DEUXIEME SECTION
CAROLOGRAPHIE
PROPTER INCOGNITAM SONORITATEM
Le berceau de la langue française apparaît à travers les ténèbres répandues à la suite du grand siècle de Charlemagne : les premiers documents montrent un travail d'agrégation rebelle naguère à l'analyse des philologues.
L'histoire généalogique de notre langue suit d'abord l'itinéraire tracé par le glaive des princes francs , et des lieux où s'établit leur cour rayonnent, comme d'un foyer, les plus nombreuses et les plus brillantes productions de l'esprit, modifiées parles contrées tour à tour demeures des souverains, autour desquels se groupaient les hommes de valeur n'appartenant pas à l'Église \
Les langages vulgaires, influencés non par le latin grammatical , mais par le latin vulgaire 2, qui avait ses voyelles
1 Costume estoit , signor, à icel dis Qu'ensemble estoient li chevalier gentil Aus bonnes villes , aus chatiaus signoris ; Or sunt aus villes , aus bors et aux maisnis Et aus buissons ensemble o les berbis.
(Garin le Loherain, t. I, p. 166.) Voir M. Augustin Thierry , Hist. du Tiers-État, t. I , introd., p. v et vi.
2 Hist. de la Gaule méridionale , par M. Fauriel , t. I , p. 340.
inconstantes , ses consonnes graduées , contractèrent une
irrégularité encore évidente dans les anciens textes.
Les premiers matériaux des langages romans au nord furent naturellement empruntés aux dialectes usités en Austrasie : l'influence latine s'exerça sur les patois des hommes fixés entre le Rhin, la Meuse et l'Escaut : les Austrasiens instruits ' étaient trilingues : les éléments linguistiques soumis à la suprématie de la langue de Rome appartenaient aux langages alors théotisque 2 et gaulois 3 , aujourd'hui belge et wallon. « Ante tamen Bruno, Francorum regia proies... usus francisca (theotisca), vulgari, et voce latina , instituit populos eloquio triplici 4. »
Ce théotisque ou bas-allemand, langue primitive au berceau des Francs, depuis l'Elbe, le Weser et le Rhin, entre la mer du Nord et ces fleuves , sauf les modifications apportées par le temps , est encore aujourd'hui parlé en commun par les Belges, les Bataves, et conservé oralement par les paysans frisons \ Leur pays, où les eaux circulaient dans tous les sens avant de se rendre à la mer, s'appelait Platte-Landew e : Neder signifie plus bas ;
1 Gaulois , Latins et Francs.
2 La langue des Francs , théotisque , thyoitisque , thyois , c'est l'ancien flamand d'Aix-la-Chapelle , fréquemment appelé franco-théotisque. Voir Cluverius, Germania Anliqua, lib. I, c. ix, p. 63, 68-69 , et notre page 110.
3 De même Gaulois, Galois, cas ohlique, Galon, Walon.
* M. Raynouard , Choix des Poésies orig. , t. I, introduction, xv. 8 Je dois cette observation à l'auteur des Monuments de Rhodes , général néerlandais Rottiers.
6 D'où Plat-man , Flat-man , Flamand.
CAROLOGRAPHIE. 87
ainsi plat-duttsch , plat-allemand, nederlanschetale , désignent les idiomes des Pays- Plats , des Pays-Bas , et des contrées au-dessous.
Les Celtes et les Gaulois sont identiques ; ces dénominations collectives font naître la confusion lorsqu'on ne précise pas la localité : Kdrot, adouci TaMroi, du phénicien Galouth, émigré -, ne fut jamais qu'une appellation générique ; quelques anciens n'assignent d'autres limites à la Celtique que les bornes mêmes de l'Europe, « Europa sive Celtica 2. »
Celui des langages gaulois qui nous occupe exclusivement est le gallo-belge de Strabon 3, dont le caractère a toujours été distinct du gallo-romain : le gallo-belge ne s'écrivait pas plus que le théotisque, qui lui fut superposé ; la prononciation et les formes orthographiques primitives montrent les rapports , conséquences de cette proximité originelle : Marquard Freher, dans ses Recherches sur la
1 Voir Encycl. de Treuttel et Wùrtz , art. Gaule, t. XII , p. 192, col. 2. De là sont venus Kelte , Celte , Gai , Gaule , Waele , Wallon, et dans Tristan , t. II, Waueleis , p. 38 ; Walos, p. 43.
