DEGRÉS D'INDIVIDUALITÉ DANS LE RÈGNE ORGANIQUE
unités vitales autonomes, douées de toutes les propriétés de la vie, tels les végétaux et les animaux monocellulaires, se retrouvent dans un individu de Tordre immédiatement supérieur, mais elles n*y sont plus que des parties subordonnées d'une unité vitale plus élevée, plus complexe et, par conséquent, ne jouissent plus de leur autonomie. Cette unité vitale d'ordre plus élevé possède toutes les conditions nécessaires à la vie, mais ses parties constitutives, une fois séparées du tout, ne sont souvent plus capables de vivre par elles* mêmes. Ce sont des unités morphologiques, qui anatomiquement peuvent être parfaitement semblables à des êtres capables de mener une vie indépendante, à des cellules vivant isolément ; mais néanmoins, comme elles ne sont plus capables d'une existence autonome, elles ne répondent plus à la définition que nous avons donnée précédemment du mot ce individu ».
C'est ce qui a déterminé divers auteurs à distinguer deux espèces différentes d' individualités : l'individu physiologique et l'individu morphologique. L'individu physiologique est un être vivant autonome, répondant à la définition que nous avons donnée plus haut. L'individu morphologique, au contraire, est une unité qui, morphologiquement^ c'est-à-dire par son aspect, sa structure et sa constitution^ ressemble à un individu physiologique, mais n'y ressemble nullement au point de vue physiologique, parce qu'il ne constitue plus une unité vitale autonome: il n'est qu'une partie subordonnée, dépendante, d'une individualité physiologique d'ordre plus élevé ; en d'autres termes, il est devenu un élément anatomique de cette individualité.
Dans les auteurs on trouve les définitions les plus différentes de l'individualité. Mais, dans la suite de cet ouvrage, nous nous en tiendrons à la conception très nette que nous venons d'en fournir. Nous ne donnerons donc pas le nom d'individus à maintes parties que Ton qualifie comme telles dans d'autres traités. Habckbl par exemple, dans sa « Morphologie générale » considère comme individus de second ordre, les organes, les fusions de cellules (syncytiums), les tissus, systèmes d'organes et appareils ; il considère comme individus de troisième ordre, les antimères, c'est-à-dire les segments d'un même corps qui se font symétrie et comme individus de quatrième ordre, les métamères, c'est-a-dire les segments consécutifs du corps d'un même organisme.
D'après notre définition, on ne peut considérer ces parties comme
ayant la valeur d'individus. En effet, ce que l'on appelle habituellement un organe, un antimère, un métamère, n'est nullement comparable a l'une des espèces d'individus physiologiques qui existent dans le système organique. Ce sont des formsitions sui generis , Un individu organique., soit physiologique, soit nnatomique, ne peut prendre naissance que par voie de reproduction, par division ou par bourgeonnement. Or, les organes, les métamères et les antimères se forment par séparation ou différenciation, au sein même d'une masse cellulaire individualisée. Les Ânnélides, les Arthropodes et les Vertébrés n'occupent donc pas un degré plus élevé de l'individualité que les prétendues formes animales mononiétamériques (Vers, Mollusques, etc.), «attendu qu'ils ne constituent nullement des agrégats de formes monométamériques. Leur unique supériorité réside dans une plus grande différenciation de leurs systèmes d'organes.
Il arrive cependant qu'un organe peut se détacher d'un organisme et continuer longtemps à vivre. On a cité souvent, à titre d'exemple, l'hectocotyle, qui naguère fut considéré comme le mâle rudimentaii© d'un Céphalopode, alors qu'il n'en est qu'un bras détaché, qui se meut activement. D'après notre définition, l'hectocotyle n'est qu'une partie d'un organisme qui continue à vivre peu de temps. Ce n'est pas un individu physiologique, car le caractère essentiel de l'individualité physiologique, le pouvoir de se maintenir en vie d'une façon permanente, lui fait défaut : l'hectocotyle ne peut, en effet, ni se nourrir, ni se reproduire.
Nous ne pouvons non plus admettre la définition de l'individualité que Huxley a tenté d'établir. Afin d'éviter les difficultés qui surgissent souvent lorsqu'il s'agit de définir l'individualité, Huxley a proposé de considérer^ comme étant Vindividu organique^ la somme de toutes les formes qui peuvent provenir d'un même œuf fécondé.
Si l'on admet la définition de Huxley, l'individu peut, dans beaucoup de cas, constituer un être concret et répondre à ce que l'on entend habituellement par individu : c'est le cas pour les Vertébrés, dont l'œuf ne produit qu'un seul organisme qui, à son tour, engendre des produits sexuels. Mais dans d'autres cas, l'individu de Huxley se compose d'une foule d'êtres existant simultanément ou successivement. Ce n'est donc pas un corps unique, mais une somme d'êtres provenant d'une souche commune. Tel est toujours le cas par exemple, lorsque, comme cela arrive souvent, un œuf fécondé donne naissance à un
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organisme, qui se multiplie par voie asexuelle. L'individu tel que Tentend Huxley n'est donc complet qu*îi partir du moment où, dans la vie de l'espèce, l'organisme engendre de nouveau des produits sexuels.
Pour citer un exemple, Huxley considère comme constituant l'individu organique : i® la forme polype, qui provient d'un œuf fécondé d'une méduse ; 2® les formes polypes plus ou moins nombreuses, qui flérivent de la première par voie asexuelle; et 3** la forme méduse qui apparaît finalement et produit de nouveau des œufs et des spermatozoïdes. On lui a aussi donné le nom à! individu généalogique parce que, comme dans l'exemple que nous venons de citer, il se compose de toute une série de formes issues les unes des autres par voie de reproduction et l'on a qualifié de généalogique la définition qu'a donnée Huxley de l'individualité.
Nous ne pensons pas qu'il soit désirable de donner de l'individu la définition qu'a proposée Huxley et qui se trouve si complètement en contradiction avec l'idée que l'on s'en fait habituellement. 11 nous parait bien préférable, pour désigner les rapports généalogiques, qu'à l'exemple de Huxley nous croyons d'ailleurs utile de réunir, d'adopter le terme : cycle de génération^ qui a été employé par une foule d'auteurs et dont nous nous sommes servi dans la première partie de cet ouvrage (p. 236). Nous pensons avec Spencer quil est inadmissible que Von emploie le mot « indis^idu » pour désigner plusieurs corps çfiçant séparément. Comme le disait Spexcer, « cette « acception est en contradiction formelle avec l'idée que le mot « individu évoque en nous. Chacun trouverait pour le moins étrange « que l'on voulût considérer comme des parties d'un individu unique, « les masses innombrables A'Anacharis Alsinastrum, qui se sont « développées en quelques années dans nos cours d'eau, nos canaux « et nos marais ; et c'est cependant ainsi qu'il faudrait les appeler, i <€ si nous admettions la définition de Huxley, car ces végétaux ne
L a produisent pas de semences en Angleterre et leurs masses innom-
<c brables se sont uniquement formées par développement asexuel. ))
Après ces considérations générales sur l'idée que nous nous faisons de la notion de l'individualité, il nous reste h décrire, d'une façon un peu plus détaillée, chacune des trois étapes du développement de l'individualité dans le règne organique.