaine, du,