Voir Chevalereux d'Artois, introd. , p. vi.
S'il était besoin de prouver que le wallon est l'ancien gaulois septentrional , nous citerions un manuscrit de notre collection : Chi S'ensieuent les Lois des Pers dou castel de Lille , et les enquest quierquies d'iaus et les jugemens et les consaux fais d'iaus et des commis homes, quierquiet en la salle de Lille, l'an 1286, petit in-folio. Quierquies, quierquiet, rappellent l'usage druidique de rendre la justice sous un querque ou quercus , suivant qu'on adopte l'hypothèse que le latin procède du gaulois , ou le gaulois de la langue de Rome.
2 Orthelius. Voir Galli , Essai sur les Celtes , p. 36.
s Avant l'arrivée des Francs c'était le gaulois- wallon. Strabon. Rerum Geographicarum , lib. 4, § 3 , t. II , p. 36.
langue dont les rois de France se sont servis , s'exprime
ainsi :
« Recte faciunt cordatiores Gallorum, qui linguam Teutonicam ( quam vulgus insulsum ceu barbaram et inconditam contumeliose Barragouin, voce plusquam barbara vocat), quumsuis majoribus ipsisque adeo primisetlaudatissimis regibus gentilem et vernaculam fuisse agnoscant. Si non ipsi addiscunt, et libenter usurpant, certe ob antiquitatem , copiam et magestatem admirantur : ipsamque Germaniam in ea, qua olim Romani, Ilium, veneratione habent \ »
Les langages gaulois, influencés dès le principe par l'Orient, rappelés à leur caractère primitif par la langue de Rome, à laquelle le climat avait conservé ses inflexions natives , reçurent les rudes impressions septentrionales du théotisque ; de là un caractère mixte qui force à rechercher les racines françaises dans le grec, dans le latin et dans le tudesque ; les mots qui n'ont pas cette origine sont nécessairement gaulois-wallons : ces radicaux , méconnaissables par la variété des degrés phoniques et la non-fixité des voyelles , forment la partie constitutive : les noms appartenants à d'autres langages sont entrés par voie de proximité, ou d'une manière erratique. Ces considérations, puisées à la source, ne conservèrent pas chez nous leur évidence ; le siècle appelé peut-être avec trop de complaisance siècle de renaissance , ne tenant aucun compte du more majortjm, exclusivement fasciné par le
' Historiens des Gaules, t. VII , p. 40 , A.
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grec et le latin , effaça sans discernement les traditions nationales, et ouvrit une fausse route, de laquelle nous ne sommes point encore sortis : nos étymologistes furent du naturel de Ménage : « Ille hariolari plerumque maluit quam demonstrare, ingeniumque labori injucundo prœtulit \ » Samuel Bochart, Etienne Morin , et les philologues allemands ne perdirent pas les traces , Raban-Maur eut de dignes continuateurs : Scrieckius2, Eckhart3, Wachter 4, Scherzius 6 et tant d'autres montrèrent , mais en vain , la véritable route.
Nous verrons plus loin que le catalan est au provençal ce que le théotisque est au flamand.
Les quatre caractères ajoutés à l'alphabet par Chilpéric , dès 575 , ont été l'objet de nombreuses controverses : on doit aux heureuses investigations des auteurs du Nouveau traité de Diplomatique 6 , et à leurs études approfondies sur les anciens textes qui nous les transmettent , d'être fixé touchant leur valeur : oo ae th et uuui (wui); ces caractères complexes donnaient possibilité d'inscrire dans les textes latins authentiques , les noms théotisques et gaulois des hommes et des lieux dont la phonie ne trouvait pas de représentant dans l'alphabet latin '.
