CHAPITRE VI
Schmerling ne fut pas entendu. Seul l’illustre géologue Lyell accepta les faits, mais sans y attacher l’importance qu’ils méritaient, ainsi qu’il le déclara plus tard. Cependant de nouvelles découvertes étaient successivement signalées en Suède, au Brésil, aux Natchez, à la Nouvelle-Orléans. C’est alors sans doute que Morton écrivit ce passage extraordinaire, reproduit par les Types of mankind :
« Je n’ai aucun doute que l’homme ne soit découvert à l’état fossile aussi bas que les dépôts éocènes et qu’il a vécu sur la terre avec le paléothérium. De ce qu’on ne l’a pas trouvé encore, on ne peut conclure qu’on ne le trouvera pas plus tard ; il y a dix ans que les singes étaient inconnus et niés à l’état fossile. »
L’instant ainsi prévu approchait. Depuis 1832, en France, un homme se consacrait avec une rare persévérance à la recherche des preuves de l’homme dans les couches quaternaires non remaniées, qui bordent la vallée de la Somme : Boucher de Perthes. Là, il recueillait à profusion des hachettes, des couteaux et autres instruments en silex, et commença en 1846 la publication d’un grand ouvrage sur les Antiquités celtiques et an tédiludiennes . Son premier disciple fut Rigollot en 1854. Sur ces entrefaites, étaient fouillées en Angleterre les grottes de Kent' s hôte et de Brixham dans le] Devonshire par M’Enery, Godwin Austen, Falconer, Prestwich et Pengelly qui, en 1858, y découvrirent des objets de l’industrie humaine avec des restes de Rhinocéros tichorhinus qui attirèrent l’attention sur les trouvailles de Boucher de Perthes. Le Dr Falconer, le premier, vint à Abbeville et, très frappé de ce qu’il avait vu, écrivit à ses collègues de Londres. MM. John Evans, Flower, Godwin Austen, Lyell, firent à leur tour le pèlerinage de cette station d’un nouveau genre. En 1859 enfin, Lyell déclarait au congrès de l’Association britannique d’Aberdeen, que désormais il était convaincu, et que l’homme postpliocène existait. En France, les conversions s’opéraient en môme temps : MM. Hébert, Georges Pouchet, Albert Gaudry, Desnoyers, et la question était portée à la fois devant l’Académie des sciences et la Société d’anthropologie.
On se souvint alors des découvertes antérieures qui auraient dû ouvrir les yeux plus tôt : du squelette d’Ami Boué qui depuis 1823 était relégué dans un grenier du Muséum, de ceux de Schmerling, des deux recueillis en 1844 par Swen Nilson à Stœngenes en Suède dans un banc de coquillages marins émergé à 100 pieds au-dessus du niveau de la mer actuelle, du crâne trouvé dans le lœss du Mississipi, des squelettes trouvés dans les grottes de Lagoa Santa au Brésil en 1842 par Nilson Lund, des crânes extraits en 1844 des laves de l’ancien volcan de Denise au Puy en Yelay, etc. La découverte en 1856, près de Düsseldorf, dans une grotte du genre de celle de Schmerling, du célèbre crâne de Neanderthal couronna la série. Il arriva alors ce que Lyell répète d’après Agassiz à une de ses leçons : « Toutes les fois qu’un fait nouveau et saisissant vient au jour dans la science, les