CHAPITRE VII
A la suite de la sociologie, la science afférente à l’histoire des peuples qui se présente naturellement, est l’histoire proprement dite.
L’histoire est-elle une science anthropologique ? A première vue, le doute n’est pas permis. Son unique objet est de raconter la vie des peuples aussi loin dans le passé qu’il lui est possible, leurs origines, leur grandeur et décadence, leur disparition et remplacement par d’autres, leurs lois et institutions, leurs œuvres artistiques, littéraires et industrielles, leurs mœurs et coutumes, leurs mouvements en avant, ou inversement en arrière, les causes de ces péripéties et les enseignements philosophiques et pratiques qui en découlent. Ainsi considérée, la science de l’histoire se confond réellement avec l’ethnographie et la sociologie. L’usage, antérieur à la création de ces deux mots et des deux sciences qu’elles désignent, est la seule raison qu’on puisse donner de leur séparation. Mais l’histoire ne comprend pas ainsi sa tâche, de nos jours, et encore moins auparavant. En général, elle n’est qu’une série de biographies dans lesquelles tous les événements pivotent autour de héros dressés sur un piédestal, l’épopée d’une horde de conquérants, écrasant les peuples conquis, ou d’une caste aristocratique emplissant l’air de ses exploits et de ses intrigues. L’histoire, dans l’état de choses, est l’apologie du fort, la consécration du succès, la glorification de la guerre. La masse du peuple local y est oublié, il n'y est indiqué que pour relever la gloire du triomphateur. On se tait sur ses souffrances, sur ses luttes obscures contre la misère, sur son attachement au sol. Son nom même est omis, celui des conquérants seul retentit. L’histoire des Gaulois, par exemple, est celle des guerriers de profession qu’on voit s’écoulant de la Gaule vers Delphes, Rome et l’Asie Mineure. Des Celtes sédentaires, de la glèbe, de la masse, il est à peine question. Sous cet aspect, la science de l’histoire n’aurait qu’un faible intérêt, si ces invasions brillantes n’étaient malgré elles le véhicule des idées, des civilisations, des langues et des croyances.
La science de l’histoire dans l’avenir se confondra intimement avec l’ethnographie; elle devra donner l’évolution des idées et des institutions, et dire les obstacles qu’elles ont rencontrés, les circonstances qui les ont aidées; elle montrera, non la poignée qui s’empare des terres et passe, comme les seigneurs et leurs meutes avant la révolution, à travers les moissons des cultivateurs au bruit des trompes, dans des costumes brillants, mais la masse, le paria travaillant et arrosant le sol de ses larmes. Dans le présent, elle est insuffisante et ses renseignements regardent plutôt l’économie politique, la science du droit, l’art de gouverner et de pressurer les hommes, 1 histoire des arts et de la littérature, la tactique militaire, etc. Il est donc préférable que, jusqu’à nouvel ordre, l’histoire reste à part, et que chacun y puise à sa convenance.
A l’histoire se rattachent toutes les connaissances qui contribuent à l’établir, telles que les œuvres littéraires analogues à Y Iliade et Y Odyssée d’Homère, au Mahabharala des légendes aryennes de l’Inde ou au
GENERALITES. — PREHISTORIQUE. 177
Kalevala de Finnois, la numismatique, l’épigraphie , l’archéologie.
L’archéologie préhistorique est une partie de l’archéologie générale, qui est un des moyens de recherches et de contrôle de l’histoire. Par conséquent elle rentre dans celle-ci et devrait en partager le sort. Mais le préhistorique a rendu de tels services et a été si bien répudié par les archéologues de l’ancienne souche qu’il mérite une faveur particulière.
A son origine, son rôle était fort réduit, il se bornait à apporter à l’anthropologie les restes fossiles de l’homme ou les restes de son industrie la plus éloignée et à fixer leur date relative dans le temps ; il n’avait qu’à relever les circonstances du gisement, à recueillirles objets et débris d’animaux qui les accompagnaient. Mais avec Lartet et Broca ce rôle a grandi. Les préhistoriens ont eu à constater les manifestations artistiques et industrielles de nos ancêtres lointains et, à l’aide de traces, de pièces frustes, à reconstituer leurs mœurs, coutumes et jusqu’à leurs croyances. C’est donc avec quelque raison que M. de Mortillet a cru pouvoir dire que le préhistorique est la science anthropologique qui traite de l’origine et des premiers développements de l’humanité, et a créé le synonyme paléoethnologie qui ferait du préhistorique une portion intrinsèque de l’anthropologie. Si M. de Mortillet eût dit paléoethnographie , nous aurions accepté sa proposition. Le véritable mot répondant à sa pensée eût été paléoanthropologie. Le choix de ces mots n’est pas indifférent : le dernier implique que le préhistorien doit être un zoologiste ou un médecin et avoir les connaissances fondamentales qui font l’anthropologiste; avec le mot paléoethnographie, il n’y a pas d’objections. M. de Mortillet dans cette question se reporte à lui-même ; assurément il est naturaliste, mais il est presque seul dans ces conditions. Habituellement le préhistorien est un lettré qui jusque là a vécu avec les Grecs et les Romains et dont l’ambition était de retrouver les piles de quelque pont par lequel aurait passé César, ou bien un homme du monde qui se passionne tout à coup pour les collections de silex et ne s’élève guère aux idées générales qu’il y a à en tirer. Je ne parle pas des anthropologistes se faisant préhistoriens dans leurs heures de loisir, des crâniologistes qui font une fouille par occasion ou des médecins collectionneurs, mais de la masse. Je serais enchanté que l’attrait du mystère qui enveloppe les restes de nos ancêtres stimule çà et là quelques préhistoriens et qu’ils deviennent anthropologistes en passant à l’anatomie et à la zoologie, mais ce n’est pas le cas habituel. Les questions qui nous sont quotidiennement adressées sur des os recueillis dans un gisement quelconque, les prétentions d’en parler hautement et d’en tirer desdéduc^lions que nous nous interdisons, quoique nous en faisions l’objet constant de nos études, en sont la preuve. L’invasion du préhistorien se croyant anthropologiste est le danger contre lequel nous devons nous défendre. Qu’il prenne le titre de paléoethnographe en sachant bien que l’ethno- Topinard. — Anthropologie. «