1 Eckhart, de Rébus Francise orientalis, t. I, p. 8S6.
2 Originum rerum Celticarum et Belgicarum libri XXIII.
3 De Rébus Francise orientalis, t. I, p. 856.
4 Glossarium continens Origines et Antiquitates totius linguse germanicae< 8 Glossarium germanicum Medii Aevi , et Gottlob Haltaus , Glossarium
cum , etc.
6 T. III, pag. 60 et suiv.
7 oo, Doon; uuui , Wuilliaume, etc.
De là l'injonction de l'autorité pour l'adoption de ces nouveaux caractères, et celle de recopier les manuscrits, suivant cette prescription : « Ac libri antiquitus scripti, planati pumice rescriberentur '. » Leur analogie avec les signes carolins les fit admettre parmi ceux-ci.
La division territoriale de la confédération gallique s1 étant pour ainsi dire effacée sous la puissance de Charlemagne, les efforts de l'empereur afin d'amener les idiomes vulgaires à l'unité préparèrent d'une manière relative l'uniformité de prononciation , et par voie de conséquence la fixation des voyelles : les partages politiques postérieurs séparèrent la linguistique tudesque de la romane wallonne.
C'est à la condition de reconnaître une langue maternelle étrangère à Chaplemagne, qu'il nous est permis de le proclamer père de la langue française.
Le théotisque , langue maternelle de Charlemagne et d'Ogier, fut aussi celle des premières cantilènes du cycle : l'empereur lui-même avait écrit les chants traditionnels redisant les hauts faits des princes germains , afin que la mémoire en fût perpétuée parmi les hommes 2. Ce qui n'existait qu'oralement prit un corps et fut soumis à l'écriture, soit en « notaria verba » pour lui et les siens , soit en « signa carolina, » obstacle réel pour arriver jusqu'à nous.
1 Sancti Gregorii de Histor. Ecc. Francorum , t. I, lib. V, c. xlv, p. 330. Les alphabets des Francs, sous les noms de Wastbalde, Doracus , HicLus, n'ont pas fixé l'attention desdiplomatistes. Voir Nouveau Traité de Diplom., t. II, p. 73.
2 Voir Einhardi , 1. 1 , p. 88. Histoire littéraire de la France , t. IV, p. 409.
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Les influences littéraires latines suivirent , dans la Provincia Romana , les phases de l1 empire romain à sa décadence : les accents courtisanesques des hommes attachés à la cour des rois d'Aragon recommencèrent pour le Midi une littérature légère, participant des anciens principes de la littérature savante K Alors et depuis longtemps 2 la voix mâle et inculte des Francs retentissait sur les cimes escarpées des Ardennes ; les héros du ciel et ceux de la terre trouvaient des interprètes parmi les septentrionaux; leur mélopée, suppléant à la graphie, s'adressait à la mnémonique , et lui confiait nos primitives chansons militaires et les chansons-complaintes : les premières, soumises au xf siècle à l'écriture , s'altérèrent plus encore que les dernières, relevant de la seule tradition ; répétées d'âge en âge, celles-ci se font encore entendre sur la voie publique, dédaignées et ne s'adressant plus qu'à la classe illettrée du peuple, incapable d'y reconnaître une des traces authentiques de nos plus vieilles coutumes , une des deux branches de la grande division intellectuelle. Des barrières naturelles, autant que les antipathies
1 « Todos los Poemas, que componian assi los senores reyes de Aragon , « como los cortesanos, eran en catalan. Los reyes de Aragon, y nias en particule lar el rey don Juan el I hizieron tanta estimacion de la Poesia Catalana, « crue llamavan el Gay Saber, o Sciencia gaya , crue para alentar los ingenios « al trabajo con el premio, concedieron muchos privilegios a los crue se esme- « ravan en esto , como consta en muchas provisiones reaies. » ( Zurita , Annal Aragon.) Crescimbeni , Istor délia volgar Poesia, giunte aile Vite de'Poeti Provenzali, t. H, p. 170.
