CHAPITRE IY
la fleur, ou comme Linné qui en subordonnant tous les autres caractères à ceux de la sexualité a bâti un système ; tous deux, malgré leur génie, faisant subir aux groupes naturels des rapprochements incohérents et des séparations violentes.
Si l’on n’avait à considérer que le chien, on n’ hésiterait pas, le chien constituerait un genre et ses principales races des espèces. Mais le sort de l’homme est lié au sien, les différences entre les races humaines sont moins grandes encore qu’entre les races de chien. Si le chien présente plusieurs espèces, l’homme doit en comprendre plusieurs aussi; si le chien descend d’un couple primitif, l’homme doit aussi descendre d’un premier couple unique.
L’hybridité dans ses divers modes ou degrés n’est cependant pas un caractère à rejeter. Il doit entrer en ligne de compte, mais avec sa valeur vraie c’est-à-dire variable. « D’une part, en effet, l’hybridité stérile ou incomplètement féconde permet d’affirmer que les deux races mères ne sont pas de la même espèce. D’une autre part, l’hybridité la plus féconde ne permet de réunir les deux races en une seule espèce qu’autant que l’ensemble de leurs caractères physiques confirme ce rapprochement. » L’hybridité, qu’il s’agisse de l’homme ou des animaux, présente quatre degrés principaux : l’hybridité agénésique, lorsque les métis immédiats ou de premier sang sont stériles aussi bien avec l’une ou l’autre des espèces mères qu’entre eux ; l’hybridité dy s génésique, lorsque les métis stériles entre eux sont féconds avec l’une ou l’autre des espèces mères, sans toutefois que les métis de second sang qui en résultent soient féconds dans des conditions quelconques ; l’hybridité par agénésique, dans laquelle les métis de second sang, par retour vers l’une des espèces mères, sont fertiles ; l’hybridité eugénésique , lorsque les métis de premier sang sont directement féconds entre eux ainsi que les métis de second, de troisième sang, etc., qui en résultent, entre eux (1).
Le chien et la louve dont Buffon a suivi le croisement jusqu’à la cinquième génération, sans la moindre tendance au retour vers l’une ou l’autre des espèces mères, sont eugénésiques; les Léporides obtenus par M. Roux, d’Angoulême, provenant de l’union du lapin et du lièvre, deux espèces légitimes pour tous lesnaturalistes, qui ont donné un nombre indéfini de générations sans trace de retour vers l'un ou l’autre des types ancestraux, sont eugénésiques (2). On ne peut prévoir le degré d’homœogénésie de
(1) Broca se sert des mots d’hybride et de métis comme synonymes; ce sont, dit-il, les êtres qui résultent du croisement de deux espèces plus ou moins voisines. Les monogénistes cependant font une distinction importante entre les deux : Les hybrides sont le produit du croisement entre deux espèces, les métis le produit du croisement entre deux races. Les polygônistes, considérant l’hybridité ou le métissage comme une même propriété physiologique présentant des degrés divers suivant les espèces, ne peuvent acquiescer à cette distinction, qui est un jugement.
(2) La question des Léporides, qui a été l’occasion du Mémoire de Broca, s’est continuée après sa publication jusqu’en 1873. Quatre ans après ce Mémoire, M. Eugène Gayot, rédacteur du Journal d'agriculture pratique, entreprit une nouvelle série d’expériences à
BROCA
HISTORIQUE
deux espèces que par l’expérience, et même par des expériences réitérées conduites avec soin. Si le chien constitue un genre comme tout porte à le croire, et qu’on veuille savoir dans quelle limite ses produits avec le loup, le chacal sont féconds, ou même s’ils le sont, l’expérience seule l’apprend. De même pour les croisements entre le bouc et la brebis dont les hybrides connus sous le nom de chabins sont l’objet d’un grand commerce dans les Andes, chabins qui suivant Broca sont une espèce intermédiaire définitive et suivantM. de Quatrefages une espèce fausse, transitoire, tendant toujours à disparaître par le retour à l’une ou l’autre des deux espèces mères. De même pour les croisements des diverses espèces de bœuf, de chameau, etc.
En outre des quatre degrés d’hybridité positive en quelque sorte qui précèdent, Broca en admettait deux autres absolument négatifs. [Sa nomenclature a du reste une telle importance dans ses applications soit à l’homme, soit aux animaux, pour la distinction des espèces éloignées, alliées ou parentes de Morton, que le tableau suivant résumant ces degrés ne sera pas superflu.
A. Hétérogénésie (de «repos, différent). Aucun hybride, pas même de fécondation.
B. Homœogénésie abortive (de ojxoto;, semblable). Fécondation, mais avortement avant terme.
G. Homœogénésie. Avec produits prenant naissance.
1° Agénésie (de a, privatif, non). Hybrides de premier sang absolument stériles. Une seule génération.
2° Dysgénésie (de £u;, difficilement). Les hybrides de premier sang quelquefois féconds, mais les deuxième sang absolument stériles. Pas de postérité.
3° Paragénésie ou hybridité collatérale (rcapà, à côté). Hybrides de premier sang peu féconds. Hybrides de second sang, ou par retour, féconds entre eux. Une lignée peut se produire et se perpétuer ainsi.
4° Eugénésie (de eu, bien). Hybrides de premier sang directement et indéfiniment féconds. Postérité.
Brétigny-sur-Orge et demeura convaincu que le produit intermédiaire, né du croisement du lièvre et du lapin, se maintenait parfaitement, tenant à la fois de l’un et de l’autre. Mais en 1873, M. Sanson étant venu montrer à la Société d’anthropologie un léporide à la sixième génération qui, à en juger par le crâne, aurait repris les caractères du lapin, la discussion s’engagea à nouveau. Mais avait-on bien surveillé les croisements dans ce cas ? S’étaient-ils produits entre léporides demi-sang ou avec l’une des deux espèces parentes par retour? La crâniologie était-elle en possession de caractères distinctifs suffisants pour trancher la question. M. Gayot écrivit alors une lettre à Broca dans laquelle il affirmait avoir surveillé les croisements avec le plus grand soin jusqu’à la dixième génération sans avoir constaté la moindre tendance au retour du léporide vers le lapin ou le lièvre. La question en est là. J’ai écrit ces jours derniers à M. Gayot qui m’a appris que l’expérience n’avait pas été continuée et que lesdits léporides avaient été perdus de vue. En somme Broca, à sa mort, affirmait que les léporides étaient fixés en tant qu’espèce nouvelle et intermédiaire, tandis que M. de Quatrefages et Sanson prétendent que cette fixation n’existe pas et que, même avec des croisements rigoureusement entre demi-sang, le retour s’opère spontanément vers le lapin ou le lièvre. C’est la même proposition que MM. de Quatrefages et Sanson soutiennent pour les chabins du Chili qui ne se soutiennent que grâce à certains croisements artificiellement renouvelés par les pasteurs des Andes (Voy. Mémoires de Broca , t. III, notes additionnelles, pages 593 à 613).