CHAPITRE VII
cules, par l’hydrocéphalie, le rachitisme, la syphilis. De même, en raison du principe que le cerveau et tout ce qui s’y rattache appartient en propre à l’anthropologie, l’aliénation et ses diverses formes, de l’idiotie à la manie et à l’épilepsie, ainsi que la criminalité morbide, sauf sous leur aspect clinique réservé aux médecins, doivent-elles être étudiées avec soin par l’anthropologiste, qui y trouve de précieux renseignements pour l’histoire des déviations intellectuelles voisines de ce qu’il regarde comme l’état normal moyen dans un groupe de population.
Au delà des trois sciences qui précèdent, auxquelles il importe de rattacher l’hygiène générale, dans laquelle rentre l’étude des milieux ou mésologie et de leur influence, l’acclimatement et quelques autres points de vue, la communauté cesse entre la médecine et l’anthropologie. Chacun ne voit que son but : guérir dans un cas, connaître purement et simplement dans l’autre. Les deux ont ainsi leurs sciences ou branches propres : la clinique médicale et chirurgicale en médecine, l’ethnographie et la sociologie en anthropologie. Les deux ont leurs sciences accessoires ou complémentaires, la thérapeutique, la chimie, la physique, la botanique en médecine ; l’histoire, l’archéologie, la linguistique en anthropologie.
Du reste, les deux vivent en parfaite intelligence, sachant qu’elles se complètent, l’une visant la satisfaction du corps, l’autre la satisfaction de l’esprit. Les anthropologistes de profession en France sont la plupart médecins, si bien que beaucoup s’imaginent qu’on ne peut être admis à la Société d’anthropologie sans ce titre. La Société, l’École et le Laboratoire d’anthropologie, fondés par Broca, professeur de clinique chirurgicale à la Faculté de médecine, et vice-président de l’Académie de médecine au jour de son décès, sont réunis dans les locaux de la Faculté de médecine, là même où, il y a cinq cents ans, siégeait la première école chirurgicale dite des moines de Saint-Côme. Les étudiants en médecine et les médecins de marine forment la plus grosse part de la clientèle de 1 École et du Laboratoire d’anthropologie, Dans le programme de concours du prix Broca, fondé par madame veuve Broca en faveur « du meilleur mémoire sur une question d’anatomie humaine, d’anatomie comparée ou de physiologie », il a suffi d’ajouter « se rattachant à l’anthropologie » pour préciser son but.
11 est évident même, lorsqu’on considère la façon large dont la Faculté de Paris entend son enseignement, que tôt ou tard une chaire d’anthropologie y sera annexée. La France étend chaque jour ses colonies et développe sa marine. Des élèves de tous pays et de toutes races prennent leurs inscriptions de médecine à Paris. Les médecins qu’elle envoie ainsi au large ne sauraient être ignorants des questions dogmatiques et pratiques que soulèvent les races diverses en présence desquelles ils se trouveront. Ils doivent les reconnaître et faire la part, dans chacun de ces terrains, des différences que présentent les maladies, que produisent les
GENERALITES. — ETHNOGRAPHIE. 175
médicaments, et qu’amène la diversité des milieux. Quoique l’anthropologie ne soit qu’une branche de l’histoire naturelle, et soit représentée au Muséum par une chaire officielle, les connaissances médicales sont en réalité, celles qui préparent le mieux à son étude, et l’enseignement complet de l’anthropologie a des droits à être placé à côté de l’enseignement médical.
Ethnographie. — A la suite de l’anatomie, de la physiologie et de la pathologie, la science sans laquelle l’anthropologie ne pourrait exister est l’ethnographie, qui concerne les masses humaines. C’est là que l’anthropologie puise à pleines mains, dès qu’abandonnant le type généralhumain et sa comparaison avec les types animaux, elle entre dans la question des diversités de groupes d’importance diverse au triple point de vue anatomique, physiologique et pathologique. Déjà nous avons montré comment la psychologie humaine était incluse dans la physiologie etcomment celle-ci conduit à la sociologie et à toute une suite de sciences qu’elle éveille. En réalité, la place de la sociologie et de ses sciences annexes eût pu être discutée ici, car tout en étant l’histoire de la succession dans le temps des formes diverses d’une certaine faculté cérébrale, elle est, avant tout, par son étymologie, l’histoire des associations ou peuples (de socius , compagnon).
Il n’est pas de partie de l’anthropologie dont le cercle se prête davantage à la division du travail et engendre plus de spécialités.
Soit, par exemple, la question des habitations. Les habitants les plus sauvages du monde actuel, ou d’il y a cinquante ans, dressent quelques branchages contre un rocher et se couchent dessous; ou bien ils se glissent dans un trou de ce rocher; ailleurs ils adossent deux branches inclinées l’une contre l’autre, ou plantent deux morceaux de bois en fourche et en posent un troisième dessus, contre lequel d’autres bois viennent s’appliquer. D’autres superposent en parallélogramme une série de troncs d’arbres s’emboitant réciproquement par des entailles à leurs bouts, et y ajoutent un toit. Aux âges préhistoriques, les indigènes habitent des grottes artificielles ou naturelles, des dolmens, des plates-formes, des lacs. Le chaume, la boue, les planches, les pierres, les briques, les tuiles, se montrent successivement. Alors naît l’architecture, les habitations grandissent, se décorent, une série de systèmes se succèdent, la civilisation se développe : c’est l’art grec, le romain, le gothique. Tout cela ne constitue-t-il pas une véritable branche de l’ethnographie, une science à part taillée dans la connaissance des peuples, un petit coin de l’anthropologie !
Dans le chapitre suivant, nous examinerons la valeur exacte du mot ethnographie, la question se liant à d’autres d’un intérêt de premier ordre que nous ne pouvons agiter encore. En ce moment, il s’agit de poursuivre l’examen des sciences qui rentrent dans l’anthropologie ou se bornent à lui prêter leur concours.