2 Dès le deuxième siècle. Voir Tacitus, de Morib. Germanorum, c. n, t. II, p. 590.
héréditaires, séparaient la Provincia Romana de la Gaule chevelue : les premiers chants septentrionaux restèrent étrangers aux Provençaux, parce qu'il n'existait entre les deux peuples ni affinité ni relations , ni sympathies ; nos chansons traditionnelles parvinrent au delà des monts alors seulement que la graphie les eut fixées et que les textes purent ainsi franchir les frontières : les traces mnémoniques conservées au Nord et négligées au Midi établissent suffisamment l'antériorité.
S'il était difficile de s'occuper de l'antique chansoncomplainte, parce que rien de matériel n'en subsiste, il est aisé de rappeler celles qui ont laissé de longues et profondes traces; primitivement elles participaient de la langue savante et de la vulgaire, et ce mélange les fit appeler épîtres farcies '.
On peut encore entendre , dans la bouche des paysans de la Flandre wallonne, des couplets appartenant aux complaintes de Guy l'Hermite , de Geneviève de Brabant, de saint Hubert d'Ardennes ; les érudits en ont recueilli quelques-unes sous les titres de :
Complainte de sainte Eulalie ,
du comte Régnier,
du comte de Guignes,
d'Enguerrand de Créqui,
du comte de Nevers ,
de Guillaume de Saint-Amour,
1 Telles furent les diverses complaintes ou passions de saint Etienne. Voir Mystères inédits du quinzième siècle, préface, t. I, p. ix et suiv.
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Complainte de Pierre des Brosses,
de la châtelaine de Vergi , du châtelain de Coucy , de Pyrame et Thisbée, de Joseph, etc., etc.
11 faut le redire , les premières formes de nos chansons traditionnelles furent toutes mnémoniques : elles se composaient d'assonances fréquemment répétées, comme dans la loi Salique, les livres des Rois, les épîtres farcies, etc., où l'emploi des petits vers de six ou de huit syllabes est suffisamment établi : nous avons vu de célèbres philologues prendre ces vers pour de la prose.
L'antique chanson latine est une traduction, par les clercs , des chansons vulgaires qui intéressaient l'Église : elle conserve la physionomie mnémonique des originaux : les assonances y sont répétées, et les petits vers ont une préférence marquée.
Chlothar' est canere De rege Francorum , Qui ivit pugnare In gentem Saxonuni .
Quam provenisset Si missis Saxonum Inclyt' non fuisset Faro de Burgundium ' .
Cette chanson du vne siècle (622) fut composée d'abord
' Recueil des Historiens de France , t. III, p. 505.
en langage vulgaire, seul compréhensible aux militaires , au peuple , aux femmes : « Ex qua Victoria carmen ptjblicum juxta rusticitatem per omnium pêne volitabat ora , ita canentium , fœminseque choros inde plaudendo componebant \ » La victoire célébrée ne pouvait être indifférente aux zélateurs du christianisme , empressés d'affranchir des chances de l'oubli le texte confié à la seule mémoire.
Les petits vers mnémoniques de l'original théotisque sont imités dans la traduction latine, quelques monosyllabes rectifiés suffisent pour rétablir le rhythme primitif: l'abbé De La Rue 2, dans une circonstance analogue , prend les petits vers de l'ancien trouvère Philippe Than (1125) pour des hémistiches de vers alexandrins dépouillés de la rime.
Philippe de Taun En franceise raisun Ad estrait le Bestiaire , Un livre de grammaire.
Généralement, l'esprit chevaleresque des originaux, écrits pour les laïques, devient ascétisme sous la plume latine des clercs.
L'estoire d'AIixandre vos voil par vers tretier
En roumans, qu'as genz laie doit auques profitier 5.
