GÉNÉRALITÉS. — SCIENCES MÉDICALES
le monde peut être philosophe, il suffît de bien penser et d’avoir l’esprit juste, or j’ai l’esprit juste. Eh bien! non: avoir l’esprit trop philosophique, cette chose tant estimée, est un mal. Souvent il dissimule le vide sur le terrain des faits palpables. Or, nulle part, plus qu’en psychologie et en sociologie, il n’a aussi beau jeu. Toute doctrine qui est trop nette, trop séduisante dans toutes ses parties, me laisse en suspicion, je l’avoue. Voilà pourquoi je crains l’immixtion des étrangers dans les sciences qui se prêtent facilement aux écarts de l’imagination. Parlez-moi du mathématicien qui accueille les faits sociaux et psychologiques , les pèse dans une balance, en tire des moyennes, classe celles-ci par catégories, qu’il rapproche suivant leurs affinités, et vient dire à l’anthropologiste : Voilà des documents, rapprochez-les de ceux que vous possédez déjà et tirez -en ce que vous voudrez. Mais ce n’est pas ainsi que l’on procède en dehors des sciences naturelles. La subjectivité intervient, on sent suivant son tempérament; aux quelques faits qu’on a entrevus et sur lesquels on a échafaudé un système, on ajoute des citations prises çà et là dans le naturalisme à sa propre convenance, et faisant concorder tout cela avec quelques idées philosophiques abstraites, on enfante toute une doctrine devant laquelle les monceaux de faits recueillis sur un même sujet par Darwin ne paraissent rien au public.
Préparez-vous, soyez anthropologiste, naturaliste si vous préférez, dirons-nous comme conclusion, et après cela vous vous adonnerez à votre étude favorite: sociologie, mythologie, morale ou l’une de celles dont nous parlerons plus tard. Soyez docteur, disent de même les médecins, et après cela vous vous livrerez à la spécialité qui vous plaira dans l’art de guérir.
Nous avons dit la part de l’anatomie en anthropologie et celle de la physiologie, en insistant sur la psychologie qui en dépend, il nous reste à parler de la pathologie. Ce qui en a été dit, à propos de l’animal étudié par le naturaliste, pourrait suffire en l’appliquant à l’homme. Mais nous nous heurtons ici à la médecine, qui est de toutes les sciences complexes celle qui présente le plus de contact avec l’anthropologie. Le moment est donc venu de tracer leur parallèle.
Sciences médicales. — La médecine et l’anthropologie ont pour sujet commun l’homme, mais chacune le considère à son point de vue, absolument différent. La médecine n’a qu’une visée : connaître les maladies, leurs causes, leur mécanisme, et les guérir ou les prévenir; l’anthropologie, une seule aussi : connaître l’homme lui-même pour la seule satisfaction de le connaître. Toutes deux s’attachent à l’individu : l’anthropologie parce qu’il ne lui est pas possible de connaître l’espèce humaine et ses races, l’humanité et ses sociétés sans commencer comme fait le naturaliste avec tout animal, par la structure et le fonctionnement de l’organisme individuel ; la médecine, parce que dans la pratique de l’art de guérir, elle n’a affaire qifà des individus. Cette distinction est subtile;