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CHAPITRE V

en toutes les parties du corps les conditions du type ornithologique. »

L’espèce, pensait-il, est « une suite d’individus caractérisés par un ensemble de traits distinctifs dont la transmission est naturelle, régulière et indéfinie; » mais « dans l’état actuel des choses, il est possible que les espèces actuelles dérivent des espèces paléontologiques antérieures, modifiées par les milieux », non comme le voulait Lamarck par l’intermédiaire du besoin et de l’habitude suscités, mais directement. « Les variations de l’atmosphère, depuis les temps les plus anciens jusqu’à nos jours, écrit encore Jean Reynaud dans un autre article revu par Geoffroy, constitue le principe des variations qui se sont produites d’âge en âge dans les espèces animales, toujours obligées de se mettre en harmonie avec les conditions particulières du milieu où s’effectue la respiration » (1).

Geoffroy n’échappait pas du reste à la loi commune, il avait ses faiblesses et ses heures de découragement; l’autorité de Cuvier lui en imposait; il fut très affecté de sa célèbre controverse avec lui. Dans ses écrits on entrevoit parfois comme une contrainte; il s’abandonne davantage à ses inspirations à la fin de sa vie. En 1829 il se défend contre la pensée qu’il puisse y avoir quelque chose de commun entre sa doctrine et celle de Lamarck et de de Maillet; en 1838 il dédie son volume de Fragments biographiques « au souvenir des glorieux progrès de la philosophie naturelle, principe, dans le développement de l’humanité, d’une ère nouvelle commençant à la découverte du système astronomique par Keppler et Newton, et se continuant sous l’autorité des conceptions unitaires sur la vie harmonieuse de l’univers par Buffon et Goethe. » A la même date il écrit : « Cuvier crut devoir s’en tenir à cet a priori mystique qui, directement contraire à la théorie du perfectionnement indéfini des êtres, exclut tout sentiment de progrès dans l’humanité, comme dans la vie de l’univers ; c’était se soumettre à la croyance que Dieu n’a point fait les espèces dans les temps et successivement mais dès l’origine, par un seul acte émanant de sa toute-puissance. »

Malgré tout, Etienne Geoffroy de Saint-Hilaire se heurta un jour à Cuvier. Frères à leur point de départ, pour me servir de son expression, ils se combattirent au déclin de la vie. C’était le 22 février 1830. Le public était admis depuis peu aux séances de l’Académie des sciences. Cuvier, orateur, y était très écouté; à l’occasion d’un mémoire présenté par MM. Laurencet et Meyraux sur les mollusques céphalopodes, et d’un rapport de Geoffroy faisant allusion à l’unité de composition de ces mollusques avec les animaux vertébrés, il commença l’attaque. « Le débat, dit Goethe, attentif de l’autre côté du Rhin, fut un spectacle que l’histoire des sciences ne présentera peut-être jamais une seconde fois. » Les journaux de l’époque prenaient fait et cause pour l’un ou

(1) Ét. Geoffroy Saint-Hilaire, Fragments biographiques , 1838, 1 vol. Article de Jean Reynaud, revu et aunoté par Geoffroy.

HISTORIQUE. — GEOFFROY SALNT-I1ILAÎRE. i t 3

l’autre : les Débats, le National , le Temps ; la jeunesse se partageait en classiques et philosophes. La révolution de Juillet interrompit la lutte. Geoffroy en profita pour résumer ses arguments dans un ouvrage intitulé Principes de philosophie organique et la reprit plus tard. La victoire en apparence resta à Cuvier, le public jugeant sur le fond en faveur de Geoffroy.

Entre ces trois écoles : Schelling, Geoffroy et Cuvier, quelle place occupait Lamarck? Nous l’avons amplement montré, Lamarck est parti des faits, de ceux principalement empruntés au règne végétal et à l’embranchement des animaux invertébrés, et non de raisonnements a priori comme Schelling. Mais une fois dans la voie de la synthèse, il ne s’est pas arrêté, comme eût fait Geoffroy, il alla au delà de ce que les faits acquis établissaient, il eut recours aux hypothèses, chercha des exemples qui n’ont pas toujours été heureux, et causa lui-même un certain préjudice à sa propre doctrine. En un mot il a devancé à la fois son temps et la science alors possible. Au commencement de ce siècle, la doctrine du transformisme était une lueur de génie, une conception hardie, mais elle était prématurée; l’unité de composition, au contraire, fut de suite un fait acquis, une démonstration.

Mais la doctrine de Lamarck s’appuyait par anticipation sur cette dé-* monstration de Geoffroy, ce qui n’échappa pas à Goethe; et à côté du nom du premier se place à juste titre celui de Geoffroy Saint-Hilaire.

Ce dernier fit de nombreux adeptes, parmi lesquels Broca. Lamarck en laissa peu en France; le premier aurait été Bory de Saint-Vincent, d’après M. de Quatrefages; plus tard, les botanistes Naudin en 1852, et Lecoq en 1854. Si Geoffroy eût tenu le sceptre à la place de Cuvier, il est vraisemblable que la doctrine eût davantage attiré l’attention et conquis immédiatement des prosélytes. Le succès tient en général plus aux circonstances et au bruit qu’au mérite.

En Angleterre, à la fin du siècle dernier, vingt ans après le livre de lord Kaimes, qui avait soulevé le camp des monogénistes, parut en 1794, sous le nom de Économie , un livre de Erasmus Wilson, l’aïeul de Charles Darwin, dans lequel la transformation des espèces animales et végétales était attribuée à l’activité interne développée par des changements soutenus dans les conditions extérieures de milieu. Bien que l’Angleterre se préoccupât alors peu de ces questions, Charles Darwin, dans son historique, cite plusieurs noms dans la même voie : W. Herbert en 1822, Grant d’Edimbourg en 1822, Freke en 1841, et Herbert Spencer surtout, dans ses Essais , en 1858 (1).

(I) Ét. Geoffroy Saint- Hilaire, Philosophie anatomique , 2 vol., 1818 et 1822. — Principes de philosophie zoologique, 1 vol., 1830. — Fragments biographiques , 1 vol. 1838. — Sa vie, ses œuvres et sa doctrine scientifique, par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, 1 vol. 1847. Voir pour la liste totale de ses œuvres à la fin de ce dernier volume.

Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire naturelle des êtres organisés, vol. I et II, 1 85 4 . — A. de Quatrefages, Les précurseurs français de Darwin , Revue des Deux Mondes, 18G1.

Topinard. — Anthropologie. 8

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