1 Recueil des Historiens de France, t. III , p. 505.
% Essais historiques, etc., t. II, p. 45, 46.
a Roman d'Alexandre , à la Bibl. du Roi , manuscrit 6985 , fol. 41 r°, c. 1 .
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Le cycle d'Axtus1, imitation mystique, se compose de légendes , et les légendes prirent naissance dans les cloîtres , où dominait la langue de l'Église ; il est probable que toutes sont traduites du latin : les criants guerriers , au contraire, inventés, puis écrits dans le langage des soldats francs , passèrent du théotisque dans le roman wallon.
L'insuffisance de la graphie mnémonique paralysa les efforts de Charlemagne pour la fixation du langage national; protecteur plus heureux de la langue latine , il en généralisa les études , puis Otfrid recueillit les fruits que les institutions impériales ne tardèrent pas à porter : les clercs et les érudits, nombreux dès lors, s'empressèrent d'adopter les caractères latins , avec lesquels ils s'étaient familiarisés : l'opportunité fit triompher un simple moine là où le plus savant, le plus puissant roi avait échoué :
Scilicet imperii ut quantum rex culmine reges Excellit, tantum cunctis prœponitur arte2.
Jusqu'à Otfrid, les procédés graphiques adaptés aux langages vulgaires étaient tellement inextricables , que tout autre qu'un initié n'y pouvait rien déchiffrer : la gravité des circonstances et la haute portée de l'engagement contracté à Strasbourg , par les compétiteurs de Lothaire, déterminèrent l'application de la méthode Otfridienne à la courte formule du serment bilingue : dès
1 La quête du san-g-réal , celui du Roi des Rois , conservé encore à la sainte chapelle à Bruges.
a Voir notre page 128, vers 20 et 21 .
96 ÉLÉMENTS CARLO VINGIENS.
lors la cour de nos souverains se rapprochant toujours du centre des Gaules , celle des deux langues qui n'avait aucune affinité avec le langage usité en Neustrie dut nécessairement se replier vers la Germanie, pour se fondre dans les dialectes du haut allemand , qui déjà se reproduisait par la graphie latine : la partie de la Belgique qui avait adopté le langage des Francs ' attendit néanmoins jusqu'au xne siècle pour employer les caractères latins.
En faisant subir au latin les variations phonétiques conséquences naturelles des signes chilpériens et carolins, on voit se former et apparaître le dérivé français, retenant à peine quelques radicales , souvent modifiées ; les consonnes du même organe variant leurs degrés , les gutturales s1 adoucissant progressivement et les diphthongues royales se produisant sous leurs voix multiples , en même temps que des touches consonnantes donnent leur appui aux trop nombreuses vocales : il est évident qu'un dérivé français peut descendre d'un primitif latin en conservant à peine une seule des lettres qui le composaient 2 ; mais alors même, l'analogie n'est pas violée, la logique et la raison conservent leurs droits; c'est une palingénésie gardant, sous sa forme nouvelle, les éléments modifiés de sa primitive existence. Ces combinaisons purement mécaniques offrent l'avantage de ne laisser aucune place à l'interprétation ; on acquerrait
1 La Flandre flamingante.
2 Ainsi vir a fait ver, var, puis ber, bar, et baron au cas oblique.
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même une certitude égale au calcul des chiffres, si Otfrid ne nous eût fait part de l'embarras qu'il éprouvait à se déterminer en faveur de telle ou telle voyelle ' : cette alternative originelle perpétue ses conséquences : toutefois, lorsqu' après avoir soumis un radical apparent aux transformations imposées par la filière phonétique, on n'arrive pas au dérivé correspondant, il y a certitude acquise que le premier ne constitue pas la racine : c'est une pierre de touche répondant à l'épreuve alors seulement que les éléments ont une origine commune : si le procédé est parfois inefficace pour remonter vers une source inconnue , il est décisif et certain lorsqu'on descend du primitif au dérivé.
