CHAPITRE V
au Muséum, celle consacrée aux insectes, aux mollusques, aux vers, aux zoophytes, la partie à laquelle Linné avait pour ainsi dire renoncé. C’était le monde des animaux inférieurs qu’on lui livrait, celui dans lequel la théorie de l’évolution découvre ses arguments les plus convaincants. La destinée semblait le pousser inévitablement dans la voie où, après avoir été méconnu, son nom devait acquérir une si brillante renommée. Après avoir pendant vingt-cinq ans travaillé à distinguer les espèces végétales, Lamarck se trouvait tout à coup appelé à porter la lumière au milieu des espèces animales les plus rebelles jusque-là à la classification.
Mais son esprit et son activité étaient à la hauteur de la situation. Successivement, on le vit créer la grande division des animaux en vertébrés et invertébrés qui a résisté au dernier remaniement des classificateurs, puis les divisions et subdivisions principales des invertébrés qui aujourd’hui encore ont cours dans l’enseignement classique. Alors commencèrent ses publications en zoologie; ses Recherches sur F organisation des êtres virants en 1802, sa Philosophie zoologique en 1809, son Histoire naturelle des animaux de 1816 à 1822. En physique, en chimie, en géologie, il écrivit quelques monographies.
Lamarck était « le disciple de Buffon, le familier de sa maison, » suivant le mot de M. de Quatrefages (1 ). C’est à lui que l’illustre naturaliste confia son fils pour le faire visiter les grandes collections de l’Europe. Plus hardi que son maître, il reprit sa pensée en la portant plus loin peut-être que ne le comportait la science d’alors.
Il suffi t de suivre sa Philosophie zoologique (2) pour connaître toute la doctrine de Lamarck qui gravite autour *de cinq idées fondamentales : 1° la nature de l’espèce; 2° les classifications conformes, dit-il, à l’ordre suivi par la nature; 3° le principe de la mutation et de la dérivation des êtres vivant les uns des autres; 4° les voies et moyens que la nature met en œuvre pour atteindre ce résultat; 5° les applications à l’homme.
L’étude des sciences naturelles comprend deux choses absolument distinctes : 1° les faits recueillis indépendamment de toute théorie explicative ou distributive dont ils peuvent ultérieurement être l’objet; 2° le classement et l’interprétation de ces faits au gré des naturalistes. La distribution systématique, la nomenclature, la synonymie et la technologie imaginées par l’homme pour mettre de l’ordre dans ses études, pour désigner et distinguer l’immense multitude d’objets sur lesquels portent ses recherches, sont ainsi des parties de Fart . Les limites de nos facultés qui ne peuvent embrasser tout à la fois nous obligent à recourir à ces moyens. Mais ces classifications, dont plusieurs si heureusement imaginées, ainsi que les divisions et subdivisions qu’elle présentent, sont tout à fait artifi-
(1) De Quatrefages, Les précurseurs français de Darwin , in Revue des Deux Mondes, n° du 15 décembre 1868.
(2) Lamarck, Philosophie zoologique , nouvelle édition en deux volumes, par Charles Martins. Paris, 1813.
, HISTORIQUE. — LAMARCK. 105
cielles. Rien de tout cela n’existe « dans la nature qui n’a réellement formé ni classes, ni ordres, ni familles, ni genres, ni espèces constantes, mais seulement des individus qui se succèdent les uns aux autres et qui ressemblent à ceux qui les ont produits » (1).
Cependant il existe un certain ordre dans les productions de la nature, dans le règne animal comme dans le végétal, l’ordre suivant lequel elles se sont formées à l’origine. Cet ordre se reconnaît aux rapports particuliers et généraux qui existent entre elles. Les efforts des naturalistes doivent tendre à les découvrir « afin de remplacer les distributions systématiques ou artificielles qu’on a été forcé de créer pour ranger d’une manière commode les différents corps naturels absents ». C’est la méthode naturelle telle que l’a instituée Laurent de Jussieu en botanique, méthode qu’on peut définir: « l’esquisse tracée par l’homme, de la marche que suit la nature pour faire exister ses productions » (2).
Jusqu’ici donc Lamarck se borne* à développer l’idée même de Buffon. Il n’est pas ennemi des classifications, mais l’ennemi de certaines, lorsqu’on veut y voir autre chose qu’un classement pour les besoins de l’étude.
Dans cet ordre de la nature établi par les rapports visibles entre les groupes, que constate-t-on ? Une gradation de bas en haut allant du simple au composé, l’organisation se compliquant graduellement, les masses principales représentées par les ordres, classes et familles formant « une série unique, simple et linéaire », ou peu rameuse, et enfin les espèces disposées à la périphérie des masses dont elles font partie sous l’aspect « de ramifications latérales dont les extrémités offrent des points véritablement isolés » (3).
Qu’est-ce donc que l’espèce? La définition qu’on en donne est vraie lorsqu’on dit qu’elle désigne toute collection d’individus semblables produits par d’autres individus pareils à eux ; mais elle est fausse lorsqu’on ajoute que ces individus ne varient jamais dans leurs caractères spécifiques et que l’espèce est constante et aussi ancienne que la nature. Les espèces n’ont réellement qu’une constance relative à la durée des circonstances dans lesquelles se sont trouvés les individus qui les représentaient. Certains de ces individus ayant varié deviennent des races qui se nuancent avec celles de quelque autre espèce voisine. Ce qui donne lieu à la supposition que les espèces sont invariables, c’est qu’on s’attache à des individus placés dans les mêmes conditions d’existence. Les espèces dessinées sur les monuments d’Égypte ou retrouvées dans les tombeaux de ce pays sont semblables à celles qu’on retrouve aujourd’hui sur les rives du Nil,
parce que la situation de l’Egypte et son climat sont encore à très peu près ce qu’ils étaient à cette époque.
(1) Ouvr. cité, t. I, p. 41. Quoique çà et là seulement nous placions des guillemets pour indiquer les passages textuels, toute la partie relative à Lamarck n’est guère qu’une analyse terre à terre de sa Philosophie zoologique en se servant des mêmes mots. C'est, du reste la règle que nous avons suivie autant que possible depuis le commencement de cet historique.
(2) Ouvr . cité, t. I, p. 65.
f3) Ouvr. cité, t. T, p. 77 et 122.