CHAPITRE IV
l’homme, comme pour la faune et la flore, huit centres de créations ou provinces zoologiques.
La seconde partie du premier de ces livres est consacrée, ainsi qu’il a été dit, à l’examen des renseignements ethnographiques contenus dans le dixième chapitre de la Genèse et qui regardent la postérité des fils de Noé. Elle montre que chacun des noms qui y figurent répond à un peuple de l’antiquité, mais que les connaissances sur ce point de l’auteur de ce chapitre étaient extrêmement restreintes ! Dans une carte curieuse que nous reproduisons, il montre quelle petite étendue de la surface terrestre elles comprenaient : Shem au sud-est avec les Araméens, les Chaldéens et les Arabes, Kham au sud-ouest avec les Arabes noirs ou Kushites, les Égyptiens et les Berbers, et Iapett au nord et à l’ouest avec les Cimmeriens, les Mèdes et les Grecs. L’objectif est de montrer qu’en fin de compte les nègres ne sont pas mentionnés dans ce chapitre et formaient pour l’auteur du livre de la Genèse une population ou race à part,
La même partie tend à établir que Adam était rouge, comme pour insinuer que son descendant direct est l’Américain des États-Unis, celui que les Yankee ont cependant pourchassé s’ils ne l’ont pas asservi.
Sur les nègres, les monogénistes américains étaient du reste d’accord, quant à la fin, avec les polygénistes. Le révérend John Buchanan nous en donne la preuve dans un discours prononcé à Charleston en 1854 : « Toutes les races d’hommes, dit-il, y compris les nègres, sont de même espèce et de même origine. Le nègre est une variété frappante et maintenant permanente, comme les nombreuses variétés d’animaux domestiques. Le nègre restera ce qu’il est, à moins que sa forme ne soit changée par un croisement dont la seule idée est révoltante pour nous...
Il a été placé sous notre protection. La justification de l’esclavage est con- /
tenue dans l’Ecriture sainte. La Bible enjoint l’obéissance aux esclaves. »
Étions-nous dans notre droit en disant que l’école américainefournit un douloureux exemple de ce que peuvent engendrer les passions humaines dans le domaine de l’anthropologie! Qu’elle serve de leçon à ceux qui, dans un autre but, se laisseraient entraîner parla politique ou tout autre mobile.
Paul liroca. — Nous arrivons non sans quelqu’émotion à la part brillante qu’a prise dans cette discussion de l’unité et de la pluralité des races primitives, notre savant maître. Un scrupule nous est venu. Est-il légitime d’exposer des idées qu’il a défendues avec ardeur dans la première partie de sa carrière anthropologique et qu’il a modifiées depuis sur certains points ? Voici ce qui nous a décidé.
Les trois parties qui forment le mémoire de Broca sur Vhybridité animale en général et Chybr édité humaine en particulier ont paru de 1858 à 1859, dans le Journal de physiologie de l’homme et des animaux dirigé par M. Brown-Séquart à Paris (1). En 1877, après mûres réflexions, il les fit
(1) Voici le titre complet : Recherches sur l'hybridité animale en général et sur Vhijbri-
HISTORIQUE
réimprimer dans le troisième volume de ses Mémoires d'anthropologie , précédées d’une préface faisant ressortir les événements scientifiques qui depuis avaient transformé l’anthropologie et ne laissaient plus à son mémoire peut-être qu’une valeur historique dans quelques-unes de ses parties.
Le problème de la distinction de l’espèce et de la race se circonscrit au point où nous en sommes. Il repose sur trois pojnts : 1° l’importance et la nature de leurs différences d’ordres anatomique, morphologique, physiologique ou pathologique ; 2° l’origine de ces différences, inconnue, se perdant dans la nuit des temps et pour quelques-uns miraculeuse ou acquise sous l’influence de causes naturelles telles que les milieux, le genre de vie, etc. ; 3° Tune de ces différences en particulier, celle qui résulte de l’un des caractères physiologiques, la stérilité entre espèces, la fécondité entre races. Le mémoire de Broca touche à peine au premier, donne quelques pages au second, et, ainsi que son titre l’indique, se consacre au troisième.
Soit le chien, «ses différences d’organisation extérieure et de structure anatomique, dit-il, sont tout à fait incompatibles avec l’hypothèse d’une espèce unique, » et dépassent ce que l’on peut attendre de l’action des milieux. « Jamais on ne comprendra comment leur crâne primitif a pu s’allonger ou se raccourcir, se rétrécir ou s’élargir, s’élever ou s’affaisser à ce degré ; comment dans certaines races de la famille des dogues les membres postérieurs sont devenus pentadactyles par suite du développement d’un cinquième doigt aussi rudimentaire chez les autres chiens que l’est chez l’homme la troisième paupière ; comment le nombre des vertèbres caudales a pu varier de quatorze à vingt-cinq ; comment le nombre des mamelles a pu descendre de dix à huit ; comment les oreilles courtes et droites chez le chien de berger ont pu devenir longues, larges et pendantes chez le basset, le braque, le dogue anglais, le chien courant ; comment le nez du lévrier s’est allongé ; comment celui du braque à deux nez s’est fendu, ni comment s’est formé ce sillon qui dans certaines races de la famille des dogues divise profondément la lèvre supérieure. » Et cependant les naturalistes, ceux qui ne perdent pas de vue l’homme, y voient autant, non d’espèces, mais de races, en s’appuyant sur un seul des caractères à considérer, l’un des caractères physiologiques, la fécondité.
Procéder ainsi, c’est s’écarter des principes de la méthode naturelle qui veulent que la détermination de la valeur hiérarchique d’un groupe porte sur un ensemble de caractère et non sur un seul ; c’est agir comme Tournefort qui dans la classification des plantes ne tenait compte que de
clitè humaine en particulier , considérées dans leurs rapports avec la question de la pluralité des espèces humaines , par Paul Broca. Brochure iu-8 de 680 pages* PariSj 1860 L’épigraphe y est digne de remarque :
« Non ex vulgi opinione sed ex sano judicio* »
Bacon.