Il ne faut point perdre de vue qu'il s'agit moins d'incriminer l'élasticité et le vague du mode suivi par les temps, que de le bien reconnaître.
Toutefois, lorsque les transformations analogiques ne présentent pas une garantie suffisante, la logique, la chronologie , l'histoire , les chroniques et les mœurs locales, fournissent presque toujours de sûrs moyens de rectification.
Suivant Maffei ! et Scaliger 3, la langue des Gaulois et celle des anciens Germains étaient identiques : cette assertion mérite d'être examinée ; et d'abord il n'y avait pas
' « Propter literarum aut congeriem aut incognitam sonoritatem difficilis.» Prœfatio Otfridi , apud Schiller., Thés., 1. 1 , p. 1 1 , col. i, et ci-dessus, p. 58. 3 Muséum Veron.
3 In Propert., I, 4.
de langue gauloise proprement dite , mais bien des idiomes , des dialectes et des patois.
Le langage des Francs, tout septentrional, ne ressemblait point à l'idiome indigène des Gallo- Wallons , ni à celui usité en Neustrie.
Le serment de Strasbourg montre les deux langages préexistants dans la Gaule-Belgique , le théotisque et le wallon : ce dernier, dur et âpre d'abord , mais latinisé après l'occupation romaine , tendait à s'adoucir encore; s'il eût été germanique , moins docile aux influences latines, il n'aurait pu nous transmettre cette foule de dérivés , conséquences d'une analogie primitive ', sans laquelle les modifications paraissent rebelles : les Nordmans, en s' établissant avec Rollon dans la Neustrie maritime , y trouvèrent un idiome gaulois, auquel ils durent se soumettre , à cause de son antipathie avec les langues du Nord; et le roman-normand ne retint rien des inflexions septentrionales des vainqueurs.
Les éléments graphiques des Francs étaient aussi ceux des Gallo-Belges : antiques influences phéniciennes , absence de littérature indigène sous César, apparition isochrone des usages qui amenèrent l'écriture, lors de l'établissement du christianisme, soit par les ouvriers évangéliques, soit par les chrétiens persécutés, apportant avec eux des caractères cryptiques, adoptés ensuite poulies langages vulgaires, cause d'absence de tout texte antérieur à Charlemagne, les diphthongues chilpériennes et
1 Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , t XXIII, p. 249, in-t*.
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carolines, offertes à la versatilité des habitudes locales, fixées bientôt par l'initiative d'Otfrid; après quoi les langages septentrionaux latino-sympathiques se propagent et amènent le français actuel.
L'alphabet de Charlemagne réunit, dans son ensemble, les caractères vulgaires employés depuis les époques les plus reculées :
Deo seriem révélante , ab origine rerum
Omnem quippe viam doctrinal invenit '
Les persécutions exercées sur les Coptes ou chrétiens de la Thébaide expliquent l'analogie de leurs signes avec l'écriture : des voyelles changeantes, représentées par les mêmes signes modifiés , ainsi que des consonnes de même organe, dont les hiéroglyphes phonétiques correspondants montrent la corrélation par l'identité des figures répétées dans les divers degrés 2.
« Videtur Francos veteres gotho-runicas habuisse,
ex quibus cum grœcis et latinis maxime non suo loco interpositis , et non raro etiam truncatis, distortis, inversis, duplicatis, conjunctis, dimidiatis, transposais docti eorum sécréta alphabeta fecerunt. Hujus generis Karlus Magnus, teste Otfrido, multa excogitavit, quibus per latissemum suuin imperium securus uteretur 3. »
1 Voir notre page 128.
2 Voir notre page 23 , et , spécialement pour l'O et l'Y hiéroglyphiques , Aperçu sur les Hiéroglyphes, trad. de l'anglais, par Brown, p. 80, à la planche.
1 Hickes, Grammatica franco-theotisca , t. I, p. 4
Cette dernière phrase , explicite autant que possible, prouve que sécréta, alphabeta ne saurait signifier alphabet caché : sécréta est ici l'équivalent de incognita, employé par Otfrid '.
