‹ Éléments carlovingiensChapitre 20 sur 51 · TROIS TRADITIONS · texte numérisé non relu

TROIS TRADITIONS

Aude i corrut, que ne se pot celer ; Desus Rollant se commence à torner ; Trestouz ses dras li fist dès ore oster Et le suaire por la char esgarder Qu'il ot blecie des grans cops endurer, Et ot noircie por ses armes porter.

Aude se pasme, si commence à crier :

« Sire Rollant, dist la bêle au vis cler, Por amor Deu qui se laissa pener, Jà sui-je Aude cui tant soliez amer ; Ne puis vos iex véoir ne esgarder, Ne vostre bouche à la moie parler. »

Lors se repasme, ne pot sus pies ester. :

Desus Rollant a sa chière guenchie, Leva le paile de soie d'Aumarie Et le cendal qui fu fais en Nubie, Et voit la char qui fu tainte et noircie ; Sa blanche bouche dont la lèvre est partie, N'est pas merveille, car grant soif ot souffrie En Ronscevax, entre la gent haïe.

Aude se pasme, molt hautement s'escrie : « Sire Rollant, jà sui-je vostre amie : Por amor Deu, avez-me-vous guerpie?

Je me fi tant en Deu le fil Marie, Que je iere hui o vostre compaingnie. » Lors se repasme, si s'est esvanuïe. b

* Il existe d'autres traditions où intervient l'amour fraternel en concurrence avec un amour que l'hymen n'avait pas sanctionné. (Voir Suppl. français, manuscrit 254-21.)

"-b Li romans de Roncevaux, manuscrit 7227-5, fol. 31 v°, c. 1-2.

Desus Rollant se jut bêle Aude enclinne, Parlez à moi, frans cuens de bonne orinne ;

Plore des iex et sa face esgratinne ; Car m'ammors est vers la vostre plévie,

Ll sans li cort aval sor la poitrinne Olivier frère, com or sui orpheninne !

Qui plus est blanche que n'est flors d'aubes- Lasse ! mar vi celle gent sarrazinne ;

[pinne, Qui qu'en ait joie, g' en sui lasse frarinne. »

« Sire Rollant, dist Aude la meschinne, A icest mot r'est chauë souvinne. a

TRADUCTION DE LA POÉSIE

Près du corps de Roland Aude accourt éperdue , '~2

Pâle, les yeux hagards et l'âme tout émue,

Sur lui se précipite, ouvre son vêtement, 1 2

Soulève le linceul : dans son égarement I 2

Tel est son désespoir, tel son affreux courage, '

Que de sa propre main

On la voit se frapper, déchirer son visage 3

Et de sang empourprer la blancheur de son sein... s

Pourtant elle s'écrie, à l'aspect des blessures '

De ce corps macéré de noires meurtrissures : * '

<< Je suis Aude, Roland, l'Aude que tu chéris , 1 2

« Celle pour qui le jour sans toi n'a plus de prix. 2

« Ah! que j'obtienne encor un seul mot de ta bouche, 1~3

« De tes regards un seul qui me charme et me touche, '

« Puis à toi m'unissant et d'esprit et de corps, 2

« Je te suis sans regret aux régions des morts...» -

Enfin perdant la voix, et la vue , et l'ouïe, 1 3

La belle Aude chancelle et tombe évanouie. 1 3

P. Fl.

a Li romans de Roncevaux, manuscrit 7227-5, fol. 31 v°, c. 1-2. * Les Basques, du haut de leurs montagnes, firent rouler des projectiles qui lapidèrent l'armée de Charlemagne :

Quand Dieu fait des montagnes, c'est pour que les hommes ne les franchissent pas. Mais les rochers en roulant tombent , ils écrasent les troupes.

Altamcaren Caktua. Journal de l'Institut historique, 1. 1, p. 176-179.

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