CHAPITRE VI
Renaissance du transformisme. — Gomme pour achever la transformation du terrain anthropologique, un second événement se produisit soudain à Londres, à la Société Linnéenne. Ce fut à la séance du 1er juillet 1858, date mémorable dans l’histoire des sciences. Hooker et Lyell y donnèrent communication à la fois d’un manuscrit d’Alfred Russell Wallace, arrivé un mois auparavant de Malaisie où était ce naturaliste, et d’extraits de manuscrits inédits de Charles Darwin que l’auteur avait réservés jusque-là, afin de laisser mûrir une idée conçue par lui vingt ans avant pendant un voyage autour du monde à bord du Beagle. Le travail de Wallace était intitulé : De la tendance des variétés à s écarter indéfiniment du type primitif. Les extraits deDarwin provenaient d’un livre en préparation qui parut en novembre 1859 sous le titre de Y Origine des espèces , Reprenant de part et d’autre la doctrine de Lamarck sur l’évolution des êtres vivants et la formation des espèces, ils aboutissaient à un mode de formation nouveau, la sélection naturelle, analogue à la sélection artificielle opérée quotidiennement par la main de l’homme sur les espèces animales et végétales, mais opérée parle hasard de la concurrence pour l’existence. Le mot n’existait pas dans le travail de Wallace, mais la description du procédé, son mécanisme et les phénomènes qui l’accompagnent étaient semblablement exposés par les deux. Le grand ouvrage de Wallace fut publié en 1870, sous le nom de Contribution à la théorie de la sélection naturelle , suite d’essais; le second de Darwin en 1868, sous ie titre de Variations des animaux et des plantes sous /’ action de la domestication , en deux volumes. Les deux, d’abord, ne parlèrent de la sélection que chez les plantes et les animaux ; il leur restait à en faire l’application à l’homme.
Wallace, en 1864, fit le premier pas, dans un mémoire sur Y Origine des races humaines et l'antiquité de l'homme déduite de la théorie de la sélection naturelle. 11 croit à l’unité du précurseur de l’homme quel qu’il soit; mais l’homme lui-même, en acquérant son cerveau propre et sa parole se serait diversifié de suite, en sorte que les véritables races humaines auraient été multiples dès l’origine. La sélection naturelle efficace chez le précurseur aurait cessé d’agir chez l’homme, grâce à son intelligence qui lui aurait permis d’en neutraliser les effets sur lui-même. Mais en 1869 dans le Quarterly Review et en 1870 dans l’ouvrage ci-dessus, Wallace recule et n’admet plus l’action de la sélection, même chez l’homme en voie de formation.
Darwin tarda davantage à se prononcer, mais il le fit résolument en 1871, dans son ouvrage sur la Descendance de l'homme. Aucune réserve pour l’homme, les lois qui le régissent sont rigoureusement les mêmes que chez les animaux. La sélection sexuelle que Darwin ajoute à la sélection générale naturelle, s’applique aux deux au même titre.
N’était cette divergence capitale sur l’homme, la théorie de la sélection naturelle eût mérité autant de s’appeler ie wallacisme que ie darwinisme. Mais ce qu’il y a d’important dans cette théorie vraie ou fausse dans son application, c’est qu’au-dessus d’elle plane un principe général :