Il n'est pas hors de propos de faire remarquer que le Codex Regius , si savamment expliqué par dom Carpentier 2, appartient à l'époque carlovingienne.
La sollicitude du souverain, noblement excitée en faveur des classes vulgaires ne sachant ni lire ni écrire, était impuissante à les porter vers l'étude : le clergé jouissait des ressources du latin ; les érudits , de toutes celles d'Athènes et de Rome; les autres classes, luttant contre les besoins, dépendantes, serviles, adonnées aux armes, n'avaient guère plus les moyens que le désir de s'instruire : dans ces circonstances, l'empereur, grammatige doctor 3, jugea qu'une marche analogue à celle suivie par les premiers hommes, conduirait de nouveau vers l'émancipation intellectuelle :
Solus iter meruit doctrinac adipiscier omne*.
De là les efforts pour amener le vulgaire à se familiariser avec l'écriture, sans études préalables et par l'emploi de signes digités , précurseurs de la représentation graphique , à laquelle le peuple se trouverait préparé de lui-
1 Voir Schilteri Thésaurus, t. I, p. H , col. 1.
2 Alphabetum tironianum , p. vij.
= Ci-après , page 128.
* Ibid. , vers 13.
CAROLOGRAPHIE. 101
même, et pour ainsi dire immédiatement initié : cette haute pensée, digne du héros dont le nom retentissait jusqu'aux extrémités de la terre, le détermina à perfectionner les traditions antiques et celles importées par les premiers chrétiens de l'école d'Alexandrie; les signes naturels, accrus et modifiés, atténuèrent les divergences et assurèrent aux majorités l'unité des moyens, obstacle jusqu'alors invincible, surmonté toutefois un demi-siècle plus tard par Otfrid : la comparaison de l'alphabet carolin avec le démotique égyptien (copte ou langage vulgaire d'Alexandrie), et leur traduction en signes digités lèvent tous les doutes.
On a compris maintenant l'importance du monument impérial conservé par Trithême ' et reproduit par Hickes2; l'alphabet de Charlemagne révèle la nullité de la graphie nationale antérieure, l'antique dactylologie, les voyelles simples et versatiles , mais déterminées, obstacles à la fusion , suppléées par des lettres multiphones 3. C'était l'âme de la grammaire, élaborée par les plus hautes intelligences d'une époque grandiose à tant de titres.
L'empereur croyait ne devoir pas tenir compte des notes vulgaires ; il céda aux objections des érudits appelés à l'aider dans le grand œuvre de la graphie nationale ;
1 Trithemii Polygraphia, lib. VI, Sig. qij v°.
s Liuguarum vett. septentrionalium Thésaurus. Grain, franco-theolisca , t.I.p. 3.
3 Ai donne a , i et ai : f.o = e = o et eo ; uio = u , i , o , puis ni , uo , iu , ou , oi , etc.
Alcuin adresse à Charlemagne les paroles suivantes, qui
assignent une date certaine à la grammatica nova .
Anno 798 , ad domnum Regcm.
« Quod vero nota repetere indignum dixistis, nescio, quid flaccina rusticitas diviti sapientise ignotum ingerere valeat ; sed si nota, et olira audita non licet inferre, quid faciemus de literis , syllabis etiam , et verbis , quibus uti nobis necesse est quotidie; nisi novœ grammatica? artis régulas excogitare incipiamus ' ? »
Alcuin dut tenir à l'empereur ce langage : « Ou les collèges latins que vous instituez réussiront , et alors leur grapbie s'adaptera aux langages rustiques; ou bien les moyens termes que nous proposons réuniront toutes les divergences jargonesques : dans l'un et l'autre cas, le but sera atteint. » Ce qui arriva effectivement, en laissant toutefois d'antiques traces de la fédération linguistique préparatoire, si ingénieusement instituée par lecbef de l'État.
