CAUSES QUI INFLUENT SUR LA VARIATION DES ESPÈCES
école, qui s'est donné pour but de déduire de la simple observation des faits, des données philosophiques, et de coordonner ses recherches en vue d'un objet précis.
Grâce aux travaux mémorables qu'elle a fournis déjà, les progrès réalisés sous l'influence des idées darwiniennes ont été considérables. Bien des choses restent encore à découvi'ir, mais l'œuvre accomplie s'impose dès à présent à l'admiration. La constitution du Règne animal se dégage de l'obscurité qui l'entourait il y a encore bien peu d'années, et nous apparaît plus claire et plus précise. L'édifice est digne des grands noms de ceux qui ont contribué à l'élever.
§ 2. — Conditions de la variation des animaux.
D'après ce que nous avons exposé au paragraphe précédent, le fait fondamental sur lequel repose l'Anatomie comparée est la variabilité des espèces animales. On peut considérer aujourd'hui ce fait comme démontré, autant que peut l'être une vérité physique. Notre but n'est pas de reprendre ici l'exposé des preuves qui ont été accumulées pour réaliser cette démonstration. Elles ont été produites dans des ouvrages spéciaux, dont plusieurs sont à jamais illustres. Nous les trouverons d'ailleurs à chaque page de ce livre. Nous voulons seulement, par une rapide esquisse, examiner d'une façon succincte et très élémentaire, les causes et les lois des diverses variations que subissent les êtres vivants. Cet examen nous permettra, dans bien des cas, de comprendre par quel mécanisme, par quelles modifications graduelles sont arrivés à se constituer les difTérents types d'organismes : nous nous efTorcerons du moins de résumer les notions auxquelles les zoologistes les plus éminents sont arrivés à cet égard.
Nous admettrons comme entièrement exact le point de départ de la doctrine transformiste, et, grâce à ce postulatum, l'Anatomie comparée pourra contribuer puissamment àla constitution des arbres généalogiques des espèces animales, en montrant les modifications subies par ces mêmes espèces dans les descendances sucessives.
Idée générale des causes qui influent sur la variation des ESPÈCES. — La première question qui se pose au début de celte étude est la détermination des conditions qui influent sur la variation des animaux.
Ces conditions sont de deux ordres, suivant qu'elles retardent, ou au contraire déterminent la variation de l'être.
Causes fixatrices. — Les iDi-emières se ramènent à une seule cause, inhérente à l'essence même de l'animal, et constituant ce phénomène d'observation courante, qu'on ne peut ramener à un autre plus simple : ï/térédilé. L'hérédité se résume en cette loi, qnhm être présente toujours la plupart des caraclèi^es propres à celui ou à ceux dont il tient l'existence. Cette propriété, encore tout à fait mystérieuse pour nous, constitue l'agent fixateur de laforme dans les êtres issus les uns des autres. Si elle existait seule, la descendance n'amènerait jamais aucune variation ; en d'autres termes, comme on l'a cru longtemps, les espèces, sorties telles quelles de la main d'un créateur, resteraient éternellement immuables.
Causes modifiantes. — Mais d'autres causes interviennent qui agissent en sens inverse de la précédente, et obligent au contraire l'être à varier d'une façon continuelle sous leur influence. De ces causes, l'une semble comme l'hérédité inhérente à l'essence même de l'être. C'est une force qui pousse l'être vivant à un perfectionnement progressif continu, dont nous pourrons saisir les diverses phases dans toute l'étendue du règne.
Les autres causes au contraire ont leur origine première en dehors de l'animal et résultent de l'action réciproque du monde extérieur et de l'organisme. Elles se ramènent à deux :
L'influence du milieu ambiant;
L'influence du genre de vie de ranimai.
La lutte pour la vie; sélection naturelle. — Si nous poussons un peu plus loin notre analyse, nous allons voir d'ailleurs que ces diverses causes modifiantes ont une seule et même raison d'être : assurer à l'individu l'avantage dansjla lutte, ou la sécurité dans la résistance, au milieu du combat que se livrent perpétuellement les êtres vivants à la surface de la terre, en vue de la conservation de leur existence.
La lutte dont il est ici question n'est pas la lutte du Carnivore contre l'herbivore, du rapace contre sa proie. Elle est d'une tout autre nature.
Supposons un certain nombre d'individus appartenant à une même espèce ou à des espèces différentes, mais de même régime, réunis dans une même région, où ils peuvent trouver des conditions de vie suffisantes. Ils vivront quelque temps côte à côte en bonne intelligence, chacun trouvant sans peine la nourriture nécessaire à ses besoins. Mais par suite des progrès de la reproduction (1), le nombre des individus va en augmentant. Les
(1) Le nombre des animaux d'une môme espèce croît en progression géométrique, et atteint des proportions considérables même pour les espèces
FIXATION DES QUALITÉS UTILES, SÉLECTION SEXUELLE. îi
moyens de subsistance ne suffiront bientôt plus à cette agglomération toujours croissante. Dès ce moment commence entre ces êtres une lutte implacable, un combat de tous les instants en vue de s'assurer la nourriture indispensable, aux dépens les uns des autres. C'est l'origine de la povr lavie,qaise continue incessa.nte dans toute la série des êtres vivants, et dont l'issue pour le vaincu est la destruction, ou tout au moins l'exil, loin de l'habitat primitif, et même dans un milieu tout différent.
