WILLIAM EDWARDS
HISTORIQUE
Le mot était alors absolument nouveau dans la science, mais il était inspiré par un autre qui, depuis treize ans, avait une grande vogue, celui d 'ethnographie. Ce dernier remontait au commencement du siècle. On le trouve pour la première fois, suivant Bendyslie, dans l’ouvrage de l’historien danois Niebuhr, et, suivant James Hunt, dans l’édition d’Adelung, 1807-1812, de Campe, employés dans les deux cas comme synonyme de description des peuples. C’est évidemment à ce dernier que Balbi l’a emprunté, en 1826, pour remplacer, dit-il, ce que les Allemands ont appelé la philologie ethnographique. «Ethnographie et ethnographe, ajoute-t-il, ces deux mots ne doivent, rigoureusement parlant, être pris que pour la science qui a pour but la classification des peuples, et pour celui qui la professe, sOvoç ne signifiant pas autre chose que peuple (1). »
La demande d’autorisation au ministre de l’instruction publique, Villemain, datée du 30 août 1839, indique la valeur que la Société ethnologique entendait donner au mot ethnologie : « l’étude des races humaines d’après la tradition historique, les langues et les traits physiques et moraux de chaque peuple. » De fait, c’était l’étude de l’origine des peuples. L 'instruction générale aux voyageurs qui suit ses statuts est en effet consacrée, aux trois quarts, à la vie individuelle, de famille et sociale, aux institutions et à la religion, aux traditions locales, révolutions politiques et antiquités. Il faudra, est-il dit, dans la dernière partie, rechercher d’abord quels sont chez un peuple les souvenirs qu’il a conservés de son origine et de ses affinités avec d’autres peuples, quelles sont les révolutions qu’il a éprouvées dans sa langue ou dans ses mœurs, dans les arts et dans les sciences, dans sa richesse, sa puissance ou son gouvernement, par des causes internes ou des invasions étrangères. »
La plupart des premiers membres militants de la Société appartenaient à la Société de géographie ; Achille Comte fut l’un des candidats admis dès la première séance. Les deux volumes publiés par la Société sont conformes au programme ; il y est peu question d’histoire naturelle, sauf vers la fin lorsque intervint M. de Quatrefages. Sous le nom de races, on s’y occupe des peuples, de leur parenté, de leurs coutumes. Deux mémoires seulement s’élèvent plus haut, tous deux sur l’historique de l’anthropologie : l’un d’Edwards, l’autre de Vivien. A cette exception près, Edwards se maintient dans le même cercle d’idées dans deux autres mémoires, l’un intitulé : De l'influence réciproque des races sur le caractère national, l’autre sur les Gaëls, qu’il termine ainsi : « L’utilité de l’histoire naturelle de l’homme, c’est de connaître avec précision l’origine des peuples et de distinguer le caractère moral des races qui forment une nation. »
L’acception du mot de race pour M. Edwards est donc conforme à celle d’Augustin Thierry. Tous deux ont pris les collectivités humaines telles qu’on les trouve dans le présent, les collectivités palpables et, par l’ana-
(I) Adrien Balbi, Introduction à l' Atlas ethnographique du globe. Paris, 1 8*26.
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lyse de leurs caractères soit physiques, soit moraux, ont établi la filiation de leurs éléments constitutifs avec les peuples anciens connus. Dans les deux cas c’est bien de races historiques qu’il s’agit.
Filiation et ressemblance! comme dans les races de l’histoire naturelle, c’est important à noter. La seule différence entre les deux sortes de races est dans l’ancienneté de la filiation. Les historiens et ethnologistes se contentent de la filiation des caractères établis par les renseignements de l’histoire, tandis que les naturalistes, veulent, polygénistes, remonter à l’origine des choses, monogénistes ou transformistes, savoir comment plus près de nous elies ont pris naissance. Nous allons voir une troisième sorte de races.
W. Edwards, dans son mémoire sur les Gaëls accorde une large part à la considération des langues celtiques ; dans son voyage en Italie il ne cherche le type hongrois que parmi ceux qui parlent hongrois ; les langues sont le fil conducteur, le type n’intervient qu’après. L 'Instruction générale de la Société ethnologique recommande cependant en première ligne les caractères physiques, et ne met les langues qu’en seconde ligne. Ceci se rattache à une question grave qui se débattait alors entre l’anthropologie et une science nouvelle, la linguistique, et menaçait d’engloutir à son berceau la partie de l’histoire naturelle qui traite des races humaines.
i>évoioppement de la linguistique. — L’étude des langues prit naissance à la faveur de disputes théologiques du seizième siècle et ne porta d’abord que sur les langues latines, grecque et hébraïque. Peu à peu son horizon s’étendit, comme en anthropologie, par les découvertes successives de pays nouveaux. Au commencement du dix-huitième siècle, ses progrès étaient si sensibles que Leibnitz, dans une lettre à Pierre le Grand, « proposa de former des dictionnaires d’un grand nombre de langues afin qu’on les pût comparer mot à mot, les analyser et par ce moyen connaître leurs origines, ainsi que celle des nations qui les ont employés. » A la fin même du siècle, Pallas, sur l’invitation de l’impératrice Catherine, classait environ deux cents langues. Dès lors la science fit de rapides progrès. Adelung en 1806 publiait le Pater en cinq cents langues. Frédéric Schlegel en 1808, réunissait, sous la dénomination commune d’indo-germaniques, les langues de l’Inde, de la Perse, de la Grèce, de l’Italie, de l’Allemagne, etc. Pinkerton en 1816, mettant à exécution la seconde partie du projet de Leibnitz, classait les habitants de l’Europe, de l’Asie et de l’Amérique d’après leurs langues. Klaproth, dans ses Tableaux historiques de l'Asie , reprenait ce travail pour la partie spécialement de l’ancien continent. Guillaume de Humboldt, en 1821, appliquait l’idée appartenant encore à Leibnitz, que l’ère passée d’un peuple peut se retracer par les restes de dénominations géographiques empruntées à sa langue; il en concluait que les Basques avaient jadis occupé non seulement l’ibérie entière, mais le sud de la Gaule, la Corse, la Sardaigne, la