‹ Éléments d'anthropologie généraleChapitre 109 sur 980 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Par leurs caractères, les espèces se touchent. Il n’y a que ceux qui se sont longtemps et fortement occupés de la détermination des espèces qui savent jusqu’à quel point elles se fondent, et peuvent se convaincre que les espèces dites isolées ne le sont que parce que les espèces voisines leur font défaut (1); Les espèces qui terminent chaque rameau dont nous parlions tout à l’heure tiennent au moins d’un côté à d’autres espèces qui se nuancent avec elles.

La notion de l’espèce se perpétuant semblable par la génération emportait la nécessité que les individus ne pussent être féconds enlreeux. Mais les hybrides très communs parmi les végétaux et les accouplements entre animaux d’espèces fort différentes ont montré que cette règle souffre bien des exceptions. « L’hybridité seule suffit pour créer de pioche en proche des variétés qui deviennent ensuite des races, qui avec le temps constituent ce que nous nommons des espèces » (2).

Lamarck se demande ici ce qu’il faut penser des espèces réputées perdues que la géologie révèle. Ne serait-ce pas plu tôt, dit-il, « des espèces encore existantes, mais qui ont changé depuis et ont donné lieu aux espèces actuellement vivantes, que nous en trouvons voisines (3 ? » Il s’élève alors contre la doctrine d’une catastrophe générale et pense qu’au contraire tout s’est fait lentement, sans secousse, sans bouleversement et par degrés successifs.

L’espèce en un mot est temporaire, sa fixité est une apparence due à la brièveté de notre vue. Mais comment se produit-elle?

Si aucun incident ne venait troubler la gradation ascendante naturelle des êtres, les masses grandes ou petites seraient disposées suivant une ligne, une chaîne ou une échelle, sans interruption ni régularité. Mais d’une part des lacunes se présentent à nous par suite de l’insuffisance de nos connaissances et de l’absence d’échelons ou d’anneaux, de l’autre interviennent les circonstances extrêmes d' habitation. L’ordre de la nature, en un mot, « est le produit d’une loi constante qui agit toujours avec uniformité; mais une cause particulière fait varier, çà et là, dans toute l’étendue de la chaîne animale, la régularité des résultats que cette loi devait produire » (4).

Les circonstances d’habitation répondent à ce que nous appelons aujourd’hui les milieux. Elles n’agissent pas directement sur les espèces pour les changer, mais elles appellent de nouveaux besoins, qui engendrent de nouvelles habitudes, lesquelles provoquent un surplus d’action dans certains organes ou une diminution dans d’autres. D’où les deux lois suivantes :

d 1° Dans tout animal qui n'a pas dépasséle terme de ses développements,

(1) Ouvr. cité, t. I, p. 76.

(2) Ouvr. cité , t. I, p. 81.

(3) Ouvr. cité, t. I, p. 93.

(4) Ouvr. cité, p. 142, t. I.

HISTORIQUE. — LAMARCK

l’emploi plus fréquent et continu d’un organe quelconque fortifie peu a peu cet organe, le développe, l’agrandit et lui donne une puissance proportionnée à la durée de cet emploi; tandis que le défaut constant d’usage de tel organe l’affaiblit insensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés et finit par le faire disparaître.

« 2° Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l’influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée, et par conséquent par l’influence de l’emploi prédominant de tel organe, ou par celle d’un défaut constant d’usage de telle partie, elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus » (1).

La première de ces lois peut presque se résumer par le dicton : l’habitude est une seconde nature (2). Elle conduit à deux sortes de changementsdes organes, l’unpar progression oupardéveloppement,l’autrepar régression ou par retour en arrière. Le second donne lieu à la remarque suivante: le résultat obtenu se conserve par la génération et devient héréditaire lorsque les unions se produisent entre individus soumis aux mêmes habitudes, mais il tend à être neutralisé si ces individus sont soumis h des habitudes différentes.

« Conclusion : La nature, en produisant successivement toutes les espèces d’animaux et commençant par les plus imparfaits ou les plus simples pour terminer son ouvrage par les plus parfaits, a compliqué graduellement leur organisation, et ces animaux se répandant généralement dans toute la région habitable du globe, chaque espèce a reçu de l’influence des circonstances dans lesquelles elle s’est rencontrée, les habitudes que nous lui connaissons et les modifications dans ses parties que l’observation nous montre en elle (3). »

Nous ne rappellerons pas les exemples plus ou moins satisfaisants que Lamarck donne chemin faisant de sa doctrine de la dérivation des êtres les uns des autres, ni la classification naturelle ou généalogique des animaux telle qu’il la conçoit dans l’état de la science de son temps.

11 admet six degrés d’organisation, quatre pour les invertébrés et deux pour les vertébrés, comme il suit :

1er degré : infusoires, polypes ;

2e degré : radiaires, vers;

3e degré : insectes, arachnides ;

4e degré : crustacés, annélides, cirrhipèdes, mollusques ;

3e degré : poissons, reptiles ;

6e degré : oiseaux, mammifères.

1) Ouvr. cité, t. I, p. 235.

(2) Chez les plantes, les habitudes sont remplacées par l’excitation permanente, dans un sens déterminé, de certains organes par les circonstances extérieures.

(3) Ouw . cité, t. I, p. 263.

Page 1