Dans cette concurrence vitale, il est clair que la victoire doit, en principe, rester à l'être le mieux organisé, à celui que sa supériorité rend le plus fort ou le plus habile. De là cette conséquence, que les moindres caractères individuels, utiles à l'animal, peuvent assurer à l'être qui les présente une vie plus longue, plus prospère que celle de ses congénères moins favorisés ; ceux-ci sont appelés à disparaître, à moins qu'ils ne se modifient dans un autre sens, de façon à ne plus subir la concurrence de leurs vainqueurs. Cette alternative sera examinée plus loin. Dans tous les cas, dans une espèce donnée, on voit peu à peu les individus mal armés pour la lutte s'éliminer ; une sélection naturelle se produit, qui ne laisse survivre que les mieux pourvus de qualités favorables.
Fixation des qualités utiles; sélection sexuelle. — Ces qualités favorables, qui ne se sont d'abord manifestées que sur un petit nombre d'individus, se fixent en efifet de plus en plus profondément et finissent pas devenir des caractères communs à toute l'espèce. Outre l'élimination due à la sélection naturelle, un autre agent important, et remarquablement mis en lumière par Darwin sous le nom de sélection sea;i/e//e, intervient dans cette fixation. Comme il existe une concurrence vitale entre les divers animaux pour se procurer les moyens d'existence, de même entre les divers mâles d'une même espèce, il y a concurrence pour la possession des femelles. Cette lutte sexuelle est quelquefois pacifique; mais elle se résout dans d'autres cas en batailles acharnées dont nous trouvons des exemples dans tous les groupes où la reproduction suppose l'accouplement de deux individus. Là encore, on le comprend, l'avantage reste au plus fort. Lui seul peut s'assurer une progéniture nombreuse. Les autres disparaissent sans laisser de descendance, parfois môme
peu prolifiques. Un f^léphant vit cent nns : il commence à se reproduire à trente ans, et jusqu'à quatre-vingt-dix ans, époque où cesse la reproduction, il ne produit que C petits. 11 n'en résulte pas moins qu'au ])oul de sept cents «ns, le nombre des individus descendus d'un même couple est de 19 millions (Darwin).
frappés à mort par leurs concurrents mieux partagés. Ainsi les modifications favorables se transmettent intégralement aux descendants, qui, au bout de quelques générations pendant lesquelles se continue la sélection, finissent par posséder, tous, les qualités naguère purement individuelles.
A leur tour les descendants acquièrent un plus grand degré de perfectionnement, et par ce mécanisme les espèces arrivent à s'améliorer dans la suite des générations, d'une façon lente et progressive mais absolument continue. De la sorte s'expliquerait cette tendance si longtemps mystérieuse au perfectionnement organique qui se manifeste dans toute la série des êtres vivants.
Ce mode de sélection joue sans contredit un rôle assez remarquable dans un grand nombre de cas; mais il présente beaucoup moins de généralité que la sélection naturelle. Les cas d'animaux dioïques où un choix quelconque de l'individu conjoint est impossible, sont extrêmement nombreux. Son influence est à fortiori nulle, dans les animaux où il n'existe pas d'accouplement et où la fécondation est l'œuvre du hasard. C'est le cas de l'immense majorité des animaux inférieurs, et cependant c'est là que le perfectionnement est le plus évident.
Perfectionnement trogressif des animaux ; mÉE de leur succession GÉNÉALOGIQUE. — QucUe quc soit la cause de ce perfectionnement progressif, nous pouvons emprunter à la Paléontologie un exemple frappant de sa réalité. 11 a trait à l'embranchement des Vertébrés. Dans les premières couches primaires, à l'époque silurienne, il ne semble pas qu'il y ait eu trace de Vertébré véritable. A partir du Dévonien se montrent les Poissons. A l'époque du Permien et surtout dans le Jurassique, les Batraciens et les Reptiles abondent. Dans le Lias, apparaissent de rares vestiges de Mammifères, tous d'ailleurs Marsupiaux. Mais ils n'atteignent qu'un développement très restreint. Les Oiseaux se montrent dans le Jurassique supérieur, encore se rattachent-ils par bien des caractères aux Reptiles, dont ils descendent très certainement. Ce n'est que dans le terrain tertiaire que les Mammifères placentaires arrivent à leur apogée, et l'homme lui-même n'apparaît qu'au moment de la période quaternaire; encore depuis cette époque a-t-il subi d'énormes perfectionnements.
D'ailleurs les procédés de perfectionnement peuvent varier à l'infini. Ce que les uns obtiennent par la force, d'autres peuvent l'acquérir par l'agilité ou même par d'habiles artifices, dont nous pourrons plus lard donner de nombreux exemples. De la sorte une même espèce peut donner naissance à d'autres espèces extrêmement différentes les unes des autres, qui vont