GEOFFROY SAINT-HILAIRE
ments dont il se compose, et nous y trouverons constamment l’analogie que nous venons de dire. Chez l’homme et chez les singes, les cinq doigts prennent un développement à peu près égal, et demeurent distincts ; toujours composée des mêmes pièces, la main, chez la chauvesouris, s’allonge immodérément dans tous les sens et se fait aile; chez la baleine, elle s’étale autrement et devient nageoire; chez le bœuf, les deux doigts intermédiaires deviennent usurpateurs, les doigts latéraux privés de nourriture se réduisent à de simples ergots, et la main se change en pied fourchu; chez l’âne et le cheval, à part le doigt du milieu, tous les doigts s’atrophient, et la main n’est plus qu’un gros doigt, accompagné de quelques osselets rudimentaires et emprisonnés dans un ongle qui, enrichi de son côté par ce surcroît d’existence, se change en un sabot; chez certains reptiles enfin, le développement inusité du système des côtes fait que le membre antérieur ne reçoit presque plus de nourriture, perd la force de se produire, demeure entre les muscles de la poitrine, se réduit à quelques pièces seulement ou même disparaît entièrement. Mais que le membre antérieur se réduise à quelques pièces, que son
extrémité soit un pied à sabot, un pied fourchu, une nageoire, une aile
ou une main, ce sont toujours des éléments placés dans les mêmes rapports qui le composent, et il ne se trouve pas une partie chez le plus simple qui ne retrouve exactement son analogue chez le plus compliqué. La nature arrive toujours à son but avec le moindre effort et le moindre appareil possible ; ayant à faire vivre des animaux dans toutes sortes de conditions d’existence, elle ne se décide point à créer autant de types distincts d’organisation ; ce sera pour ainsi dire toujours le même corps dont elle se servira, le pétrissant en quelque sorte entre ses mains de manière à lui donner toutes ses formes, à le rendre propre à l’exercice de toutes ses fonctions, mais sans le disloquer et sans altérer en aucune façon sa composition intérieure (1). »
Il semble que sur cette pente Geoffroy devait forcément aboutir au transformisme. Il n’en est rien. Il savait se retenir et ne pas dépasser la limite des inductions démontrées. N’ayant pas fait de recherches spéciales sur les animaux inférieurs, il ne pouvait généraliser. Il était morphologiste, et philosophe plus que Cuvier, moins que Lamarck. Le besoin de classer ne l’entraînait pas. Son principe, inverse à celui de Cuvier : « tel est l’organe, telle sera la fonction, » le poussait peu dans la voie des explications physiologiques.
Une fois cependant, dans un mémoire sur les Sauriens à Vétat fossile, il se demande comment le type inférieur des vertébrés ovipares a pu donner naissance au degré supérieur d’organisation des oiseaux. « Il a suffi, ditil, d’un accident possible et peu considérable dans sa production originelle, mais d’une importance incalculable quant à ses effets, pour développer
l) Étv Geoffroy Saint-Hilaire, Fragments biographiques , 1838, p. 317.