C'est au développement des germes de science répandus par les soins de l'empereur lui-même , qu'il faut attribuer la désuétude où tomba la grammaire impériale : les palmes furent pour Otfrid , bien que l'illustre devancier nous eût pour toujours imprimé une physionomie linguistique semi - septentrionale , caractéristique entre toutes les langues que les hommes aient jamais parlées. La noblesse de nos origines est son ouvrage ; un demi-
' Alcuini Opéra, 1. 1, p. 91. Alcuin signale le danger de rompre les liens qui rattachent d'anciens souvenirs , et de rendre incompréhensibles les monogrammes d'un usage journalier.
CAROLOGRAPHIE. 103
siècle borna la pratique de l'alphabet; son importance, toutefois, est encore évidente : la majorité des prononciations ralliée en un faisceau commun , et les diphthongues carolines , traduites en caractères latins , restent à jamais parties intégrantes du français, comme elles seront toujours le guide le plus sûr pour son analyse étymologique.
Sept siècles s'étaient écoulés, lorsque Trithème, adonné aux écritures cabalistiques et d'étroites conventions , assimila le précieux document carlovingien aux produits de ses rêves, sans reconnaître que cette mine, ouverte par les sommités intellectuelles du grand siècle, et dans un but de haute philanthropie, renferme les éléments de nos analogies, et met à découvert la filière par laquelle passa celui des langages romans destiné à former le français actuel.
L'inconcevable assertion que Charlemagne ne savait pas écrire, et l'interprétation erronée d'une ancienne épithète, devinrent pour l'alphabet carolin ' ce que les laves furent à Pompéia : ensevelie sous la réprobation générale , la grammatica nova disparut, et l'on ne comprit pas l'immensité de cette perte : toutefois , si le corps est à jamais détruit, l'ombilic nous reste, et cette puissance encyclopédique permet de remonter vers nos sources littéraires, aussi bien quelle explique les mystères de notre émancipation intellectuelle , la nature , le caractère et l'espèce de poésie cultivée par nos aïeux, et si mal appréciée de nos jours; par son entremise, il nous a été donné de reconnaître les faits, de les coordonner, de
' Appelé secret dans l'acception que nous faisons connaître p. 105 et suiv.
proclamer comme conséquence les lois qui ont régi la linguistique et la littérature; la certitude du procédé a pu seule nous inspirer assez de confiance pour n'avoir pas à redouter l'épithète de novateur.
Après onze siècles d'une incurie difficile à qualifier, nous offrons au lecteur cette œuvre vénérable , avec le détail des notes formant la dénomination des signes carolins ', et leur rapport avec la haute antiquité : fïlia temporis. L'intelligence ayant manqué aux copistes, ils ont commis quelques erreurs : nous avons fait tous nos efforts pour les éviter : les lettres chilpériennes , préconçues dans un esprit analogue, se trouvent à leur place, excepté l'Q, que nous avons classé selon l'usage.
L'impossibilité de les tracer d'une manière cursive et de les lier entre eux, prouve que les caractères carolins furent inventés pour l'usage d'hommes étrangers à toute graphie, et accoutumés à suppléer leur propre nom par le signe de la croix 2.
L'absence d'orientation uniforme rendait les notaria verba inintelligibles , à moins de conventions préalables : l'alphabet de Charlemagne obviait à ce grave inconvénient ; l'alfaï ne pouvait se confondre avec aucun autre caractère , soit que l'I précédât ou suivît le Z ; les autres
' L'Alphabetura tironianuin Carpentieri donne les notes composées ; le signe simple qui explique les caractères carolins est une conséquence d'observation.
2 Dans la plupart des chartes d'intérêt local écrites en latin par des clercs, avant l'époque otfridienne , les parties signent en faisant une croix , seule graphie familière aux hommes étrangers à l'écriture. Bibliothèque de l'École des Chartes, t. II, 2e série , septembre-octobre 184» , p. 73 et suiv.
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