CHAPITRE IV
Ceci établi, Broca passe à l’examen de la fécondité des alliances entre les hommes, sans grande anxiété puisque pour lui la solution dans un sens ou dans un autre ne préjuge nullement la question de l’espèce. La proposition qui se dégage de son travail est celle-ci : L’agénésie n’existe entre aucunes races humaines; la fécondité y est d’autant plus eugénésique que les races sont morphologiquement et anatomiquement plus rapprochées. Certains croisements sont paragénésiques sinon dysgénésiques. Ainsi les métis de Tasmanie ou d’Australie avec les Européens sont très rares et ne se perpétuent pas entre eux, ni même, pensait Broca, avec l’une ou l’aude leurs races mères.
J’ai dit que Broca glissait, dans son mémoire, sur les caractères différentiels plaidant en faveur de l’épithète d’espèce ou de race donnée aux groupes humains en litige ; ce devint plus tard l’occupation de toute sa vie ; et j’ai ajouté qu’il avait consacré quelques pages à la question de la permanence des caractères des races humaines et à celle de leurs origines sous l’influence des causes extérieures. Dans la doctrine des monogénistes la race est une variété constante, c’est-à-dire permanente aussi longtemps que les conditions qui ont présidé à son origine n’ont pas changé. Dans la doctrine des polygénistes les races sont invariables, elles ont des caractères permanents même lorsque les conditions ci-dessus viennent à changer ; autrement dft, elles ne diffèrent pas de l’espèce en général qui, d’un consentement unanime dans les deux camps, a des caractères remontant à l’origine des temps. La preuve, dit Broca, que les caractères des races sont permanents, c’est que, comme l’ont déjà dit Nott et Gliddon, les types humains actuels sont déjà figurés sur les monuments égyptiens, parfaitement reconnaissables, aussi bien du reste que les types de chiens, semblables à ceux des chiens actuels. Ces figures, ajoute-t-il, sont contemporaines du déluge biblique ou antérieures, les types des races qu’elles représentent se sont donc formés, dans la doctrine du monogénisme, dans l’intervalle qui sépare Adam et Noé. Mais aucune preuve n’a jamais été donnée qu’un type quelconque se soit modifié à ce point. Les caractères tirés du squelette, des cheveux, pour le moins exigeraient un temps plus considérable* Les changements de couleur, celui des caraclères dont la modification serait la plus facile à expliquer, ne sont pas eux-mêmes admissibles.
Adam était brun foncé pour Labat (1), blanc pour Blumenbach, noir pour Camper et Prichard, roux pour Eusèbe de Salles (2). Comment concevoir sa transformation? On sait que les albinos sont des cas tératologiques et que ceux-ci ne se transmettent pas. Ce n’est donc pas de ce côté qu’on peut chercher. Le blanc qui s’expose au soleil et se transporte dans les pays chauds se fonce, dit Prichard. Oui, répond Broca, comme précé-
(1) «Le teint d’Adam était d’abord d’un brun foncé ou rougeâtre et celui d’Ève blême, mais ensuite il s’est éclairci. » (Labat, Description de l’Afrique.)
(2) Eusèbe Fr. de Salles, professeur de langues orientales, Histoire générale des races humaines ou Philosophie ethnographique. Paris, 1849.
HISTORIQUE
BROCA
demment Lawrence, mais le haie produit est limité à l’individu et ne se communique pas à la race. La couleur, dit Prichard, se répartit à la surface du globe dans les races, d’une manière générale de l’équateur au pôle, en rapport avec l’intensité de la température : les noirs sont à l’équateur, les bruns au-dessus, les blancs et les blonds après. Cela n’est vrai, répond Broca, qu’à un examen superficiel; si on examine avec soin la répartition des races actuelles, surtout en Amérique où le continent court presque en ligne droite du pôle à l’équateur et de l’équateur au pôle, on découvre partout des contradictions, ces contradictions qui étaient si désagréables àBuffon : des teints clairs à l’équateur et des teints foncés aux pôles, des enclaves de toute couleur au milieu de tons et de nuances opposés.
Nous n’insisterons pas davantage sur cette argumentation. Le triple mémoire de Broca fourmille de considérations et de faits des plus instructifs à la fois sur cette question des milieux et sur celle des croisements, qui se représenteront plus tard dans le cours de ce livre et que nous aurons à discuter.
En somme, pour Broca « le groupe humain constitue bien évidemment un genre ; s’il ne renfermait qu’une seule espèce, ce serait une exception „ unique dans la création. Les races humaines diffèrent plus entre elles que certaines espèces animales admises dans certains genres, par tous les naturalistes. Transplantées dans d’autres climats, soumises à d’autres conditions de vie, ces races résistent à toute altération. Enfin certaines races humaines prises deux à deux sont entre elles moins homœogénésiques que ne le sont les croisements, par exemple, du chien et du loup (1). ')
Broca est le dernier nom de ce débat sur l’unité ou la pluralité des races primitives dont nous avons essayé d’esquisser les phases principales depuis l’antiquité. On s’étonnera peut-être que dans cette dernière phase nous ne résumions pas les idées de quelque monogéniste militant, de Flourens qui n’y a joué qu’un très faible rôle, ou de M. de Quatrefages, notre vénéré maître à l'égal de Broca.
Mais M. de Quatrefages n’est entré dans la lice qu’en 1856, et n’a publié sa première œuvre générale sur le sujet, Y Unité cle l'espèce humaine , qu’en 1861. L’honorable professeur d’anthropologie du Muséum de Paris appartient entièrement à l’époque courante dont il s’inspire largement; le premier il a accepté la haute antiquité de l’homme, il marche avec son siècle et représente en réalité une école toute personnelle. Ce sont ses idées et celles de Broca, conformes sur les points essentiels, que nous développerons dans les pages de ce volume.
Dernières classifications jusqu’en 1859. — - Les essais de classification qui se sont produits de l’an 1800 à l’an 1859, après ceux que nous
(1) Page 660. Broca ne formule cependant cette dernière proposition que sous certaines réserves.
Topinard. — Anthropologie.