CHAPITRE V
Parmi les naturalistes, les plus empresses furent les monogénistes, qui, avec Blumenbach et Prichard, faisaient reposer la race sur la démonstration que ses caractères essentiels sont acquis par l’action des milieux, et qui dans cette voie se heurtaient à des difficultés insurmontables. Personnellement Prichard, tout en accordant aux renseignements apportés par la linguistique l’importance qui leur est due, continua à donner aux caractères physiques, pour lesquels il avait lutté, le premier rang dans la détermination de la race, et jusqu’à son dernier jour maintint, comme nous allons le voir, la balance égale entre les deux. Mais ses disciples dans une foule de monographies, Latham son gendre, dans son Histoire naturelle des variétés humaines, le dépassèrent et en vinrent presque à abandonner les caractères physiques pour ne s’occuper que des caractères linguistiques, et à remplacer les classifications des races par les classifications des langues. Les exagérations les plus fortes ne furent cependant portées à leur comble que dans certains ouvrages de la période actuelle. La doctrine passa de la science dans la politique et l’on sait le mal qu’elle a produit, les prétextes qu’elle a fournis et le sang qu’elle a fait couler.
La linguistique, à l’origine, donna toute satisfaction aux monogénistes, ainsi que le montrent les leçons du cardinal Wiseman. « C’est véritablement par la simple histoire de cette science que nous aurons le plaisir, dit-il à ses auditeurs de Rome, de vous confirmer le récit que fait Moïse de la dispersion de l’espèce humaine (1). » Les langues, quelques divergentes qu’elles paraissent, continue-t-il, se ramènent à un certain nombre de souches : l’indo-européenne, la sémitique et la malaise, qui elles-mêmes pourront être ramenées à une langue mère unique, qui est perdue.
Mais c’était une espérance que les linguistes n’ont pas réalisée, leurs efforts ont échoué pour ramener à l’unité tous les dialectes, et la linguistique au contraire apporte le plus fort argument en faveur de la pluralité des races; l’aryenne et la sémite, les deux branches des langues dites à flexion, ne sont pas réductibles à une. La linguistique explique la tour de Babel au besoin, mais non la langue d’Adam.
Les naturalistes polygénistes, eux aussi, acceptèrent, mais avec mesure, le supplément d’information qui leur était apporté. Admettant la permanence des types physiques, la considération de la langue leur était d’une moindre utilité. L’un d’eux, Desmoulins le premier, en 1826, objecta que la langue parlée n’a aucun rapport nécessaire avec le type de la race, et cite un grand nombre de preuves à l’appui : les Lapons petits et bruns, les Finnois de taille moyenne et blonds, et les Hongrois grands et bruns, tous trois parlant des dialectes ougriens. N’était la preuve fournie par l’histoire, dit-il, quelque futur ethnologiste pourrait gravement soutenir que, comme les nègres, à Saint-Domingue parlent une langue française, ce sont
(1) Nicolas Wiseman, Discours sur les rapports de la science et de la religion révélée } prononcé à Rome en 1835, 4e édit., trad. franç. Paris, 1845.